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Pendant l’Euro, les fans turcs font la trêve pour soutenir l’équipe nationale

Qu'ils soient amoureux de Besiktas, de Galatasaray, de Trabzonspor ou de Fenerbahçe, ils oublient leurs rivalités et sont tous à bloc derrière la sélection de Fatih Terim.
21.6.16

Pendant l'Euro 2016, VICE Sports s'intéresse en priorité aux supporters venus de toute l'Europe pour soutenir leurs équipes nationales. Chants guerriers, fumis et passion parfois débordante, tout ça, c'est dans notre série Kopland.

Les heures qui ont précédé la rencontre Turquie – Croatie, qui s'est jouée dimanche 12 juin au Parc des princes, ont été stressantes. Tout d'abord parce qu'on redoutait que les événements tragiques qui se sont déroulés à Marseille entre Anglais et Russes se produisent aussi entre Turcs et Croates, deux peuples passionnés de foot, dévoués, à bloc derrière leur sélection. Et puis les menaces de hooligans français contre les Turcs ont ajouté une touche de parano à ce climat déjà bien pesant.

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Du coup le jour du match, selon plusieurs sources turques, les Carsi (Ultras de Besiktas) et les Ultraslan (Ultras de Galatasaray) étaient présents pour assurer la sécurité de leurs compatriotes, principalement venus en famille ou entre potes pour voir la bande à Arda Turan débuter son Euro. Le jour du match, on a seulement aperçu les Ultraslan, regroupés aux alentours de la place Molitor, avec leurs écharpes de Galatasaray à peine dissimulées sous leurs manteaux. Ils guettaient les allés et venues, semblaient attendre que la menace des membres du Kop of Boulogne se dévoile enfin. Il n'en a rien été mis à part quelques hools qui ont tenté d'attaquer des fans turcs avant l'intervention rapide de la police.

Des supporters turcs aux abords du Parc des Princes, juste avant le match le match de leur équipe contre la Croatie.

La seconde source de craintes concernait les supporters turcs entre eux. On sait que les rivalités entre les fans sont très fortes, vivaces, et souvent sujettes à des débordements. Notamment lorsqu'il s'agit des grands clubs d'Istanbul, Galatasaray, Fenerbahçe ou Besiktas, dont les supporters se font trop souvent la guerre pour défendre cet héritage culturel et familial qu'est le dévouement à un club, une équipe. On se souvient par exemple qu'un supporter de Fenerbahçe a été poignardé en pleine rue par deux fans de Galatasaray en mai 2013, ou que les fans du Fenerbahçe ont envahi la pelouse de leur stade lors d'un derby face à Galatasaray. Ces problèmes de violences concernent également les divisions inférieures : il y a un peu plus d'un mois, un fan tentait d'agresser un arbitre lors d'un match de deuxième division entre Karabukspor et Elazigspor.

Du coup, avant l'Euro, on était en droit de se demander : comment tous ces fans de clubs rivaux allaient-ils se comporter lors de cet Euro ? Dès notre arrivée aux abords du Parc, on a été rassuré : pas ou peu de maillots de clubs, mais des maillots de la sélection et des drapeaux rouges avec la lune décroissante et l'étoile à cinq branches à foison.

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Il faut dire qu'à l'approche du tournoi, les médias turcs ont véhiculé des messages d'union sacrée derrière la sélection nationale. Les chaînes de télévision ont, par exemple, passé presque en boucle des spots publicitaires réunissant les internationaux. Un avion de la Turkish Airlines à même été décoré avec les portraits des joueurs. Voilà de quoi cimenter tous ces supporters autour d'une seule et unique maîtresse.

« Bien sûr, c'est tout un peuple qui est derrière l'équipe nationaleLes Turcs sont des personnes très fières qui aiment leur drapeau et leur pays, ça en fait notre force, sinon le pays serait divisé depuis longtemps. Les rivalités habituelles sont mises de côté. Les supporters des grands clubs savent se réunir. »

, explique Berat, fondateur du groupe Facebook "Turquie - Euro 2016", qui a publié des messages de rassemblement de tous les fans du pays pour cet Euro. Lors des grandes occasions les Turcs savent donc se rassembler, en dépit de leurs antagonismes parfois lourds et profondément ancrés. En juin 2013, par exemple, les supporters des grands clubs turcs étaient réunis sur la place Taksim d'Istanbul pour réclamer la démission du gouvernement turc.

Et l'Euro est une grande occasion. En France, toute la diaspora turque s'est donnée rendez-vous et laisse de côté, l'espace d'un mois, cet héritage culturel et familial qu'est le fait de supporter un seul et unique club turc. « Je viens d'Allemagne et, chez nous, on est supporter de Besiktas de père en fils, affirme Omer, jeune homme de 26 ans venu tout droit de Kaiserslautern en Allemagne. Sauf pendant les grandes compétitions où la priorité est donnée à la sélection nationale. Fener, Galata, Besiktas, Bursaspor, peu importe le club que tu supportes, tu mets un maillot de la sélection et c'est tout. »

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Berat, supporter de Fenerbahçe dont le père est un ancien abonné, abonde dans ce sens : « Ça ne me pose aucun problème. Quand l'équipe nationale joue, je suis à 200 % derrière elle et j'oublie le temps d'un match mon club de coeur. Nous sommes Turcs avant tout, il faut soutenir tous les joueurs. »

Même chose du côté de Can qui arrive tout droit de Belgique : « Mon père est abonné à la Galatasaray depuis longtemps et je peux vous dire que lorsque la sélection participe à une grande compétition on oublie presque tous notre club. Alors oui, bien sûr, un supporter de Galatasaray n'aimera jamais un supporter de Fenerbahçe ou de Besiktas, ou même de Trabzon, mais on sait faire la part des choses quand ça concerne la sélection. On a juste envie que l'équipe gagne et hisse très haut dans le monde le drapeau de la Turquie ».

D'autant plus que la sélection turque ne démérite pas généralement quand elle arrive à se qualifier pour une compétition internationale : quart de finale lors de l'Euro 2000, demi-finale et troisième place à la Coupe du monde 2002, demi-finale à l'Euro 2008. Ces performances probantes ont contribué à unir le peuple derrière son équipe nationale, et ce malgré plusieurs contre-performances et une campagne de qualification pour l'Euro 2016 décevante. « La Turquie a sorti des joueurs charismatiques et talentueux et je pense que ça a pu aider à rassembler la population derrière la sélection, avance Caner, 34 ans, autre supporter qui a posé quelques jours de vacances pour suivre l'équipe là où elle joue ses matches de poule, à Paris, Nice et Lens. Regardez les Sükür, Rüstü, Bastürk, Nihat pour ne citer qu'eux, comment voulez-vous ne pas les aimer, ils ont fait progresser le football turc et l'ont fait connaître en Europe, on s'en fout du club dans lequel ils jouent. »

Manque de bol pour la communauté turque, les hommes de Fatih Terim ont pour le moment raté leur Euro : une courte défaite face à la Croatie (0-1) et une fessée donnée par les Espagnols (0-3). Au-delà de ces deux revers, c'est le niveau de jeu de l'équipe qui inquiète. Sans parler du fantomatique Arda Turan qui paie sa saison presque blanche en Espagne. Il faut donc s'imposer contre la République tchèque, ce mardi soir, pour entretenir l'espoir. Joint au téléphone juste après le match face aux Espagnols, Mehmet, Franco-Turc habitant en région parisienne, était déçu mais pas abattu : « C'est énervant car on se saigne pour aller les voir jouer et on a l'impression que les joueurs ne donnent pas le maximum. Mais bon l'hsitoire nous montre que tout est possible avec la Turquie, donc je ne vais pas revendre mon billet pour Lens, on va tous y aller, tous ensemble ».

« Certes, les Turcs ont mis leurs rivalités de côté pour cet Euro mais ils gardent les mêmes attitudes que quand ils supportent leurs clubs, précise de son côté Akin Aytekin, journaliste travaillant pour l'agence Reuters en Turquie. Ils sont notamment très impatients. Après les deux premiers matches, ils ont mis une pression énorme sur les joueurs. Même le président Erdogan en a parlé le week-end dernier en déclarant que certains devaient avoir honte de siffler le capitaine de l'équipe ».

Le président turc a clairement fustigé certains supporters : « Je n'arrive pas à expliquer les huées des supporters turcs contre Arda Turan, lors du second match de l'Equipe turque, face à l'Espagne. Turan, notre enfant, notre frère a joué jusqu'alors au sein de l'équipe turque et nous l'avons toujours applaudi. Comment se fait-il que des slogans soient maintenant lancés contre lui ? N'avez vous pas honte ? »

Quatre supporters ont bien été interpellés après Turquie-Espagne, mais c'était pour possession et craquage de fumigènes. Pas d'histoire de baston. Durant cet Euro, les Turcs sont cools et heureux. Après la qualification Fatih Terim avait affirmé que son « pays mérite de vivre ces choses-là et en a besoin pour se sentir heureux, même quelques heures. Nous sommes tellement heureux d'avoir offert un peu de bonheur à notre peuple…» Le bonheur d'être ensemble et unis, le temps d'un championnat d'Europe de foot.