Life

Avec les gagnantes d’un concours de beauté pour auxiliaires de vie

Les migrantes roumaines qui effectuent ce travail ingrat dans les foyers italiens obtiennent enfin la reconnaissance qu'elles méritent.
24.9.21
Miss Badante
Photo : Manolo Ruggeri 

En dehors des frontières de la Roumanie, il existe une autre Roumanie, celle de la diaspora partie à l’étranger à la recherche de meilleures opportunités. Certains expatriés travaillent dans la santé publique au Royaume-Uni, d’autres dans les champs en Espagne, d’autres encore sur les chantiers de construction en Allemagne. Mais une bonne partie se trouve dans les foyers italiens, où elle prend soin des nonnas et des nonnos du pays.

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La Roumanie compte 20 millions d'habitants. Vingt pour cent de la population vit et travaille actuellement à l'étranger, ce qui représente la proportion la plus élevée de l'UE. Qu’ils aient un contrat saisonnier ou permanent, tous travaillent dur pour soutenir financièrement leur famille restée au pays. Les plus grandes communautés roumaines se trouvent en Allemagne, au Royaume-Uni et en Italie, dans cet ordre.

L'Italie a l'une des populations les plus âgées du monde, juste derrière le Japon. En 2019, plus de 3,5 millions d'Italiens étaient considérés comme non autonomes et ayant besoin d'une assistance permanente. Face à ce déséquilibre démographique et à un système d'aide sociale déficient, sept familles italiennes sur dix s'en remettent à des femmes de leur famille pour s'occuper de leurs aînés, et engagent souvent une badante (« accompagnante » en italien) pour bénéficier d’une aide supplémentaire ou pour prendre le relais en cas de besoin. Selon les dernières estimations, plus de 1,6 million d’accompagnantes vivent et travaillent dans les foyers italiens, et 82 % d'entre elles sont des femmes migrantes. Ce nombre devrait passer à plus de 2 millions d'ici à 2030.

Miss Badante, romance italia diaspora

Quelques-unes des candidates de Miss Badante, le premier concours italien consacré aux auxiliaires de vie.

Les auxiliaires de vie ont beau être essentielles à la société italienne, elles ne bénéficient malheureusement pas toujours de conditions de travail équitables, et encore moins de la reconnaissance de leur importante contribution. C'est pourquoi la créatrice de mode et organisatrice d'événements roumaine Elena Rodica Rotaru a lancé le concours Miss Badante en 2016. Ce concours est organisé chaque année pour reconnaître et célébrer la beauté et la force de ses compatriotes, qui sont les pierres angulaires de nombreuses familles, aussi bien celles des étrangers que les leurs. 

Selon un rapport de 2019 de l'Observatoire national italien du travail domestique, 60 % des aides à domicile employées en Italie travaillent sans contrat légal. La plupart sont originaires d'Europe de l'Est, mais certaines viennent également d'Asie du Sud et d'Amérique du Sud. Elles vivent au domicile de leurs employeurs et doivent souvent être disponibles 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 pour nettoyer, cuisiner, faire la lessive et le repassage pour leurs clients âgés et souvent pour toute la famille. Tout cela pour un salaire de moins de 1 000 euros par mois.

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Isolées et exploitées, il n'est pas rare que les auxiliaires de vie connaissent des problèmes de santé mentale, notamment la dépression et la psychose. Pour certaines, les facteurs de stress amplifient des problèmes préexistants, tandis que d'autres ressentent ces symptômes pour la première fois du fait de leur travail. Cette affection a été baptisée le « syndrome italien » par deux psychiatres ukrainiens dans les années 1990. L'utilité de ce terme en tant qu'étiquette diagnostique fait toujours l'objet d’un débat dans le milieu médical.

« Ce n'est pas vraiment une maladie, c'est un problème sociomédical », a déclaré Petronela Nechita, directrice d’une clinique psychiatrique dans la ville de Iasi, dans l'est de la Roumanie, dans une interview accordée au quotidien italien il Corriere della Sera. « Il est causé par le manque de sommeil à long terme et par l'éloignement de leur famille, auquel s'ajoute la pression de devoir déléguer les responsabilités maternelles aux grands-parents, aux maris, voire aux voisins. » 

« Tout le monde ne peut pas faire ce travail. Il faut être fort physiquement et mentalement », explique Rotaru. Elle a quitté la Roumanie pour l'Italie en 2007 pour travailler comme auxiliaire, mais n'a tenu que trois mois. « Je veux que tout le monde comprenne que ce travail n'est pas facile. » Rotaru a lancé le concours pour mettre enfin un coup de projecteur sur ces femmes, « pour qu'elles se sentent belles et importantes, même si ce concours n'est pas basé sur le physique », comme elle l'explique.

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Les candidates doivent passer par trois phases de jugement : dans la première, elles se présentent, décrivent leur vie et leur travail, puis il y a un défilé de vêtements de soirée et enfin un spectacle de talents. Deux gagnantes ont été couronnées lors de l'édition de cette année, une pour 2020 et une autre pour 2021, le concours ayant été reporté l'année dernière pour cause de pandémie. 

Gianina Paraschiv, 35 ans, a été couronnée Miss Badante 2021. Elle est venue pour la première fois en Italie en 2002, à l'âge de 16 ans, pour travailler comme chauffeuse de tracteur. À 19 ans, elle a accepté son premier emploi d’auxiliaire dans une casa famiglia, un petit établissement pour personnes âgées où elle s'occupait de six personnes. Depuis, elle a travaillé pour plusieurs familles italiennes.

Miss Badante, romance italia diaspora

Gianina Paraschiv, Miss Badante 2021.

Si elle a réussi à trouver un certain plaisir à s'occuper de ses clients, elle a également été exploitée par nombre de ses employeurs. « Nous acceptons des postes sur la base d'accords verbaux, car si nos employeurs signaient des contrats juridiquement contraignants, ils devraient payer beaucoup d'impôts », explique-t-elle. L'une des pratiques les plus courantes pour éviter de payer des impôts consiste à proposer aux auxiliaires de vie un contrat régulier pour un emploi à temps partiel, mais à leur demander ensuite de travailler presque toute la journée, sept jours sur sept. Les heures restantes sont payées au noir, sans aucune garantie pour les heures supplémentaires. 

« Dans certaines familles, il y a deux personnes âgées qui ne peuvent pas s'occuper d'elles-mêmes. L'une d'elles ne dort pas la nuit, l'autre se réveille tôt le matin. Alors quand est-ce que je vais dormir ? dit Paraschiv. Je ne connais aucune femme italienne qui accepterait ces conditions. Ils nous disent que nous ne sommes pas payées pour dormir. Peu importe que vous ayez passé la nuit debout. » 

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En plus de l'absence de limites et de respect, s'occuper des personnes âgées signifie aussi faire des choses que personne ne veut faire, notamment changer des couches et administrer des lavements. « C'est un travail dégoûtant, dit Paraschiv. J'ai des patients paralysés qui doivent utiliser une sonde pour uriner et déféquer. » De nombreuses personnes âgées souffrent de maladies dégénératives comme Alzheimer et la démence, qui les rendent souvent peu coopératives et violentes. « Il y a eu une période de six mois où j'étais couverte de bleus. Je ne pouvais pas m'approcher de la vieille femme chez qui je logeais, poursuit Paraschiv. Elle était atteinte de démence sénile à un stade avancé. C’était un calvaire pour la changer ou la laver. Elle me mordait et me griffait. »

Les hommes âgés atteints de démence et d'Alzheimer peuvent aussi devenir sexuellement agressifs avec les auxiliaires. « Certains d'entre eux font des avances, ils nous touchent sans notre consentement, ils ne peuvent plus se contrôler », dit Paraschiv. Mais malgré le fait d'avoir été agressée sexuellement à plusieurs reprises au travail, elle essaie de garder à l'esprit que ses clients ont des problèmes. « Nous ne pouvons pas les marginaliser, dit-elle. Nous devons leur expliquer calmement que nous sommes comme leurs enfants ou petits-enfants. Nous ne pouvons pas nous comporter comme eux et les agresser. » La mort est également une chose à laquelle elle a dû faire face très souvent. « J'ai enterré une dizaine de personnes jusqu'à présent. »

Après avoir passé plus de la moitié de sa vie en Italie, Paraschiv n'envisage pas de retourner en Roumanie. Elle a réussi à faire venir sa fille de 15 ans et à l'inscrire dans un lycée de Rome, tandis que son fils de 13 ans vit à Venise avec son père. « Le départ en Italie détruit beaucoup de familles, dit-elle, amère. Quand je suis partie, mon mari est resté à la maison avec les enfants. J'ai passé trois mois en Italie, je suis rentrée à la maison pour une semaine ou deux, puis je suis repartie pour deux mois. Quand je suis revenue, notre relation était terminée. »

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Séparés pendant des années, les enfants en veulent souvent à leur mère et les maris à leurs épouses, pensant qu'elles les ont abandonnés. « Je voudrais dire à ceux qui, en Roumanie, ont des épouses ou des mères qui travaillent en Italie : ne pensez pas que ces femmes sont là pour s'amuser », dit Paraschiv. Certaines d'entre elles sautent des repas, font des heures supplémentaires et sont extrêmement économes dans leurs dépenses afin d'aider leur famille autant que possible. « Je veux dire à leurs proches de respecter davantage ces femmes, car elles méritent d'être respectées. »

Miss Badante, romance italia diaspora

Lucica Parasca, Miss Badante 2020.

Lucica Parasca, 63 ans, a été couronnée Miss Badante 2020. Devant le jury, elle s'est ouverte, parlant des frustrations liées au fait de ne pas être payée pour les heures supplémentaires, du manque de jours de congé, des familles qui ne la nourrissaient pas ou qui faisaient des économies et prenaient note de chaque bouchée qu'elle avalait. Une fois, une famille a refusé de la payer pour le congé de maladie qu'elle avait pris parce qu'elle s'était cassé le coude au travail. « J'ai ruiné ma santé au cours de ces 18 années. J'ai un stent cardiaque, une hernie discale et une hypertrophie du foie. Mes genoux sont usés », dit-elle. 

Ses 18 années d'expérience lui ont appris à naviguer dans le système et à choisir soigneusement les personnes pour lesquelles elle travaille. « Avec certaines familles, je ne suis restée qu'une semaine ou deux, raconte Parasca. J'ai vite compris que nous ne pouvions pas nous entendre et j'ai abandonné. Il faut avoir du respect pour soi-même. »

Même si le travail est souvent difficile, Parasca dit qu'elle s'est rapprochée de certaines familles qui l'ont bien traitée. Aujourd'hui, à un âge où beaucoup de gens pensent à prendre leur retraite, Parasca garde la tête haute. « Personne ne pourra m'enlever la joie et la satisfaction d'avoir remporté le titre de Miss Badante à l'âge de 63 ans, dit-elle, même si l'on dit des choses méchantes sur moi. »

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