Comment les synthés Casio ont provoqué une véritable révolution musicale

À la fin des années 70, le type qui avait converti des calculateurs de plusieurs centaines de kilos en petites machines qui tiennent dans la main, les calculatrices, avait déjà une belle révolution derrière lui. Il ne s'est pas arrêté là.
24.11.16
The Casiotone MT-35. Image: Daniel Oines/Flickr

Une première version de cet article a été publiée sur Tedium, une newletter bi-hebdomadaire.

À la fin des années 70, le type qui avait converti des calculateurs de plusieurs centaines de kilos en petites machines qui tiennent dans la main, les calculatrices, avait déjà une belle révolution derrière lui. Par la même, il avait complètement bouleversé le paysage du monde des affaires. Mais une révolution, est-ce suffisant ? Non, bien entendu.

Ce même type s'est dit que, cette fois, il allait toucher à l'art, à la créativité. À la musique, tout particulièrement.

La machine qu'il a créée était, une fois encore, modeste en taille et en capacités. Pourtant, elle a inspiré la culture populaire au point que les effets de cette nouvelle révolution sont encore visibles aujourd'hui.

Cette invention, c'est le mini synthétiseur numérique. Et ce type, c'est le fondateur de Casio, Tadao Kashio.


« La guitare a eu son heure de gloire. Ça, c'est quelque chose de nouveau. La mobilité et l'ergonomie ont fait de ces claviers un produit inédit. »

Robert Larsen, responsable des ventes de la division musicale de Casio, expliquant au New York Times où en était le marché des synthétiseurs, en 1984. Il avait de bonnes raisons d'être optimiste. En 1983, selon les estimations de l'American Music Conference, des claviers comme celui de Casio, vendus 200$ pièce, ont rapporté près de 150 millions de dollars cette année-là, contre 93 millions de dollars seulement pour l'ensemble des instruments à frettes. Pas mal, sachant que le marché des claviers électroniques n'atteignait même pas les 10 millions de dollars en 1980.


Comment Casio a conquis le marché du synthé

En 1979, un nouveau modèle de calculatrice est sorti. Il était extrêmement fonctionnel, mais insuffisant pour être qualifié de véritable innovation. En fait, il faisait surtout office de pont entre les premières réussites de Casio et les machines qui caractériseront l'entreprise dans les années 1980.

Cette calculatrice, la Casio Melody-80, pouvait effectuer des opérations mathématiques (c'était un calculateur, quoi), mais possédait également les fonctions de chronomètre et de réveil. Mais surtout, et c'est ce qui en faisait un appareil extrêmement impressionnant à l'époque : elle pouvait servir d'instrument de musique. En outre, elle pouvait jouer des mélodies classiques préprogrammées, mais également servir de synthé de poche.

« Comme vous l'aurez compris, la Melody-80 ne limite pas ses capacités aux affaires sérieuses », clame une publicité Sharper Image dans une édition de Popular Science d'octobre 1979. « En faisant glisser le bouton dans le coin supérieur droit, vous pouvez convertir les boutons de calculatrice en touches musicales, avec une gamme complète de 11 notes. »

Les acheteurs de calculatrices Casio n'avaient probablement pas besoin d'entendre du Beethoven lorsqu'ils faisaient des maths, surtout quand on connaît la qualité sonore discutable de l'appareil. Il n'en est pas moins que la Melody-80 a marqué un tournant dans l'histoire de Casio.

Kashio était le deuxième plus vieux des frères japonais qui ont fondé Casio. Il a joué un rôle clé dans l'invention des produits emblématiques de la marque, et dans la stratégie commerciale de l'entreprise. En 1978, Toshio a mené l'entreprise sur le marché de la musique électronique, avec un éventail de produits qui prépareront la scène de l'industrie de la musique électronique.

Toshio était un musicien amateur, et à bien des égards, le problème qu'il essayait de résoudre consistait en partie à fournir toute une galaxie d'instruments accessibles aux autres musiciens amateurs. Ainsi, au lieu de construire un appareil jouant avec les longueurs d'onde, comme Robert Moog, par exemple, Toshio a tenté de créer un instrument capable d'émuler des dizaines d'autres instruments, dont la batterie, la guitare et le chant.

Toshio était également un professionnel du dépôt de brevet (plusieurs centaines sont à son nom). L'un d'entre eux, déposé en 1985 mais décrivant une stratégie Casio en service depuis des années, permet de comprendre la réflexion qui a sous-tendu le développement de la gamme de synthés de l'entreprise :

« Afin d'obtenir un son artificiel suffisamment proche du son naturel, il faut non seulement utiliser une onde sonore analogue, mais également calibrer le volume, la texture, les infimes variations du son en question. Cependant, il est très difficile de superposer efficacement deux ondes sonores par la technologie numérique. La technique la plus conventionnelle est analogique, ou requiert l'utilisation d'un circuit de commande complexe. Ainsi, la technologie numérique qui permettrait la formation d'une onde sonore adéquate, adaptée à la production à grande échelle, n'a pas été mise au point à ce jour. »

Sur ses premiers synthés, Casio a utilisé une technologie connue sous le nom de « synthèse voyelle-consonne, » à cause de ses similitudes avec la parole humaine.

Outre la Melody-80, Casio a produit quelques autres synthétiseurs que l'on peut considérer comme des jouets à part entière, dont la Casio VL-Tone, connue pour son rôle phare dans le tube de Trio, "Da Da Da". En 1980, la société a sorti la Casiotone 201, le premier instrument de musique construit autour des banques sonores, ce qui a constitué un grand pas en avant pour Casio et pour la musique en général.

Ce modèle était capable d'émuler une guitare électrique, un banjo, un clavecin, une trompette, et même un glockenspiel. Malheureusement pour Casio, ces mélodies n'ont jamais rencontré le succès qu'elles méritaient auprès du grand public, à cause de leur manque de réalisme.

Elles ont néanmoins séduit les musiciens professionnels, qui ont vu là un élargissement de la palette musicale dont ils disposaient alors.


« Ils m'ont apporté un petit clavier Casio et ont commencé à jouer. Le son m'a d'abord paru complètement absurde. C'était trop rapide, il n'y avait pas de rythme de référence, juste un tambour et une basse qui allaient à 100 km/h. Alors j'ai dit : 'J'aime bien le son, mais ce n'est pas le bon tempo pour de la musique reggae.' J'ai ralenti le tempo à mort, on a dubbé le piano et les percus, et c'était l'intro de Sleng Teng. Je me doutais que ça allait plaire aux gens, mais je n'imaginais pas que ça serait un tel succès. »

Lloyd « Prince Jammy » James, retraçant la genèse de « Under Mi Sleng Teng » de Wayne Smith, une chanson qui a participé à la naissance du dancehall avec l'aide de Casiotone MT40, dont les pistes préenregistrées ont permis par hasard de réinventer la musique reggae. (Voici un clip du complice de Smith, Noel Davey, jouant la basse de Sleng Teng.) Comme l'a expliqué Engadget, les mélodies du Casiotone se sont retrouvées un peu partout par la suite.


Comme le montrent les pubs, les claviers de Casio étaient destinés à la classe moyenne américaine

La décision de Casio de se consacrer aux claviers de type « librairie musicale » s'est révélée pertinente. Elle a fait la fortune de la société, et a inspiré des slogans publicitaires magnifiques de type « devenez votre propre groupe de musique. »

Ce spot publicitaire est presque aussi bon que celui de la Casiotone MT-205, avec son kit de batterie en option.

De toute évidence, le segment de population ciblé était plus ou moins le même que celui qui attendait avec impatience la sortie du dernier clip d'A-Ha.

Finalement, Casio a mis fin à la série Casiotone, et a tenté de nouvelles approches. Après avoir constaté le succès de Yamaha sur le marché professionnel, il a résolu qu'il voulait sa part du gâteau. C'est là qu'intervient la série CZ (qui doit beaucoup à ce spot publicitaire étonnant), un peu trop tard, sans doute. Casio a finalement opté pour une gamme de claviers pour enfants, encore plus simples que les Casiotones. Mais c'est le Rapman qui s'est attiré les éloges des critiques professionnels, grâce à son maniement facile et amusant. Et ceci, en dépit d'une campagne publicitaire proprement catastrophique.

« Le nouveau Rapman de Casio fait tout comme un authentique groupe de rap », affirmait Dulcie Leimbach, du New York Times, en 1992. Elle n'avait probablement pas écouté de rap de toute sa vie.

Cependant, ces outils – des jouets, en réalité – détenaient déjà une valeur culturelle intrinsèque. Et de l'étincelles initiale née du son synthétique, parfois abominable, de ces instruments, est né un feu créatif qui a tout ravagé sur son passage.


En 2007, j'ai trouvé une vidéo sur YouTube dont l'absurdité m'a terrassé :

Un jeune Dan Deacon, entouré d'onduleurs et de câbles entremêlés, nous présente ici la version la plus puissante du Casiotone qui ait jamais existé. Le MT-400V, avec ses nombreux effets et son filtre de résonance analogique, son générateur de bruit et ses effets de chorale stéréo, se retrouve ici sur la table d'un compositeur musical sérieux.

« Un bon gros Casiotone est une source de réjouissance infinie », a-t-il affirmé à Pitchfork, en 2007, à l'occasion de la sortie de son premier album commercial. « Surtout le MT-400V, que j'affectionne particulièrement. »

Deacon n'est pas le seul à être tombé amoureux de ces appareils, en dépit de leurs lacunes évidentes par rapport au matériel professionnel. Des artistes de plus grande envergure ont embrassé les synthés Casio, comme en témoigne de clip faisant intervenir Jimmy Fallon, Metallica et The Roots sur « Enter Sendman. »

En 2013, l'artiste Daniel Arsham s'est associé à Pharrell Williams, fan de la Casiotone MT-500. Arsham s'est inspiré de la forme du clavier et en a créé des répliques qui avaient l'air usées, pour leur donner un aspect vintage et les transformer en artefacts tout droits sorti de l'histoire musicale. « J'ai pris un élément du passé afin de le faire vivre dans le futur » a expliqué Arsham à T Magazine.

Il va falloir vous y faire : suranné, futuriste et exotique tout à la fois, le synthé a encore de belles années devant lui.