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Militantisme et embrigadement

Mais pourquoi les mouvements d’extrême-droite radicale ouvrent-ils des bars ?

Le Bastion Social ouvre un bar à Strasbourg ce samedi 9 décembre. Une nouvelle illustration de la « politique de la pinte » de ces groupuscules.

Pierre Longeray

Photo via Facebook

Boire des coups entre fachos ? C’est désormais possible en plein centre de Strasbourg. Samedi 9 décembre, le « Bastion Social » ouvre un bar baptisé l’Arcadia – dont l’adresse est encore tenue secrète à l’heure où nous publions ces lignes – pour accompagner le lancement de l’antenne alsacienne du mouvement radical présidé par Steven Bissuel. Déjà l’été dernier, le Bastion Social avait fait parler de lui avec l’ouverture, à Lyon, d’un squat pour accueillir des « Français de souche » dans le besoin.

À Strasbourg, L’Arcadia n’accueille pas de sans-abris – du moins pas dans l’immédiat – mais ce bar permet d’organiser des conférences et de préparer des actions politiques. « L’idée est de créer un lieu chaleureux où on se sent chez nous, afin de créer une communauté », résume Alexis Volders, porte-parole du Bastion social strasbourgeois, dont le mot d’ordre est tout de suite moins amical : « Les nôtres avant les autres ».

L’Arcadia n’est pas une exception. Depuis plusieurs années, un autre groupuscule d’extrême-droite, Génération Identitaire, a ouvert plusieurs bars en France : Lou Bastioun à Nice, La Traboule à Lyon, et La Citadelle à Lille. Génération Identitaire, qui s’oppose entre autres à « la racaille », à « l’uniformisation des peuples et des cultures » et « au raz-de-marée de l’immigration massive », propose dans ses bars des soirées à thème, des projections, des conférences ou des concerts – autant d’occasions d’exposer leurs thèses.

« Boire, c’est militer »

À l’heure où les partis politiques classiques peinent à attirer les jeunes, ces mouvements ont fait le choix de délaisser les lieux classiques de politisation, comme les permanences ou les meetings. GI ou le Bastion social font ce qu’ils appellent de la « métapolitique ». Le concept ? Créer des lieux en apparence apolitiques, afin de diffuser leurs idées de façon plus implicite, explique Samuel Bouron, maître de conférences en sociologie à l’université Paris-Dauphine et auteur d’une étude sur les militants identitaires, réalisée en infiltration. Clairement, proposer de partager une bière dans un bar est une forme moderne, plus discrète et moins offensive, de stratégie de recrutement de nouveaux membres. Après tout, boire un coup n’est pas un geste politique en soi – à la différence d’assister à un meeting ou une réunion de section -, mais cela permet néanmoins d’être exposé (et potentiellement séduit) par un discours ambiant…

Ouvrir des bars associatifs de ce type permet aussi de poser les bases de l’autofinancement de ces groupes militants. Pour consommer à L’Arcadia ou dans les bars de Génération Identitaire, ses adhérents doivent cotiser à hauteur de quelques dizaines d’euros. « Ils disaient eux-mêmes “Boire, c’est militer“ », se remémore Bouron, qui précise que ces bars ne sont pas, bien sûr, la seule source de revenus de ces mouvements.

La Citadelle, à Lille, tenue par Génération Identitaire. Photo via Facebook

Outre l’intérêt financier, un bar permet aussi d’incarner localement un mouvement. « C’est une étape indispensable pour développer un mouvement de ce type au niveau local », indique le sociologue. Après avoir médiatisé leur groupuscule par un happening ou une manifestation, ces mouvements cherchent ensuite à établir une base, par le biais d’un bar ou d’un squat, pour en faire un lieu de vie qui pourrait attirer d’autres personnes et ainsi créer un lieu de socialisation pour ses membres.

Un destin à la CasaPound ?

Parfois, boire des coups entre fachos peut avoir des conséquences sur la scène politique. En Italie, le mouvement néo-fasciste romain CasaPound, qui possède un bar à quelques pas du Colisée – le Cutty Sark – ainsi que plusieurs squats disséminés dans la Botte pour accueillir des familles italiennes, est récemment parvenu à remporter un siège au conseil municipal d’Ostie, un arrondissement de la capitale italienne.

« La plupart des jeunes de ces groupes radicaux français sont très inspirés par le succès du mouvement néo-fasciste italien CasaPound », décrypte le sociologue Emmanuel Casajus, auteur du livre Le combat culturel. Images et actions chez les Identitaires (L’Harmattan). « Les mouvements d’extrême-droite français qui rassemblent un public jeune s’intéressent beaucoup à cette expérience », continue Casajus.

Difficile de dire si des groupuscules comme GI ou le Bastion social vont connaître le même destin que CasaPound. Pour Caterina Froio, enseignante-chercheure à l’ESPOL à Lille et auteure de Fascisti del Terzo Millennio ? Crisi e partecipazione in CasaPound Italia, il est peu probable que ces mouvements comme GI ou le Bastion social comptent un jour au niveau électoral, à cause de leur forte marginalité – doublé du fait qu’ils affichent clairement leur rejet du « combat électoraliste », jugé peu efficace.

En revanche, Froio invite à suivre de près les liens qu’entretiennent ces groupuscules avec des partis politiques établis, comme le Front national en France. « Ces groupes sont porteurs d’un bassin de militants et d’activistes que les partis traditionnels ont perdu. On pourrait alors assister à un transfert de main d’oeuvre entre ces deux entités. » Ce qui est loin d’être farfelu, étant donné que le Bastion social est en partie composé de membres du GUD (Groupe union défense), réputé proche du FN… Affaire à suivre, donc.