Avec les Belges qui se griment en Noirs pour parader dans les rues de Bruxelles

Chaque année, au mois de mars, les Noirauds de Bruxelles rappellent que la « tradition » du blackface est toujours aussi sordide, même quand elle a pour objectif de récolter des fonds.

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31 Mars 2017, 5:00am

Cette année, le 11 mars a marqué le début officieux du printemps à Bruxelles. Un homme âgé lisait le journal sur le banc d'un parc, une jeune fille profitait de sa première glace de la saison et un couple de touristes prenait un selfie devant le microscopique Manneken Pis. Tous ont été accostés par une mystérieuse femme au visage recouvert de maquillage noir, qui leur a demandé s'ils désiraient donner un peu d'argent pour des œuvres de charité.

Cette femme fait partie des Noirauds, une congrégation bruxelloise née à la fin du XIXe siècle. Chaque année, au cours du second week-end de mars, les Noirauds se baladent dans les rues de la capitale belge pour récolter des fonds allant aux enfants nécessiteux. Si les membres des Noirauds s'étaient contentés de récolter de l'argent, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Malheureusement, comme vous l'avez compris, les Noirauds perpétuent la tradition du blackface – et, ce faisant, soulèvent de nombreuses controverses.

C'est en 1876 qu'un groupe de Bruxellois a décidé de lever des fonds pour empêcher la fermeture d'une crèche de la ville. Ces types s'étaient dit que se grimer en Noirs était le meilleur moyen de demeurer anonymes tout en se baladant dans les rues de la ville – ce qu'ils ont fait. Dès lors, chaque année, les Noirauds respectent cette tradition.

Le Manneken Pis, « déguisé » en Noiraud pour l'occasion. Toutes les photos sont de l'auteur

Au cours de leur parade annuelle, les Noirauds sont accompagnés d'une fanfare. Vêtus d'une sorte de fraise, d'un pantalon ample et d'un chapeau blanc, ils promènent également des poupées noires – qui leur servent à récolter les fonds. Même le Manneken Pis a droit à son blackface – ce qu'on ne peut pas vraiment lui reprocher, vu qu'il s'agit d'un petit garçon fait de bronze.

J'ai demandé à Jean-François Simon, le président des Noirauds, ce qu'il pensait de telles festivités. « On nous pose souvent la question, m'avoue-t-il. Aujourd'hui, un couple nous a hurlé dessus, nous disant que nous devrions avoir honte. Ça ne fait jamais plaisir, mais il faut quand même se souvenir que nous faisons ce que nous faisons pour aider les autres. Les gens nous voient avant tout comme des types grimés en Noirs, sans rien connaître du contexte. Il s'agit d'une vieille tradition, et nous faisons uniquement cela pour aider des associations. Certaines personnes nous disent que le blackface est même interdit aux États-Unis, ce à quoi je réponds que ça n'empêche pas les policiers américains de tirer sur leurs concitoyens noirs. »

Jean-François Simon, le président des Noirauds

Jean-François Simon répète à l'envi que cette tradition n'a rien de raciste. « Nous faisons cela depuis 1876. À l'époque, un groupe de Bruxellois désirait empêcher la fermeture d'une crèche. Lorsqu'ils voulurent récolter des fonds dans des restaurants, les propriétaires refusèrent parce qu'ils les connaissaient. C'est là qu'ils décidèrent de se recouvrir d'un maquillage noir et de porter des vêtements originaux, afin que personne ne puisse les reconnaître. »

Sauf que l'histoire est un peu plus complexe que cela. Sur son site officiel, la mairie de Bruxelles précise la chose suivante : « L'association […] des Noirauds est créée en 1876 pour sauver une crèche de Bruxelles au bord de la faillite. À cette époque, l'exploration et la découverte des pays d'Afrique parlent à l'imagination des gens et le déguisement en "notable africain" est idéal pour assurer l'anonymat des collecteurs, souvent de bons bourgeois et clients réguliers des restaurants où ils font la quête. » Lors de sa création, la congrégation se nommait d'ailleurs le « conservatoire africain ».

Lorsque j'ai évoqué cela avec Jean-François Simon, il m'a dit qu'il fallait éviter tout anachronisme et se replacer dans le contexte de l'époque. « En ce temps-là, l'Europe colonisait l'Afrique, et ce continent fascinait les Bruxellois. Il était incroyablement exotique. Lorsque les Noirauds eurent besoin d'un costume, il est vrai qu'ils choisirent sans attendre celui des nobles africains de l'époque – du moins, comme ils se les représentaient. Nous respectons toujours cette tradition et récoltons désormais près de 50 000 euros par an pour les enfants belges dans le besoin. »

Jean-François Simon n'est pas d'accord lorsque j'avance qu'il serait peut-être temps de s'adapter aux mœurs de notre époque et de mettre un terme au blackface. « C'est une tradition ancestrale, vous savez. Nous n'avons qu'à rentrer dans un bar pour que les gens nous donnent de l'argent. Les Bruxellois nous reconnaissent. Je ne vois pas le problème, en fait. OK, nous nous grimons en Noirs et nous nous appelons les Noirauds, mais notre objectif est louable. »

Andrew Stroehlein n'est pas de cet avis. Lui a un gros problème avec les Noirauds. Cet Américain expatrié à Bruxelles travaille chez Human Rights Watch. « C'est une tradition raciste », résume-t-il. Andrew Stroehlein n'avait également pas manqué de critiquer la tradition néerlandaise consistant à représenter le « père Fouettard » avec une coupe afro, une peau noire, etc. C'est également lui qui avait provoqué une vaste polémique sur Twitter en critiquant la participation de l'ancien ministre des Affaires étrangères Didier Reynders à la marche des Noirauds en 2015. « C'est incroyablement choquant, répète-t-il encore aujourd'hui. C'est une relique du XIXe siècle, quelque chose qui n'a plus droit de cité aujourd'hui. »

Andrew Stroehlein juge que l'argument de la « tradition » avancé par Jean-François Simon ne tient pas. « C'est une mauvaise excuse. L'esclavage était une tradition, si on va par là. Je pense que ces gens manquent d'introspection. S'ils prenaient un peu de recul sur leurs actes, ils comprendraient à quel point il est inadmissible de se moquer d'autrui comme ils le font. Vous ne pouvez pas vous habiller d'une telle manière, vous grimer en Noir, et prétendre que ça n'a rien de raciste. »

Il ajoute qu'une telle tradition peut s'avérer dangereuse. « À chaque fois qu'un groupe d'individus puissants se moque d'une minorité dans l'espace public, le gouffre qui les sépare se creuse un peu plus. Mettez-vous à la place des minorités, de temps en temps. Désirez-vous vraiment d'une société dans laquelle les gens agissent par tradition, et sans réfléchir ? »

Malgré cela, Andrew Stroehlein ne souhaite pas l'interdiction des Noirauds. « Une intervention du législateur n'est pas la solution, selon moi. Ça pourrait empirer la situation. Les gens doivent seulement se rendre compte que ce qu'ils font est mal. Nous devons en parler calmement, nous opposer à la parade pacifiquement, et espérer qu'ils changeront d'avis. »

Si cela ne tient qu'à Jean-François Simon, la situation ne risque pas d'évoluer. Lorsque je lui demande si l'heure est venue de mettre un terme au blackface, il me répond : « Tant qu'on ne nous interdit pas de défiler, nous serons là l'année prochaine, et l'année d'après. »

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