Société

Avec les gens qui préfèrent consulter un exorciste plutôt qu’un médecin

Quand de graves maladies sont diagnostiquées à tort comme des possessions démoniaques, les conséquences peuvent être désastreuses – voire mortelles.

par Josiah Hesse; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
13 Juillet 2017, 5:00am

Toutes les illustrations sont de Chris Visions

À l'âge de 15 ans, Marie McClellan a cru qu'un démon était en elle. Cette Canadienne assistait à la répétition d'une pièce de théâtre au sein de son église évangélique dans le Nouveau-Brunswick quand elle a commencé à ressentir une peur ramper sous sa peau. Tandis que l'acteur jouant Jésus était cloué sur une croix et que du faux sang coulait de ses mains et de son visage, Marie a commencé à respirer rapidement et à se gratter violemment.

« Je ne savais pas ce qui m'arrivait. Je savais seulement que je devais vite m'en aller », me raconte-t-elle au téléphone au sujet de cette pénible nuit de 1995. Son comportement a alarmé le pasteur, qui a aussitôt immobilisé son bras sur le sol. Cela n'a fait qu'intensifier sa terreur.

« Avez-vous déjà utilisé une planche ouija ? », lui a-t-il demandé. Elle a acquiescé. Le pasteur lui a alors expliqué qu'elle avait un démon en elle (qui s'est probablement mis en colère à la vue du crucifix). Ce concept l'a remplie d'horreur et l'a en quelque sorte détachée psychologiquement de son propre corps.

Marie McClellan ne connaissait pas ce pasteur (il officiait dans une autre église), mais elle l'a cru. Il l'a maintenue au sol pendant quelques minutes, en priant. Une fois parti, elle ne l'a plus jamais revu. N'ayant tiré aucun soulagement de sa prière, la jeune fille a commencé à se mutiler au cours des mois et des années qui ont suivi, trouvant du réconfort dans le fait de porter préjudice à un corps qu'elle pensait habité par un démon.

Trois ans après cet incident, Marie croyait encore qu'un démon la tourmentait. Un soir, alors qu'elle travaillait comme conseillère dans une église près de Sussex, elle a senti qu'il prenait le contrôle de son corps une nouvelle fois. Elle s'est mise à se balancer d'avant en arrière en se parlant à elle-même. Des conseillers et des pasteurs ont formé un cercle de prière autour d'elle et ont pratiqué un exorcisme, ce qui n'a fait qu'intensifier sa peur.

« Ils priaient tous pour moi. Une grande partie de ces prières n'étaient pas en anglais. Tout le monde parlait en langues étrangères. Ils m'ont cuisinée pour que j'avoue mes péchés, et à mesure que je me confessais, ils invoquaient le Saint-Esprit pour qu'il chasse le démon en moi. »

Marie a fini par tomber d'épuisement, ce qui a été vu comme étant le signe que le démon avait quitté son corps.

Aujourd'hui, Marie sait qu'elle n'est pas possédée. Des spécialistes lui ont diagnostiqué un trouble anxieux, aggravé par la suggestion de possession démoniaque (qui a mené à la mutilation), et plus tard par l'expérience de l'exorcisme.

Tout au long de l'Histoire, la possession démoniaque a été considérée comme un diagnostic tout à fait valable – dissimulant de fait de nombreuses maladies. Nombre de ces personnes souffraient – et souffrent encore – de troubles comme la schizophrénie ou l'épilepsie. Se moquant des problèmes médicaux réels, certaines figures religieuses pratiquent aujourd'hui des exorcismes similaires à celui qu'a subi Marie. Alors que l'exorcisme de la jeune fille lui a laissé un dommage psychologique durable qui a demandé plusieurs années de thérapie, certains peuvent être encore plus désastreux – et potentiellement mortels. Ces dernières années, les histoires d'exorcismes impliquant des coups, des empoisonnements, voire des gens morts de faim ont fait les gros titres de la presse.

Tel a été le cas de Kyong-A Ha, une jeune femme de 25 ans qui a tenté de résoudre son problème d'insomnie par l'accompagnement spirituel. Au final, elle a été séquestrée puis battue à mort lors d'un exorcisme de six heures à Emeryville, en Californie, en 1995. Le responsable, Jean Park, a ensuite déclaré aux policiers que « la perte de Ha a été causée par les démons ».

Les auteurs de tels crimes sont souvent des groupes évangéliques isolés, qui ne sont pas soumis à la même surveillance que l'Église catholique. Célèbres pour leur croyance en une « guerre surnaturelle » (l'idée qu'anges et démons sont engagés dans une lutte permanente pour les âmes et les corps), les évangéliques comme Gordon Klingenschmitt estiment que tout péché peut être une invitation à la possession. Par conséquent, tout le monde ou presque est un candidat potentiel à l'exorcisme.

Lui-même exorciste et ancien sénateur d'État, originaire de Colorado Springs, Klingenschmitt a l'impression que cette pratique a été déformée par les médias. « D'expérience, les exorcismes modernes sont très doux, très communs et très libérateurs, m'a-t-il affirmé au téléphone. En Amérique, nous avons une représentation biaisée des exorcismes à cause des médias et d'Hollywood. Ce n'est pas comme dans les films. »

Les prêtres catholiques ont une approche différente des évangéliques. Ils ont appris leur leçon il y a de cela des siècles – ce n'est pas parce qu'une personne perd l'appétit ou se gratte qu'elle a besoin d'un exorcisme (potentiellement violent). Aujourd'hui, la règle veut qu'une personne soit évaluée par un professionnel de la santé mentale avant qu'un exorcisme par un prêtre soit ne serait-ce qu'envisagé.

Avec ces filtres en place, les exorcismes catholiques se sont faits plus rares au fil des siècles. Toutefois, ces dernières décennies, la pratique est revenue sur le devant de la scène par l'intermédiaire de la culture populaire, et est fortement associée aux prêtres catholiques. Cela a contribué à une renaissance des exorcismes catholiques à travers le monde. Au lieu de diagnostiquer une possession par un démon, les prêtres d'aujourd'hui reçoivent des gens qui se diagnostiquent eux-mêmes et insistent pour être exorcisés.

Ce phénomène a récemment été couvert par Le Monde, qui rapporte que les États-Unis sont passés de 12 exorcistes réputés en 2000 à 85 en 2014. En 2014, le Vatican a officiellement reconnu l'association internationale des exorcistes, un groupe de prêtres catholiques pratiquant des exorcismes aux quatre coins du globe et proposant leurs propres cours. L'an dernier, le groupe a formé 150 prêtres. Cette année, 250. Sans parler du fait que le Vatican a récemment adopté une politique visant à doter chaque diocèse d'au moins un exorciste afin de répondre à la demande croissante.

Selon le rapport du Monde, les personnes ayant recours à un exorcisme sont issues de toutes les classes sociales, mais « 75 % sont des femmes – dont une très large majorité a été victime d'abus sexuel (viols, incestes…) ». Ce segment démographique de femmes abusées est également évoqué dans Libera nos (Délivrez-nous), le prochain documentaire de l'Italienne Federica Di Giacomo. Ce phénomène de femmes battues en quête d'exorcisme suggère que la plupart des personnes qui se croient possédées souffrent réellement de traumatisme psychologique.

« Quand le prêtre donne une explication et met un nom sur leur problème, beaucoup se sentent soulagés, me dit Federica Di Giacomo sur Skype. En Italie, il n'est pas possible de consulter un psychologue gratuitement, et de toute façon, la plupart se contentent de prescrire des pilules. Ils ont essayé le New Age, ils ont essayé l'ayahuasca, mais le prêtre vient de leur propre culture, c'est ça qui fait la différence. »

Dans le documentaire de l'Italienne, un prêtre est tellement submergé du matin au soir de visiteurs soi-disant possédés qu'il décide de pratiquer des exorcismes en masse. On voit alors des personnes de tous horizons convulser sur le sol de l'église, cracher, maudire, pleurer, grogner comme des animaux enragés, parler d'eux-mêmes à la troisième personne en prenant des voix démoniaques, pendant que le prêtre récite les versets de la Bible et les éclabousse d'eau bénite.

« Les prêtres viennent du monde entier [pour assister au cours]. Ils disent être si occupés avec les exorcismes chez eux qu'ils n'ont le temps pour rien d'autre. Ils pratiquent même des exorcismes par téléphone ou SMS », précise la réalisatrice, dont le film a été récemment projeté pendant un cours d'exorcisme au Vatican.

Certains voient cette augmentation des demandes d'exorcisme comme une conséquence de la fascination de la culture populaire pour cette pratique – liée à la sortie en 1973 de L'Exorciste de William Friedkin. Le film a ouvert la voie à une myriade de films d'horreur, notamment au cours des dernières années (L'Exorcisme d'Emily Rose, Le Rite, Le Dernier Exorcisme, Possédée, L'Exorciste : Au commencement, Le dernier exorcisme 2) et a contribué à faire de la possession démoniaque une réalité aux yeux de nombreux croyants.

« La culture populaire a réimplanté l'exorcisme dans la conscience de la population, et c'est pourquoi, selon moi, on observe une augmentation du nombre d'exorcismes », déclare Adam Possamai, professeur de sociologie et de religion populaire à l'université occidentale de Sydney, qui recueille des données concernant la croissance actuelle des exorcismes à travers le monde. « Aujourd'hui, les gens s'intéressent plus à l'aspect émotionnel et enchanté de la vie qu'à l'aspect rationnel, ce qui a mené à la renaissance de la pensée magique. »

Interrogé sur la demande accrue en exorcismes, le Vatican a publié une déclaration rejetant la faute sur la hausse de la « magie noire, du paganisme, des rites sataniques et du ouija » via Internet.

Le Père Gabriel Amorth, peut-être l'exorciste le plus célèbre de l'histoire moderne (et le sujet du prochain documentaire de William Friedkin), a déclaré au Telegraph que la hausse du nombre d'exorcismes est liée à la prolifération des pratiques orientales comme le yoga, et à la popularité de la saga Harry Potter. Selon lui, l'un comme l'autre sont une invitation à Satan. Ces mises en garde sont familières à Marie McClellan, dont la possession aurait été causée par une planche ouija.

« À l'époque, je croyais être possédée par un démon, mais en repensant à cette fameuse nuit, je me souviens que des amis m'avaient laissée tomber. J'avais immédiatement pensé "Personne ne m'aime, personne ne me veut ici". J'ai commencé à paniquer. Et bien sûr, ça n'a fait qu'empirer quand ils se sont pressés autour de moi et ont commencé à parler en langues étrangères en me disant que j'avais un démon en moi, se souvient Marie McClellan. J'ai tendance à gratter mes bras quand je suis anxieuse, et là, j'étais maintenue au sol, incapable de fuir ou de me calmer. Je ne sais pas à quoi ces gens s'attendaient. Que je reste tranquille ? Une fois que mon corps a épuisé toutes ses réserves de panique, je me suis tue et ils ont jugé que c'était terminé. »

Certains professionnels de santé pensent pourtant que ces exorcismes ont le potentiel pour offrir un effet psychologique positif. « Il peut être extrêmement difficile, voire impossible, de dissuader quelqu'un qui a la fervente conviction d'être victime de possession démoniaque », écrit le Dr Stephen Diamond dans Psychology Today, concluant que « parfois, la meilleure approche peut être de tourner la foi du patient à l'avantage du traitement ».

Les personnes atteintes de maladies diagnostiquées à tort comme des possessions démoniaques sont tout de même en danger. Marie a eu la chance de trouver le traitement dont elle avait besoin, mais son histoire est un récit édifiant qui devrait faire réfléchir ceux qui perpétuent ces exorcismes. Son expérience montre non seulement que les exorcismes peuvent réellement porter atteinte à la vie et à la santé des gens, mais qu'ils peuvent également éloigner les croyants de leur foi.

« [Mon exorcisme] a marqué le début de la fin de ma foi, déclare-t-elle. Pendant toutes ces années, des gens ont prié, parlé en langues étrangères, gémi et pleuré tout autour de moi. C'était un processus si élaboré. Mais plus tard, j'ai fait une nouvelle attaque de panique, seule dans ma chambre. Ça ne marchait pas. Aujourd'hui, je crois en la science. »

Suivez Josiah Hesse sur Twitter.

Retrouvez plus de travaux de Chris Visions sur son site.