Portrait Corée du Nord
Toutes les photos sont tirées de « Corée du Nord », ouvrage de Stéphan Gladieu aux éditions Actes Sud
Culture

Quand les Nord-Coréens se font tirer le portrait

Le photographe Stéphan Gladieu a choisi d'immortaliser des citoyens lambda dans un exercice d'ordinaire réservé aux membres de la « dynastie Kim ».
07 octobre 2020, 8:26am

Tout ceux qui sont allés un jour en Corée du Nord vous le diront. En matière de portraits, le pays est plutôt bien outillé, même si la totalité de ceux que vous allez croiser dans les rues, les transports en commun, les musées ou les hôtels représentent soit Kim Il-sung, soit Kim Jong-il. Cela n’a pas empêché Stéphan Gladieu d’effectuer trois voyages - entre 2016 et 2020 - pour photographier les citoyens lambda dans un exercice d'ordinaire réservé aux membres de la « dynastie Kim »

Reconnu pour son travail sur l’Afghanistan des talibans, les Maï-Maï ou encore les harkis, Gladieu a décidé de tourner son objectif vers la Corée du Nord, pays tant décrié par l’Occident, objet de toutes les peurs, de tous les fantasmes et que peu de personnes peuvent se vanter de connaître, avec en tête le même dénominateur commun à tous ces précédents travaux : l’humain. À travers ses portraits réunis dans un ouvrage, Corée du Nord (publié aux éditions Actes Sud), le photographe offre au lecteur une vision singulière de ce pays, bien loin des clichés qui ont déjà été publiés sur le royaume de Kim Jong-un. Pour VICE, il a accepté d’expliquer sa démarche.

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VICE : Pourquoi la Corée du Nord ?
Stéphan Gladieu : J’ai toujours voulu aller en Corée du Nord. Comme beaucoup de gens, elle me fascine depuis très longtemps. Je me suis d’ailleurs interrogé sur la nature de cette fascination, car la Corée du Nord est un tout petit pays de 25 millions d’habitants, sans ressource naturelle, qui ne revêt pas de réel intérêt géostratégique, à la différence du sud de la péninsule. Ma première intention était donc de comprendre pourquoi ce pays fascine autant alors qu’on ne connaît presque rien de lui en dehors de son histoire. Il fallait que j’aille voir de mes propres yeux.

Et vous avez fait le choix de poser votre regard sur le peuple.
Quand on parle de la Corée du Nord dans les médias, on parle d’une dynastie, du grand-père, du père et de son fils aujourd’hui. On parle de tensions internationales, de nucléarisation, mais à quel moment parle-t-on du peuple nord-coréen ? On n’entend jamais parler de ces gens. Quel est leur quotidien, quelle est leur vie ? On dénonce un système, à juste titre, mais quelle alternative est offerte à ces gens ? D’être absorbés comme les Tibétains pour devenir les esclaves d’une Chine moderne ? Un projet de réunification pour qu’ils deviennent la main d’œuvre bon marché des sud-coréens ? Quel est le projet d’avenir pour eux ? Savoir à quoi aspirent les Nord-Coréens était essentiel à mes yeux.

C’est ce projet que vous présentez aux autorités pour obtenir un visa ?
Au départ, non. Je ne peux pas être aussi explicite avec les autorités parce que je suis face à des gens qui ont un référent idéologique, culturel, sociologique aux antipodes du nôtre. Réussir à leur faire comprendre l’essence de mon projet était impossible car il est le fruit du raisonnement d’un bobo démocrate parisien, il faut être clair là-dessus. Il n’était pas compréhensible par un apparatchik du parti des travailleurs de Corée du Nord.

En revanche, quand je les rencontre, ils montrent, de manière assez surprenante, un intérêt pour mon travail. Je leur dis clairement que si je vais en Corée du Nord, ce n’est certainement pas pour faire des photos de lieux vides, comme on peut en voir dans plusieurs livres. Je leur dis que je suis portraitiste, que c’est la population qui m’intéresse. Je dis aux autorités nord-coréennes que mon projet est purement artistique et ne relève absolument pas du reportage journalistique, même si j’en fais aussi depuis 30 ans.

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Quelles ont été les contraintes auxquelles vous avez dû faire face ?
Quand tu vas en Corée du Nord pour faire de la photo, et notamment du portrait, tu te heurtes à deux contraintes majeures : la première, c’est que tu es tout le temps accompagné. Tu arrives à l’aéroport, on vient te chercher, on te fait passer la douane, on te fait monter dans un van, on t’emmène à l’hôtel, on te donne ton programme et tu sais sur les 15 jours qui vont suivre ce que tu vas faire ; dans quelle usine tu vas aller, dans quelle station balnéaire tu vas te rendre, où tu vas manger. Ils savent, du premier au dernier jour, par où tu vas passer et potentiellement, ce que tu vas voir et donc photographier. Le problème, c’est que tu es dans un cadre rigide, ce qui est par essence une contrainte pour un photographe qui vient d’une démocratie.

« J’étais face à des gens pour qui le portrait est une pratique révolutionnaire car l’individu n’existe qu’au sein d’un groupe. Le seul portrait que tu peux obtenir dans toute ton existence c’est pour ton mariage »

La deuxième contrainte tient au fait qu’en Corée du Nord l’iconographie au sens où on l’entend est quasiment inexistante. Là-bas, il s’agit d’une iconographie de propagande, qui s’exprime principalement à travers les portraits des fondateurs et des fresques, peintes ou en céramique, totalement dédiées à la gloire du régime et de ses leaders. Cette iconographie est soumise à des règles strictes qui viennent d’une quête obsessionnelle pour la perfection. Le cadrage ne peut pas tronquer un bâtiment, une statue des leaders, ou une photo des leaders accrochée à un mur. C’est une offense. D’autre part, le portrait individuel n’existe pas, car l’individu n’existe qu’au sein d’un groupe.

Du coup, il a fallu faire preuve de pédagogie pour leur expliquer ce qu’est un portrait ?
Sans me comparer à lui, je pense avoir eu la même sensation qu’Edward S. Curtis quand il a réalisé ses portraits des indiens d’Amérique : ça n’existait pas avant. J’étais face à des gens pour qui le portrait est une pratique révolutionnaire car, je le répète, l’individu n’existe qu’au sein d’un groupe. L’individualisme est incompréhensible pour eux, inadéquat et inapproprié. Le portrait n’est en fait qu’une photographie de groupe. Le seul portrait à proprement parler que tu peux obtenir dans toute ton existence c’est pour ton mariage.

Du coup, pour leur faire accepter la pertinence de ma démarche, j’arrive en leur disant que ce sont les Nord-Coréens et la société nord-coréenne qui m’intéressent. Je leur dis bien qu’en Occident, on ne sait rien de leur peuple et donc, on ne peut pas comprendre le patriotisme des nord-coréens. D’où l’intérêt du portrait individuel. C’est un projet artistique et culturel qui propose une représentation du peuple nord-coréen à travers une classification par lieu et par métier, comme ils ont l’habitude de le faire.

Cela m’a évité de dépendre des autorités de la presse et de travailler avec le centre de relations culturelles internationales de Pyongyang. Je me suis retrouvé avec un groupe d’accompagnants dont la mission était culturelle, et non politique, ce qui m’a offert un spectre de liberté un peu plus large. S’ils ont accepté cette démarche révolutionnaire du portrait, c’est sans doute qu’ils y voyaient une opportunité de rapprochement et qu’en montrant le visage des Nord-Coréens, ils pourraient peut-être faire passer une partie de leurs valeurs, pour que l’Occident comprenne un peu mieux le bien-fondé de leur dogme.

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À aucun moment vous n’avez été tenté de dénoncer le régime à travers vos photos ?
Il y a des gens qui m’ont reproché de ne pas montrer la maltraitance et la famine. J’ai deux questions à leur poser à ces gens-là : pensent-ils sérieusement que les autorités nord-coréennes avaient envie de me les montrer ? C’est un pays totalitaire, jamais on ne m’aurait emmené voir tout ça, c’est une évidence. Ensuite, est-ce ma vocation de modifier leur système ? Ce serait bien prétentieux d’imaginer que j’ai le pouvoir de changer le monde. Je ne suis rien moi, ce système fonctionne comme ça et c’est ainsi.

« La photo que tu vas voler depuis ton bus, elle ne vaut rien. En tout cas, si tu parviens à la faire, c’est que ça ne pose pas de problème au pouvoir que tu la fasses »

Au fond, cela aurait servi à quoi d’être une voix de plus qui « se contente » de dénoncer ce système ? D’autres l’ont fait avant moi, d’autres le feront après et rien ne changera. En tout cas, le changement ne viendra pas des médias occidentaux : nous sommes tous suspects à leur yeux de n’être que des défenseurs, pour ne pas dire des propagandistes, de la démocratie. Je suis juste un rapporteur qui élargit le hors-champ en montrant autre chose que les images de propagande habituelles, celles des nord-coréens et celles des médias occidentaux qui se cantonnent aux clichés militaro-totalitaires. Je voulais que les gens aient d’autres clés de lecture pour mieux comprendre cette société.

Et l’idée de voler des images comme d’autres peuvent le faire dans certains pays totalitaires ?
Autant tu pouvais te jouer des talibans en Afghanistan - ce que j’ai fait à Kaboul quelques semaines avant le 11 septembre 2001 - autant tu peux te débrouiller en Biélorussie et dans certaines dictatures africaines, mais pas en Corée du Nord. D’abord, car tu sais pertinemment qu’il n’y a rien à voler ! La photo que tu vas voler depuis ton bus, elle ne vaut rien. En tout cas, si tu parviens à la faire, c’est que ça ne pose pas de problème au pouvoir que tu la fasses. Et puis c’est compliqué de sortir de Corée du Nord quand les autorités ignorent les photos que tu as prises. Moi, j’étais accompagné, ils n’avaient aucun doute sur les portraits que j’ai réalisés, mais à tous les autres journalistes, ils demandent à voir leurs images. À la douane ils ouvrent ton ordinateur, ils prennent le temps de tout vérifier, même si tu dois rater ton avion. Ce qui ne leur plait pas ne sort pas du pays. Les autorités savent précisément quelles images sortent du pays, ce sont celles qui ne sont pas problématiques pour le régime.

Quid de la liberté créative du photographe ?
Il fallait que je me crée un cadre de liberté dans la contrainte. Ce cadre, j’ai décidé qu’il serait culturel et artistique comme je te l’ai dit. Cela m’a permis de jouer intentionnellement avec la codification de la propagande nord-coréenne. Ça m’a permis d’être lisible pour eux et de renverser la contrainte d’être accompagné en opportunité. J’ai décidé d’être statique : je me posais quelque part et j’attendais que les gens passent. Mes accompagnateurs étaient obligés de me trouver un client à faire entrer dans ce cadre. J’étais contrôlable, presque compréhensible, pour eux, ils voyaient le résultat, ça les rassurait. Moi, plus j’avançais dans mon histoire, plus je me rendais compte qu’ils ne percevaient pas la même chose que moi. C’était un avantage pour moi.

Ils ont quand même refusé que je photographie certaines personnes, mais à chaque fois, ils me proposaient des remplaçants. Et en fait, le résultat était souvent plus puissant que ce que j’imaginais au départ. Regarde les deux filles qui tiennent un flingue sur la cible : j’avais choisi deux gars en civil dans le centre de tir, ils ont refusé car il s’agissait de militaires. On m’a proposé ces deux hôtesses d’accueil qui s’entraînent également au tir. Je leur montre le résultat, mes accompagnants sont ravis. Soulagé, je lance : « On dirait deux James Bond Girls ! ». Et là, tout le monde me regarde interloqué car personne ne sait qui est James Bond ! En jouant sur leurs codes, en acceptant leurs contraintes, ils avaient l’impression de me contrôler, mais les choses leur échappaient finalement. Tout est toujours une histoire de perception.

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Malgré ces différences d’interprétation, ce que vous photographiez reste le quotidien du peuple nord-coréen ?
Ils vivent dans ce cadre. A travers les pages de ce livre, tu te retrouves face à une question que tout le monde se pose : sont-ils heureux ? On se rend compte que malgré tout, il existe une forme de félicité. Tu te rends compte que la mode est presque inexistante, la différenciation personnelle rarissime, pas ou peu de nuance dans la coupe de cheveux, le style vestimentaire. On est face à des gens extrêmement rigides qui laissent transparaître leur fierté nationaliste par une pause austère, bien supérieure au sourire. Ce nationalisme nord-coréen est une des clefs de compréhension de cette société. Je pense que le peuple soutient en partie son gouvernement parce qu’il en a peur, parce qu’il l’a opprimé, mais aussi parce qu’il adhère à son projet collectif : on ne peut pas considérer que la dynastie des Kim est plus puissante, plus manipulatrice que n’ont pu l’être des Bokassa, Mobutu, Ceaușescu ou encore Loukachenko.

Est-ce que ce projet a déconstruit des fantasmes, des a priori que vous aviez sur la Corée du Nord et son peuple ?
Il a confirmé le caractère hallucinant de cette dictature. Je n’avais aucun doute là-dessus en y allant, mais aujourd’hui, je suis encore plus convaincu de la puissance de ce régime et de sa mainmise sur la population. Mais en même temps, je me suis retrouvé face à des gens capables de trouver du bonheur, d’être détendus lors d’un pique-nique du dimanche et de s’éclater dans des parcs d’attraction.

En novembre 2019, Angela Merkel qui a grandi derrière le rideau de fer a déclaré à Der Spiegel : « Il y a des choses que les Allemands de l’Ouest ont du mal à comprendre, c’est qu’on pouvait avoir une vie réussie et ressentir un certain bonheur dans une dictature ». C’est exactement ça en Corée du Nord. Bien sûr, tu ressens aussi un stress intérieur profond chez les gens, comme dans toutes les dictatures, lié à la peur du régime et au fait qu’on peut, du jour au lendemain, t’envoyer au fin fond d’une campagne casser des cailloux ou ramasser du charbon.

Quel avis ont-ils sur le monde occidental ?
Leur façon de regarder le monde est différente de la nôtre. Nous vomissons leurs valeurs, mais eux ont peur des nôtres. Aujourd’hui, ils sentent que le pays commence à s’ouvrir : la Chine ne respecte plus vraiment son embargo, ils sont arrivés au terme de la nucléarisation du pays pour les sécuriser et pérenniser leur régime, lequel investit plus dans l’économie et dans le développement des richesses pour la population. J’ai observé des changements manifestes durant les deux dernières années à travers l’émergence de nouveaux codes vestimentaires, l’arrivée de couleurs, de vêtements plus chics et plus chauds, de vélos électriques...

La société nord-coréenne est en train de changer. Celle que j’ai photographiée, aura probablement disparu d’ici 10 ans. Tout ça fait très peur aux nord-coréens car, comme ils me l’ont dit, ils sont conscients de ce qu’ils vont gagner matériellement, mais ils ne savent pas ce qu’ils vont perdre de leur identité. Ils ont peur des valeurs de l’Occident, ils redoutent la mondialisation. Le changement les fait fantasmer, mais les inquiète aussi terriblement.

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Corée du Nord, de Stéphan Gladieu, 160 pages, 35 euros chez Actes Sud.

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