Orelsan ne sait plus s’il est un personnage ou non
Photo par Jean Counet
Culture

Orelsan ne sait plus s’il est un personnage ou non

Rencontre avec celui qui veut évoluer au-delà de l’image du semi-puceau qui rappe sur les jeux vidéo et les filles qui sucent du bout des lèvres.
26.9.18

La première fois que j’ai entendu parler d’Orelsan je crois que c’était dans les revues Maximal que j’achetais de temps en temps depuis mes dix-sept ans au dépanneur près de la maison de mes parents. Je voulais y comparer la forme de seins siliconés, mais aussi lire sur le top dix des pires criminels de la planète. Il y avait aussi des notes sur des artistes comme Bukowski et Orelsan. Des hommes qui ne tremblent pas à l’idée de parler de désirs de brutalité pour ensuite ressembler au mec romantique de l’année.

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Le rappeur français, révélé grâce à MySpace en 2007, a enchaîné les polémiques au début de sa carrière. Un mois après la sortie de son premier album Perdu d’avance en février 2009, il met en ligne la chanson Sale Pute sur YouTube. Il y raconte qu’après avoir surpris sa petite copine à le tromper, « On verra comment tu suces quand j’te déboîterai la mâchoire / T’es juste une truie, tu mérites ta place à l’abattoir ».

Retour sur une polémique sur fond de clip

Les Chiennes de garde, le Collectif féministe contre le viol, la Fédération nationale solidarité femmes, Femmes solidaires et le Mouvement français pour le planning familial, des associations féministes, l’accusent d’encourager la haine des femmes et le poursuivent devant les tribunaux. Le Front national et le Parti socialiste dénoncent la violence du texte. Valérie Létard, alors secrétaire d’État à la solidarité demande que le clip de Sale Pute soit retiré des sites d’échange de musique. Les festivals de Potiers, de Cluses et des Francofolies de La Rochelle le retirent de leur programmation. Frédéric Mitterand, ministre de la Culture, en vient à défendre la liberté d’expression d’Orelsan. « Rimbaud a écrit des choses bien plus violentes et qui sont devenues des classiques », réagit-il en ondes, à RTL.

Condamné en première instance pour provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence, ce n’est qu’en 2016 que la cour d’appel de Versailles le relaxe. En février 2018, la controverse reprend lorsqu’il remporte trois Victoires de la musique. Une pétition exige l’annulation de ce prix, rappelant les paroles de chansons datant de dix ans, et demande : « Mais quel exemple est-ce pour les jeunes? » Après, je ne sais pas si l’art peut tout excuser, mais je sais que la responsabilité de la violence ne devrait pas incomber un rappeur…

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Rencontre avec le chaton hardcore ironiquement

J’ai voulu aller rencontrer Orelsan, pour voir si c’est vrai qu’il suffit de caresser un chien qui pue pour convaincre tout le monde de son aura d’ange, sans avoir peur du mec qui prononce un mot que j’interdis à mes amis de prononcer chez moi. Pute, c’est réservé pour mes amies putes, pas pour un artiste qui scande « T’es juste bonne à te faire péter le rectum / Même si tu disais des trucs intelligents t’aurais l’air conne ».

Photo par Jean Counet

J’ai rencontré Orelsan avant ses deux spectacles à guichets fermés au MTelus. Celui qui est décrit par toute son équipe comme un chaton doux s’étonne quand on l’imagine vilain. J’avais envie de lui parler de provocation et de ses effets. « La provocation ne m’a pas nui. Les gens arrivent à faire la différence entre la fiction et la réalité. C’était des chansons marrantes, c’est fini, en France, on n’en parle presque plus », dit-il, mi-surpris, mi-ennuyé d’être questionné à nouveau à ce sujet. Il rappelle qu’il ne se voit que comme un narrateur, et qu’il y a forcément un décalage entre ce que les gens pensent de lui et ce qu’il est.

Plus tard dans l’entrevue, il s’embrouille tout de même : « Orelsan, c’est moi. Je ne suis pas un personnage. Déjà, c’est la moitié de mon prénom [Aurélien]. » La musique lui permettrait d’afficher tous les fantasmes possibles, parce que « la poétique, même quand j’utilise des mots concrets, ça crée des barrières ».

Il n’y a pas que la poésie qu’il utilise pour diminuer l’enjeu de la violence dans ses textes. « Les personnes anti-rap me prenaient d’abord au premier degré. Elles ne voyaient pas l’humour. » S’il chante dans San, de son album le plus récent , La fête est finie, paru en 2017, qu’il a peur de rester figé dans un personnage, il ne fait pas référence à celui qui donne des cauchemars aux associations féministes. C’est plutôt à celui qu’il a incarné dans Bloqués, une série de 121 épisodes d’environ deux minutes, écrite notamment par Bruno Muschio, le créateur de Bref. « Ce serait facile de rester l’ado fainéant et le semi-puceau, mais j’ai envie d’évoluer », affirme-t-il.

Photo par Jean Counet

Le plus gros fantasme quand tu n’as plus besoin que chaque soirée soit un film de boules

Il n’est pas intéressé à tomber dans la facilité, à réécrire les mêmes chansons sur les mêmes obsessions, et à devenir une parodie de lui-même : « J’ai fait beaucoup de chansons sur l’alcool. Je n’ai pas envie de me dire que moi, mon concept, c’est l’alcool, alors je continue à boire. » Il a dépassé l’époque des sorties « pour se créer des aventures ». Il essaie d’avoir une vie « à peu près normale ». Ça ne le branche plus de revenir dans les années 90, à la période entre ses 15 et 25 ans, quand « il fallait qu’en l’espace de six heures, ça soit la meilleure soirée de ta vie, tous les soirs ».

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Quand il rentrera chez lui, après sa tournée nord-américaine, il veut se poser. Il ne souhaite pas s’exposer davantage. « Je n’ai pas le réflexe de faire des stories Insta. Je suis même pas bon, je le fais même pas bien. J’aime quand les choses sont préparées. J’aime pas être naturel, c’est ça qui me stresse. » Il préfère donc les chansons pour révéler des « bouts de sentiments » : « Je peux faire une chanson comme Suicide social, où le mec déteste toute la société, et le lendemain je vais faire une chanson comme La terre est ronde, où c’est un peu joyeux, parce que j’ai envie de faire ça. En vrai, je me retrouve entre les deux. »

Son dernier album le montre presque en grand frère, un peu amer de la célébrité et d’un monde qu’il trouve rarement juste. Il rappelle le rôle de l’humour pour contrer l’envie de violence, dans Notes pour trop tard, dans lequel il s’adresse à un adolescent : « T’en prends jamais aux plus faibles / Garde les vannes dans un coin d’ta tête / Ça rentrera dans un texte, dans un film ou dans un sketch. » Amoureux, il n’a plus peur de tout rater et de passer à côté d’un trip à trois. Dans Paradis, il a eu envie de raconter « en trois minutes, un moment qui se passe en une demi-seconde », quand « tu te couches et qu’il y a une personne qui dort à côté de toi, et tu de dis “putain je suis bien avec cette personne”. »

Il est plus rangé et déchiré par des souhaits monogames que dans la chanson Le chant des sirènes, de l’album du même nom, dans lequel il dit « Ma meuf pète un câble, veut qu’on passe du temps tous les deux / Moi j’suis au Cap d’Agde dans la chatte du diable ». Il le constate : « Dans mes premiers albums, ou dans Le chant des sirènes, ça parlait de la tentation, et tu as l’impression que tout le monde y va un peu au kiff. Et tu te dis que ça peut être intéressant de parler de fidélité. La fidélité, c’est quelque chose, quoi. »

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Même si dans Quand est-ce que ça s’arrête, il avoue que la fidélité n’a pas réglé tous ses problèmes, il essaie d’être droit. « C’est dur. Ç’a été un vrai changement dans ma vie, d’être en couple depuis longtemps. Si ça se trouve, je vais faire une crise de la quarantaine. Je vais partir complètement en couilles », se moque-t-il. « Limite, mon plus gros fantasme, ça serait de jouer à GTA. »