Là où les femmes risquent la prison pour avorter
Illustration : Eleanor Doughty
Feminisme

Là où les femmes risquent la prison pour avorter

En République démocratique du Congo, les restrictions imposées en matière d’avortement comptent parmi les plus sévères au monde – ce qui contraint certaines à mettre clandestinement un terme à leur grossesse.
30.8.17

Cet article a été initialement publié sur Broadly.

Fatima* vit avec ses deux enfants dans une maison de briques de boue en périphérie de Lubumbashi, une ville située dans l'extrême sud de la République démocratique du Congo, où la terre est rouge et les industries minières gouvernent l'économie. Aujourd'hui âgée de 31 ans, Fatima a été mariée – son époux l'a quittée l'année dernière, après avoir appris qu'elle était enceinte de leur troisième enfant. La contraception, de quelque nature qu'elle soit, n'est pas utilisée de manière régulière en RDC.

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« Il savait qu'il ne pourrait pas subvenir aux besoins d'un autre enfant, alors il est parti », m'a expliqué Fatima. Elle était assise sur un drap blanc, dans l'ombre du seul arbre de la cour. À ses pieds, ses jeunes enfants jouaient nonchalamment, épuisés par la chaleur.

Son mari étant parti, Fatima n'avait plus aucune source de revenus. Elle gagnait un peu d'argent en travaillant comme femme de ménage à chaque fois qu'elle le pouvait, mais ces gains n'étaient pas suffisants pour nourrir sa famille. Lorsqu'elle était enceinte de trois mois, elle a décidé de mettre un terme à sa grossesse. « Je n'avais pas peur, parce que je m'étais préparée à l'idée que j'allais subir un avortement, a-t-elle déclaré. Je n'avais pas le choix. Il y avait encore tant de souffrance. Celui-ci était encore un bébé », a-t-elle ajouté, en montrant l'un de ses enfants. « J'allais avoir un autre bébé. Comment allais-je nourrir ces enfants ? »

L'avortement est interdit par la loi en RDC, et ce, depuis l'époque coloniale. Les restrictions qui y sont imposées en matière d'avortement comptent parmi les plus sévères au monde : la procédure n'est autorisée que lorsque la vie de la mère est en danger, mais pas dans les cas de viol ou d'inceste. Toute personne pratiquant un avortement est passible d'une peine d'emprisonnement de cinq à quinze ans, et toute femme qui subit volontairement une interruption de grossesse en encourt entre cinq et dix ans.

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Cela n'empêche toutefois pas les Congolaises d'avorter clandestinement dans le bureau de leur gynécologue ou avec l'aide d'une sage-femme. Seulement, Fatima n'avait pas de gynécologue – elle ne pouvait pas se le permettre. Mais elle était désespérée. Elle avait entendu des femmes âgées du quartier expliquer qu'il était possible de provoquer une fausse couche en utilisant des herbes et diverses racines de plantes. Elle s'est dit que cet ouï-dire était sa seule option : elle a bu un mélange d'herbes locales et a introduit d'autres herbes à l'intérieur de son vagin. Dans la journée, elle a éprouvé de graves crampes abdominales et s'est mise à saigner abondamment. Allongée sur le sol sale de sa maison, Fatima pensait qu'elle allait mourir.

« Je m'étais préparée à l'idée que j'allais subir un avortement. Je n'avais pas le choix… Comment allais-je nourrir ces enfants ? » – Fatima

Fiévreuse et ensanglantée, Fatima savait qu'il lui fallait consulter un médecin pour le bien de ses deux enfants. Elle a réussi, malgré son hémorragie, à rassembler assez de force pour faire le trajet d'une demi-heure en taxi-vélo jusqu'à une clinique de Lubumbashi. Lorsque nous avons parlé, elle était incapable de se rappeler du nom de la clinique. Ce n'était pas un hôpital légitime : il s'agissait d'une simple petite structure, située dans une allée arrière, où les soins n'étaient sans doute pas administrés par des médecins qualifiés. Le personnel médical a tout de même pu la sauver, mais quand le moment est venu de régler les 125 euros de frais médicaux, Fatima ne les avait pas.

Jusqu'à ce qu'elle arrive à convaincre un proche de payer pour elle, à savoir trois mois plus tard, la clinique l'a retenue en otage. La nuit, elle dormait enchaînée à un lit. La journée, la clinique gardait son plus jeune enfant comme caution pendant qu'elle cherchait des petits boulots. (Selon un article paru en 2016 dans le Health and Human Rights Journal, la RDC est un des pays où « la détention des femmes est un problème étonnement commun » lorsque ces dernières ne peuvent pas se permettre les services de maternité dans un hôpital ou une clinique.)

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« Je ne me suis pas sentie bien pendant quelque temps après l'avortement, mais au bout de quelques mois, ma santé s'est améliorée, et aujourd'hui, elle est revenue à la normale », a déclaré Fatima. Elle s'estime chanceuse, à raison : selon l'Organisation mondiale de la santé, dans les pays en développement, une femme meurt toutes les huit minutes des suites de complications liées à un avortement pratiqué dans de mauvaises conditions de sécurité. L'Afrique centrale, qui comprend la RDC, affiche le pourcentage le plus élevé d'avortements risqués dans le monde.

D'après une étude du Guttmacher Institute publiée en 2016, environ 13 % des grossesses en Afrique centrale se terminent par un avortement, en dépit du fait que l'IVG est interdite dans tous les pays de la région, souvent sans exception explicite légale en cas de danger pour la mère. Des recherches considérables montrent que le fait d'interdire l'avortement dans un pays n'empêche pas d'y avoir recours – cela ne fait qu'augmenter la probabilité que la procédure soit pratiquée dans des conditions insalubres et non réglementées.

L'année dernière, la fille de Cynthia, Yvonne*, est décédée de complications suite à un avortement clandestin. Depuis sa modeste maison située près du centre de Lubumbashi, Cynthia, 60 ans et mère de huit enfants, m'a solennellement raconté la suite des événements.

Yvonne était une élève timide et avait des difficultés à l'école. Lorsqu'elle est tombée enceinte au début de l'année 2016, à l'âge de 19 ans, elle n'en a parlé à personne, selon Cynthia. Désespérée, elle a décidé de prendre les choses en main. Lorsque Cynthia a trouvé sa fille cachée dans sa chambre et souffrant d'une forte fièvre, elle l'a immédiatement emmenée à l'hôpital. Yvonne a tenu cinq jours avant de succomber.

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« Ce qui est arrivé à ma fille m'a fait tellement de mal. Elle ne méritait pas de mourir », a déclaré Cynthia en s'agrippant à l'accoudoir de son fauteuil, comme pour contrer la tragédie.

Il est difficile de trouver des statistiques nationales concernant le nombre d'avortements clandestins en RDC ou le nombre de femmes qui meurent d'avortements ratés. Plusieurs groupes de planning familial internationaux officiant dans le pays, dont le Fonds des Nations Unies pour la population, m'ont dit ne pas savoir si de tels chiffres existaient. Pourtant, « un nombre considérable d'avortements clandestins, en particulier parmi les adolescentes urbaines et les femmes célibataires, ont lieu en République démocratique du Congo », selon l'ONU.

Ce sont les personnes défavorisées qui en souffrent le plus, car elles ne peuvent pas se permettre de consulter un gynécologue pour avoir recours à un avortement sûr et secret – le coût de la procédure est compris entre 160 et 200 euros, or, la RDC est l'un des pays les plus pauvres au monde.

« Beaucoup d'avortements ont lieu en silence. En général, nous en entendons parler seulement quand une femme meurt ou a de gros problèmes de santé. » – un chef de police de Lubumbashi

« La plupart des gynécologues pratiquent des avortements, mais en secret », m'a expliqué François*, un gynécologue de Lubumbashi, lors d'un entretien dans le jardin d'un café local. « Tout avortement est illégal, mais dans notre profession, il est généralement convenu que certains avortements sont acceptables. »

Une adolescente victime de viol qui cherche à se faire avorter appartient à cette catégorie, a-t-il poursuivi, surtout si le violeur est séropositif. En tant que catholique dévoué, François prie pour chaque cas d'avortement qui lui est soumis et prend une décision en fonction de sa foi. Par exemple, si un couple aisé demande un avortement et n'a qu'un autre enfant, François refusera. Il refusera également de mettre fin à une grossesse sans se soucier de sa propre sécurité : si une jeune femme entre dans son bureau sans le consentement de sa famille ou de son père, il ne pratiquera pas la procédure – si la famille finissait par le découvrir, elle pourrait le dénoncer à la police.

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Il a conscience que cela encourage les femmes à se mettre dans des situations dangereuses, mais « je dois évaluer les risques », a déclaré François. Il connaît quatre professionnels de la santé qui ont été emprisonnés pour avoir pratiqué des avortements. Le Procureur général de Lubumbashi m'a appris que six cas d'avortement avaient été poursuivis en justice l'année dernière ; étaient jugés à la fois les femmes les ayant subis et les praticiens les ayant effectués.

« Beaucoup d'avortements ont lieu, et ils ont lieu en silence », m'a expliqué un chef de police de Lubumbashi. « En général, nous en entendons parler seulement quand une femme meurt ou a de gros problèmes de santé. » En d'autres termes, la législation anti-avortement est assez difficile à appliquer.

Et bien qu'il soit impossible de savoir combien de femmes sont dissuadées par l'illégalité de la procédure, il est évident que la loi oblige les femmes à mettre fin à leur grossesse de manière beaucoup plus précaire et souvent mortelle. Jeannine Assani, coordinatrice régionale pour l'ABEF, une organisation congolaise de plaidoyer pour la planification familiale et la santé génésique, est régulièrement confrontée aux ramifications de la loi. Les cliniques de l'ABEF prennent en charge des femmes qui souffrent de complications suite à des tentatives d'avortement infructueuses, et l'organisation apporte son soutien aux familles qui ont perdu des filles, des sœurs ou des épouses à cause d'avortements bâclés.

J'ai demandé à Jeannine si elle souhaitait voir la loi anti-avortement renversée dans son pays d'origine. « Oui, l'avortement devrait être légal », a-t-elle déclaré avec sérieux. « Si une femme ne désire pas être enceinte, mieux vaut lui venir en aide, et pourquoi pas l'aider à réaliser ses rêves. »


*Étant donné que l'avortement constitue une infraction pénale en RDC, ces noms ont été modifiés pour assurer l'anonymat de nos interlocutrices.

Cet article a été publié avec le soutien de l'initiative Reportage sur la région des Grands Lacs africain de l'International Women's Media Foundation.