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La scène post-Stonewall et pré-sida new-yorkaise en images

Le photographe Alvin Baltrop a capturé une culture queer régie par la drague, le sexe explicite, le SM, la drogue et la prostitution.

par Muri Assunção
04 Septembre 2017, 5:00am

Alvin Baltrop, « The Piers (Homme allongé sur une corniche) », photo non datée (1975-1986). Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation de la Galerie Buchholz

En plus de jouer un rôle de catalyseur pour le mouvement moderne des droits LGBTQ, les émeutes de Stonewall ont eu des effets moins évidents : elles ont soulevé une vague sans précédent de liberté sexuelle et donné le coup d'envoi de nombreuses marches à travers le monde.

Les précédentes générations homosexuelles avaient été élevées dans la croyance que leurs désirs étaient quelque chose de honteux. La scène gay existait déjà bien avant Stonewall, mais cette étrange révolte survenue au cours de l'été 1969 a permis de libérer cette communauté jusque-là sexuellement frustrée. La honte a fait place à la fierté, et un vent de liberté d'expression sexuelle a soufflé sur les rues de Manhattan. La zone abandonnée bordant les quais du fleuve Hudson est devenue un paradis hédoniste – un incubateur pour la libido, la fierté sexuelle et la testostérone si longtemps refoulées.

Les souvenirs de cette époque seraient toutefois probablement perdus si ce n'était le travail du photographe Alvin Baltrop. At the Hudson River Piers, sa nouvelle exposition à la Galerie Buchholz de New York, offre un aperçu unique de l'univers gay dans le Manhattan du milieu des années 1970 à la fin des années 1980.

Alvin Baltrop, The Piers (Fellation), photo non datée (1975 – 1986)
Alvin Baltrop, The Piers (Trois hommes sur le dock), photo non datée (1975 – 1986)

Baltrop, photographe queer afro-américain méconnu du grand public, a passé plus de dix ans à documenter ce milieu dans des entrepôts abandonnés le long de West Side, à Manhattan, durant la période post-Stonewall et pré-sida.

Né en 1948 dans une famille de la classe ouvrière originaire du Bronx, Baltrop commence à prendre des photos au lycée. En 1972, il revient à New York après avoir servi pendant trois ans comme médecin pour la marine américaine. Il s'inscrit à l'École des arts visuels mais abandonne un an plus tard. C'est alors qu'il développe un intérêt presque obsessionnel pour l'univers du fleuve Hudson et commence à photographier le nouveau terrain de jeu gay de la ville, régi par la drague, le sexe explicite, le SM, la drogue et la prostitution.

Jonathan Weinberg, conservateur de l'exposition de 2012 The Piers: Art and Sex along the New York Waterfront au musée Leslie-Lohman à New York, explique que les entrepôts abandonnés le long du fleuve Hudson sont depuis devenus le berceau d'une nouvelle génération d'artistes, dont Gordon Matta-Clark, Peter Hujar et Joan Jonas. Les artistes représentés lors de cette exposition, poursuit Weinberg, « ont été attirés par les quais car ils semblaient en dehors ou au-delà de tout contrôle social – ce sont des espaces de liberté qui, dans leur état de ruine, ont également servi de symboles pertinents de l'effondrement apparent de la modernité ».

Pendant près d'une décennie, Baltrop a capturé cette culture comme seul un insider pourrait le faire. Lorsqu'il est décédé des suites d'un cancer (et de la pauvreté) en 2004, une nécrologie parue dans le New York Times l'a décrit comme « un homme bienveillant pour tous les jeunes de quartier sans racines, en particulier ceux qui avaient été chassés de chez eux en raison de leur homosexualité. »

Alvin Baltrop, The Piers (Portrait de profil), photo non datée (1975 – 1986)
Alvin Baltrop, Autoportrait (Regard détourné), photo non datée (1975 - 1986)

Baltrop, qui n'a pas eu la reconnaissance qu'il méritait de son vivant, a lutté contre le racisme dans le monde de l'art. « Certains galeristes remettaient en doute le fait que Baltrop ait pris ses propres photos », a déclaré son assistant et ami proche Randal Wilcox à la Revista Atlántica en 2012. « Un d'eux l'a même accusé d'avoir volé le portfolio d'un photographe blanc et tenté de le faire passer comme étant le sien. Certaines institutions et certains individus se sont intéressés à son travail dans l'unique but d'essayer de se l'approprier. »

En 1977, Baltrop a organisé sa première exposition solo au Glines, une organisation à but non lucratif pour la promotion des arts homosexuels à Manhattan et, en 1992, il a présenté ses clichés au Bar, un bar gay populaire situé dans le Lower East Side, où il avait déjà travaillé en tant que videur. Mais ce n'est qu'en 2008, quatre ans après sa mort, que son travail a fait l'objet d'une plus grande attention – une de ses photos est parue en couverture d'Artforum, accompagnée d'un essai de Douglas Crimp dans lequel ce dernier affirmait que les photos de Baltrop montraient la convergence « de l'expérimentation artistique et sexuelle dans les espaces industriels en déclin de Manhattan au cours des années 1970 ».

Yona Backer, conservatrice d'art et conseillère pour l'Alvin Baltrop Trust depuis 2008, appuie ce propos. Elle attribue le succès du travail de Baltrop à une combinaison de facteurs : sa relation avec la communauté du fleuve d'Hudson (« il ne prenait pas de photos en tant qu'observateur, mais en tant que participant ») et son utilisation des lumières et du paysage (« il utilisait les éléments architecturaux inhérents aux quais, et réfléchissait longuement au contraste entre la lumière et le noir. C'était son moyen de créer et d'évoquer certains types d'émotions »).

Alvin Baltrop, The Piers (Homme en slip, un short à la main, en train de marcher), photo non datée (1975 – 1986)

« Lorsque vous regardez les photos de Baltrop, vous avez l'impression d'y être, de voir ce qui s'y passe », déclare Tom Bianchi, un autre photographe dont le travail touche parfois les thèmes du désir homosexuel. « Vous découvrez tout l'érotisme qui s'en dégage. C'est vraiment beau et excitant. »

« Ces photos sont vraiment magnifiques ; j'aime le fait qu'elles soient granuleuses et imparfaites, poursuit-il. Leur but est vraiment d'enregistrer l'expérience pour la postérité. »

Alvin Baltrop, The Piers (Homme avec des vêtements), photo non datée (1975 – 1986)
Alvin Baltrop, The Piers (Le fleuve Hudson vu depuis la fenêtre), photo non datée (1975 – 1986)

Pour Joseph Lovett, réalisateur de Gay Sex in the 70s, un documentaire sorti en 2005 et traitant de l'homosexualité durant la période entre Stonewall et la crise du sida, le travail de Baltrop est important en cela qu'il est un grand artiste qui « désirait montrer son vrai visage ». Pour lui, hors de question de « se cacher ou de fanfaronner », explique Lovett. Comme l'a déclaré Randal Wilcox lors d'une interview de 2009, « ce qui est drôle à propos de ses photos, c'est qu'il s'agit là de son principal talent – il avait une sensibilité esthétique très raffinée – [mais que cela] n'a pas éclipsé le sujet. La photo a beau être formellement composée, elle ne cache pas la vérité. »

Baltrop a lui-même été l'un des sujets interviewés dans le cadre du documentaire ; on y voit Lovett lui expliquer que l'époque des quais est, pour beaucoup, « la période la plus libertine que le monde occidental ait jamais connue depuis Rome ». Dans la séquence, Baltrop marque une pause, réfléchit un instant, avant de sourire et d'exprimer son accord : « C'était… »

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