coronavirus covid 19
Illustration de François Dettwiller.
Life

Dans l'enfer des colocations au temps du Covid

Partouzes, complotisme ou dépression : certaines colocations ont explosé pendant le confinement.
5.3.21

Vivre en communauté peut parfois tourner au drame, encore plus pendant une pandémie comme celle que nous vivons. Alors que certains respectent les règles et parfois même tombent dans une psychose extrême (laver ses courses, par exemple), d’autres sont plus laxistes vis-à-vis du virus et se laissent aller à plus de liberté. 

Comment s’accorder entre colocataires quand les restrictions sanitaires ne sont pas vécues par tous de la même façon ? On a rencontré des jeunes qui ont vu leur vie basculer pendant la crise sanitaire. Le virus a bouleversé leur quotidien et fait exploser leur vie en colocation.

Alice*, 31 ans, habite à Paris (15e)

« J’étais en colocation avec mes deux meilleures amies. On partageait tout : les mêmes vies, les mêmes amis, les mêmes modes de vie. Le jour où l’on nous a annoncé le premier confinement, on a eu peur de se retrouver seules. On a voulu prolonger cette colocation à plusieurs, dans une autre maison. On est parties toutes les trois dans la maison de campagne de mon mec de l’époque. On était une vingtaine, entre 30 et 45 ans. On s’est dit que ça allait durer juste 15 jours, que ça serait plus sympa d’être tous ensemble.

C’est devenu très malsain. C’était l’excès, la fête tout le temps : on mangeait trop, on buvait trop, on a pris beaucoup de drogues. Les gens se sont mis à coucher les uns avec les autres. Je l’ai hyper mal vécu. Comme si tout d’un coup, il n’y avait plus de règles, plus de valeurs. Ça a été la descente aux enfers. Les gens ont pété les plombs.

J’ai appris pendant le confinement que j’étais enceinte. Mon mec a voulu que j’avorte. Ça a été dramatique. Moi, je voulais le garder, on allait se marier. Les gens ont commencé à se mêler de notre histoire. Je n’avais pas les idées claires, j’ai accepté d’avorter. Et ça s’est très mal passé, j’ai fait une hémorragie et je suis partie à l’hôpital pendant une semaine. Quand je suis rentrée, ils étaient encore tous là. J’ai fait une énorme dépression, j’avais besoin d’être seule. Mon mec m’a trompé avec une des filles au sein de la maison. Toute ma vie est partie en live pendant ce premier confinement. Et les gens continuaient à faire la fête jusqu’à ce que je pète vraiment les plombs et que je demande à ce que tout le monde parte.

« Ça a tué nos relations, on n’est plus amies aujourd’hui »

Mes colocs de Paris ont voulu me mettre dans une maison de repos pour que j’aille mieux. Que mes meilleures amies n’aient pas la présence d’esprit de me sortir de cette maison… Ça a été dramatique. J’ai quitté mon mec, on est rentrées à Paris et la coloc’ est partie en vrille. J’ai commencé à sombrer totalement : j’errais dans l’appart’ et elles, au contraire, avaient envie de reprendre leur vie. Moi, ça a bousculé mon existence ce confinement. Un an plus tard, le résultat : elles s’en vont de l’appart’, mes projets se sont réduits en miettes, je suis devenue hyper sensible, j’ai peur de tout. Ça a complètement explosé la colocation et nos vies. On a cru que c'était temporaire et que tout était permis. On ne s’est pas préservées. Nos regards les unes envers les autres ont changé. Elles me dégoûtent. Elles se sont mal comportées. Elles n’ont pas compris mon mal-être par rapport à l’avortement. Ça a tué nos relations, on n’est plus amies aujourd’hui. »

Amandine, 24 ans, habite à Montréal (Québec)

« On a emménagé ensemble pendant la première vague au Québec, en juillet 2020. J’étais avec une amie d’enfance, Louise*, et Arthur*, un mec que l’on ne connaissait pas mais qui nous avait été recommandé. Pendant l’été, on ne s’est pas beaucoup croisés. On a véritablement commencé à vivre ensemble à la rentrée. Peu à peu, il y a eu des petites tensions avec Arthur : il était un peu intrusif, il rentrait dans nos chambres…etc. Et, surtout, il ne croyait pas au Covid. On s’est rendues compte rapidement qu’il avait de gros doutes sur l’existence du virus. Ça a commencé à nous inquiéter et on s’est dit qu’il ne devait pas bien respecter les consignes sanitaires à l’extérieur de l’appart’.

« On s’est rendues compte rapidement qu’il avait de gros doutes sur l’existence du virus »

Il faisait souvent des soirées chez des amis alors que les rassemblements étaient interdits. Il ne respectait pas les restrictions parce qu’il n’y croyait pas. J’avais peur qu’il fasse une soirée à l’appart’ et qu’on se fasse dénoncer (ndlr : au Québec, la mairesse de Montréal a plus ou moins appelé les Québécois à dénoncer leurs voisins s’ils ne respectaient pas les consignes). J’ai eu peur que les voisins appellent la police s’ils voyaient des gens rentrer chez nous. Il ne supportait pas qu’on restreigne ses libertés et il a décidé qu’il ne voulait pas se soumettre aux règles. C’est devenu compliqué de vivre ensemble.

Un jour, il nous a demandé s’il pouvait faire une soirée. On a accepté pour un dîner, 5 personnes maximum. Au Québec, on peut avoir une amende de 1 000 dollars si on se fait choper. Il a quand même invité une dizaine de personnes et a fait sa soirée. Ça nous a mis hors de nous. Ça peut paraître excessif mais ça a complètement brisé notre lien de confiance. On s’est dit qu’il pouvait refaire ça n’importe quand, y compris en notre absence, et on n’était pas du tout à l’aise avec ça. C’est devenu de pire en pire jusqu’au jour où on l’a viré. On ne pouvait plus vivre avec lui : c’était devenu physique et personnel.

On n’avait pas les mêmes valeurs et les mêmes façons de faire. Il n’essayait pas de savoir si on était à l’aise avec ce qu’il faisait. On ne se sentait plus en sécurité, on lui a dit qu’il avait dépassé les limites. Tu ne peux pas vivre comme ça, t’as tout le temps l’impression de te sentir en danger. On aurait pu en parler et trouver une solution mais on n’a pas réussi… On était trop rigides sur notre position et, lui, trop rigide sur la sienne. Finalement, on ne l’a jamais remplacé et sa chambre est devenue une salle de sport. »

Sophie*, 24 ans, habite à Paris (13e)

« J’habitais en colocation avec une cousine éloignée. On a grandi ensemble, on se connait depuis toujours. Ça se passait plutôt bien. Il y avait des petits trucs sur lesquels on ne s’entendait pas mais rien d’insurmontable. On vivait chacune une situation pas facile : moi, je travaillais énormément et elle, elle était en stage et ne gagnait pas bien sa vie. C’était un climat de stress général qui s’est accentué avec la pandémie. Au début du Covid, j’ai commencé à m’énerver quand elle m’a dit qu’elle ne voulait pas venir à l’appart’ pendant une semaine parce qu’on habitait dans le quartier chinois. Je lui ai dit que c’était honteux, je l’ai traité de raciste. Ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille.

« Quand je suis rentrée, elle était partie. Elle ne voulait plus payer le loyer. »

Début mars, j’ai voulu prendre une semaine de vacances pour me reposer. Je voulais retourner là où j’ai fait mon Erasmus, dans un petit village en Allemagne. Comme je sentais qu’elle n’était pas à l’aise avec le virus, je lui ai demandé si elle approuvait mon voyage. Elle m’a dit qu’il n’y avait pas de problèmes. À la fin de mon séjour, dans le train du retour, elle m’a envoyé un message long comme le bras où elle m’expliquait qu’elle ne voulait pas que je revienne à la maison. À partir de ce moment-là, elle a commencé à m’envoyer des messages complètement irrationnels. Elle faisait de la manipulation émotionnelle : elle me disait qu’elle ne voulait pas tomber malade parce qu’elle avait son mémoire à écrire. Elle me traitait d’égoïste. Je ne comprenais pas, j’essayais de l‘appeler et elle ne me répondait pas.

Quand je suis rentrée, elle était partie. Elle ne voulait plus payer le loyer. Je suis restée toute seule. Elle m’a fait tout plein de chantages comme quoi il fallait rester chez soi, qu’il ne fallait pas avoir de comportements égoïstes... Fin mars, elle m’a appelé pour me dire qu’elle ne reviendrait pas et qu’il fallait que je trouve une nouvelle colocataire. Je n’en pouvais plus… Aujourd’hui, on ne se parle plus. Elle a eu honte de la manière dont elle a agi avec le confinement mais elle ne s’est jamais excusée. Elle s’est laissée dominer par sa peur.

Le meilleur exemple, c’est quand elle m’a dit qu’elle ne voulait pas que je la contamine et qu’elle préférait que j’aille chez mes parents. Elle connaît mon père, elle sait qu’il a de gros problèmes de santé, qu’il est à risque. Ça a été très dur à entendre. Elle connaît mes parents depuis toujours. »

*Les noms ont été modifiés

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