Sports

Babelsberg Parano : une virée au cœur de la 4e division allemande de football

Bastons, fumigènes et politique. Pas de panique, c'est un simple jour de match dans la Regionalliga Nord-Ost, la division la plus folle d'Allemagne.
30 novembre 2016, 12:00pm

Loin des projecteurs de la Bundesliga, il existe un autre paradis footballistique, un mélange post-moderne de stars déchues, de villes de province, d'équipes de réservistes, et de projets ambitieux pour les gros bonnets locaux. C'est une terre où le vent souffle, où la neige tombe depuis la Sibérie sur des tribunes en ruines et non couvertes, où les barrières métalliques qui entourent le terrain te disent clairement qu'il serait mieux que tu arrêtes de venir assister aux matches.

Le jeu est de piètre qualité, mais la bière est bon marché. C'est un endroit où le fanatisme des uns n'a d'égal que la complète indifférence des autres. Parfois, ça joue même au football. C'est la Regionalliga Nord-Ost, une des cinq ligues de la quatrième division allemande.

J'ai découvert ce monde par un beau samedi de 2012 – mon frère me rendait visite pour la première fois depuis que j'avais déménagé à Berlin, et comme on l'avait fait d'innombrables fois au FC Rochdale en Angleterre, on a décidé de se faire une journée bière et foot. On a pris le train pour Potsdam et on a assisté à un triste 0-0 entre le SV Babelsberg et le SC Karlsruher.

Je ne l'ai jamais quitté. Je continue d'y aller toutes les semaines.

Ce 0-0 sera le premier d'une longue série. Le Babelsberg 03 - il vaudrait mieux l'appeler le Babelsberg 0 d'ailleurs - est le champion du monde du football médiocre. En les supportant, tu deviens un expert en passe ratée, un mordu du carton inutile, un aficionado des scores nuls et vierges. À l'époque, ils étaient en 3ème division (appelée 3.Liga, ndlr), mais avaient déjà entamé leur inexorable chute vers les ligues régionales. Les matches nuls se sont transformés en défaites, puis les défaites en raclées. C'est après cela qu'a commencé le déclin. Après une défaite 4 à 0 contre Wacker Burghausen, la présence du Babelsberg en 3e division a touché à sa fin, et nous avons rejoint l'est profond de la Regionalliga Nord-Ost.

Photo via No Dice Magazine

Bien sûr, le football à Babelsberg était affreux. Je suis avant tout resté pour la communauté de supporters, l'ambiance, les chants et tous les autres bruits. Il s'avère qu'il en était de même pour tous mes compères supporters. Le club a baissé d'un euro le prix de la place, s'est trouvé un meilleur fournisseur de bière pour le stade, et notre congrégation s'est même encore accrue. En Regionalliga, la logique ne s'applique pas. La plupart des fans étaient contents que le club soit relégué, en tout cas ils n'en étaient pas fâchés. Évoluer en 3e division impliquait des voyages dans tout le pays, des matches à l'extérieur à Karlsruhe près de la frontière française, à Burghausen près de la frontière autrichienne ou encore à Aix-la-Chapelle près de la frontière hollandaise. Des week-ends entiers perdus à regarder une équipe constamment défaite. Dans la RL Nord-Ost, on avait des derbys locaux, des matches contre Magdebourg, l'Union et le Hertha (ou au moins leurs équipes réserves), des clubs qu'on adorait haïr et qui nous le rendaient bien. On perdait nos meilleurs joueurs, mais on en obtenait de nouveaux. On croyait que du moment où l'on gardait Sülo, on avait même peut-être une chance de gagner un ou deux matches.

Sülo – Süleyman Koç pour sa mère – est essentiel à l'histoire de la RL Nord-Ost, ou au moins à la période pendant laquelle Babelsberg y a évolué. C'était notre star. Une star un peu spéciale, parce qu'il ne nous aimait pas autant que nous l'aimions. Son amour pour nous était une commodité, et ça nous allait. Notre bien-aimé Sülo passait ses journées en tant que footballeur professionnel, et ses nuits en tant que prisonnier, incarcéré à Moabit pour avoir conduit un véhicule lors d'un vol à main armée dans le Neukölln (un arrondissement de Berlin, ndlr). Pas assez bon - en tout cas pas assez fiable - pour les deux grands clubs de Berlin, nous étions le troisième meilleur candidat. Il nous a porté, plantant huit buts avant Noël.

"Süleymani, jetzt oder nie!" ("Süleymani, c'est maintenant ou jamais!") avions-nous l'habitude de chanter alors que les joueurs sortaient après une victoire. Lorsqu'il a été question de sa libération conditionnelle, la réponse a été ''jamais'', et Sülo a déménagé à Paderborn. Sans lui, nous étions perdus. Lors du premier match de reprise, nos joueurs ont pris le ballon et ont regardé vers l'aile droite, pour remarquer qu'il n'était plus là. On s'en est sorti avec un match nul et vierge contre Zwickau. Un sentiment de malaise s'est de nouveau installé. Sülo, comme tous les meilleurs joueurs, s'était échappé pendant qu'il le pouvait encore. Ce ne serait pas aussi facile pour nous.

Il faut maintenant prendre un peu de recul et familiariser les non-initiés avec les misères du mauvais football allemand. Je vous promets que c'est intéressant, ou du moins pertinent. La 3.Liga est la dernière division totalement professionnelle, et en-dessous de ces clubs chanceux gisent les ligues régionales, où 88 équipes s'affrontent au sein de cinq championnats pour seulement trois promus. Aux yeux des équipes moyennes, la montée semble donc quasiment impossible, et, à cause de la précarité financière à ce niveau, on s'attend à ce que l'équipe fasse faillite, voire s'effondre complètement. Les ligues régionales représentent donc le purgatoire, les limbes inférieures du football allemand, où la stagnation est garantie et les investissements inutiles.

Puisqu'il ne se passe rien d'intéressant sur le terrain – et je peux vous assurer, après avoir passé trois saisons à suivre Babelsberg, que c'est la norme – les supporters sont livrés à eux-mêmes pour trouver des moyens de s'amuser, et c'est là que la Regionalliga perd complètement la tête. Les ultras, qui viennent quel que soit le spectacle ayant lieu sur la pelouse, contrôlent tout. Sans eux, il n'y a pas de ligue, et tout le monde le sait. Leur capacité à ramener des fonds dans les clubs les rend quasiment intouchables. Magdeburg, Babelsberg, Iéna et le Dynamo BFC peuvent attirer des milliers de fans dont la plupart sont là pour des raisons étrangères au football. Au mieux ils sont là pour mettre l'ambiance et pour chanter, mais puisqu'il s'agit de la Regionalliga Nord-Ost, où presque toutes les équipe de Berlin-Ouest proviennent du Neue Länder, la politique d'extrême-droite n'est jamais bien loin.

Avant même que Babelsberg ne commence sa saison en RL Nord-Ost – littéralement quelques minutes avant – nous avons été accueillis dans le monde du football régional de l'est de l'Allemagne. Nos adversaires du Lokomotive Leipzig se sont jetés sur les barrières de la tribune visiteur et se sont dirigés vers nous. Le Babelsberg, dont la base de fans s'est développée dans les maisons occupées et les squats du Potsdam post-RDA, s'identifie fermement aux idées de gauche et nos nouveaux amis étaient là pour nous dire que ça n'allait pas être aussi simple que ça en 4.Liga. Ils sont arrivés jusqu'à nos barrières où nous nous sommes battus pour les repousser. « Wir sind lokisten, chantaient-ils, mörder und faschisten » (« Nous sommes Lokisten, des meurtriers et des fascistes »). Ils ont accroché une bannière sur leurs barrières sur laquelle on pouvait lire "Justice pour Anders Breivik" On les a battu 1-0. Sülo Koç a marqué.

Sülo Koç, au premier plan avec un maillot noir |Photo via No Dice Magazine

Bien sûr, le football à Babelsberg était affreux. Je suis avant tout resté pour la communauté de supporters, l'ambiance, les chants et tous les autres bruits. Il s'avère qu'il en était de même pour tous mes compères supporters. Le club a baissé d'un euro le prix de la place, s'est trouvé un meilleur fournisseur de bière pour le stade, et notre congrégation s'est même encore accrue. En Regionalliga, la logique ne s'applique pas. La plupart des fans étaient contents que le club soit relégué, en tout cas ils n'en étaient pas fâchés. Évoluer en 3e division impliquait des voyages dans tout le pays, des matches à l'extérieur à Karlsruhe près de la frontière française, à Burghausen près de la frontière autrichienne ou encore à Aix-la-Chapelle près de la frontière hollandaise. Des week-ends entiers perdus à regarder une équipe constamment défaite. Dans la RL Nord-Ost, on avait des derbys locaux, des matches contre Magdebourg, l'Union et le Hertha (ou au moins leurs équipes réserves), des clubs qu'on adorait haïr et qui nous le rendaient bien. On perdait nos meilleurs joueurs, mais on en obtenait de nouveaux. On croyait que du moment où l'on gardait Sülo, on avait même peut-être une chance de gagner un ou deux matches.

Sülo – Süleyman Koç pour sa mère – est essentiel à l'histoire de la RL Nord-Ost, ou au moins à la période pendant laquelle Babelsberg y a évolué. C'était notre star. Une star un peu spéciale, parce qu'il ne nous aimait pas autant que nous l'aimions. Son amour pour nous était une commodité, et ça nous allait. Notre bien-aimé Sülo passait ses journées en tant que footballeur professionnel, et ses nuits en tant que prisonnier, incarcéré à Moabit pour avoir conduit un véhicule lors d'un vol à main armée dans le Neukölln (un arrondissement de Berlin, ndlr). Pas assez bon - en tout cas pas assez fiable - pour les deux grands clubs de Berlin, nous étions le troisième meilleur candidat. Il nous a porté, plantant huit buts avant Noël.

"Süleymani, jetzt oder nie!" ("Süleymani, c'est maintenant ou jamais!") avions-nous l'habitude de chanter alors que les joueurs sortaient après une victoire. Lorsqu'il a été question de sa libération conditionnelle, la réponse a été ''jamais'', et Sülo a déménagé à Paderborn. Sans lui, nous étions perdus. Lors du premier match de reprise, nos joueurs ont pris le ballon et ont regardé vers l'aile droite, pour remarquer qu'il n'était plus là. On s'en est sorti avec un match nul et vierge contre Zwickau. Un sentiment de malaise s'est de nouveau installé. Sülo, comme tous les meilleurs joueurs, s'était échappé pendant qu'il le pouvait encore. Ce ne serait pas aussi facile pour nous.

Il faut maintenant prendre un peu de recul et familiariser les non-initiés avec les misères du mauvais football allemand. Je vous promets que c'est intéressant, ou du moins pertinent. La 3.Liga est la dernière division totalement professionnelle, et en-dessous de ces clubs chanceux gisent les ligues régionales, où 88 équipes s'affrontent au sein de cinq championnats pour seulement trois promus. Aux yeux des équipes moyennes, la montée semble donc quasiment impossible, et, à cause de la précarité financière à ce niveau, on s'attend à ce que l'équipe fasse faillite, voire s'effondre complètement. Les ligues régionales représentent donc le purgatoire, les limbes inférieures du football allemand, où la stagnation est garantie et les investissements inutiles.

Puisqu'il ne se passe rien d'intéressant sur le terrain – et je peux vous assurer, après avoir passé trois saisons à suivre Babelsberg, que c'est la norme – les supporters sont livrés à eux-mêmes pour trouver des moyens de s'amuser, et c'est là que la Regionalliga perd complètement la tête. Les ultras, qui viennent quel que soit le spectacle ayant lieu sur la pelouse, contrôlent tout. Sans eux, il n'y a pas de ligue, et tout le monde le sait. Leur capacité à ramener des fonds dans les clubs les rend quasiment intouchables. Magdeburg, Babelsberg, Iéna et le Dynamo BFC peuvent attirer des milliers de fans dont la plupart sont là pour des raisons étrangères au football. Au mieux ils sont là pour mettre l'ambiance et pour chanter, mais puisqu'il s'agit de la Regionalliga Nord-Ost, où presque toutes les équipe de Berlin-Ouest proviennent du Neue Länder, la politique d'extrême-droite n'est jamais bien loin.

Avant même que Babelsberg ne commence sa saison en RL Nord-Ost – littéralement quelques minutes avant – nous avons été accueillis dans le monde du football régional de l'est de l'Allemagne. Nos adversaires du Lokomotive Leipzig se sont jetés sur les barrières de la tribune visiteur et se sont dirigés vers nous. Le Babelsberg, dont la base de fans s'est développée dans les maisons occupées et les squats du Potsdam post-RDA, s'identifie fermement aux idées de gauche et nos nouveaux amis étaient là pour nous dire que ça n'allait pas être aussi simple que ça en 4.Liga. Ils sont arrivés jusqu'à nos barrières où nous nous sommes battus pour les repousser. « Wir sind lokisten, chantaient-ils, mörder und faschisten » (« Nous sommes Lokisten, des meurtriers et des fascistes »). Ils ont accroché une bannière sur leurs barrières sur laquelle on pouvait lire "Justice pour Anders Breivik" On les a battu 1-0. Sülo Koç a marqué.

Sülo Koç, au premier plan avec un maillot noir |Photo via No Dice Magazine

Bien sûr, le football à Babelsberg était affreux. Je suis avant tout resté pour la communauté de supporters, l'ambiance, les chants et tous les autres bruits. Il s'avère qu'il en était de même pour tous mes compères supporters. Le club a baissé d'un euro le prix de la place, s'est trouvé un meilleur fournisseur de bière pour le stade, et notre congrégation s'est même encore accrue. En Regionalliga, la logique ne s'applique pas. La plupart des fans étaient contents que le club soit relégué, en tout cas ils n'en étaient pas fâchés. Évoluer en 3e division impliquait des voyages dans tout le pays, des matches à l'extérieur à Karlsruhe près de la frontière française, à Burghausen près de la frontière autrichienne ou encore à Aix-la-Chapelle près de la frontière hollandaise. Des week-ends entiers perdus à regarder une équipe constamment défaite. Dans la RL Nord-Ost, on avait des derbys locaux, des matches contre Magdebourg, l'Union et le Hertha (ou au moins leurs équipes réserves), des clubs qu'on adorait haïr et qui nous le rendaient bien. On perdait nos meilleurs joueurs, mais on en obtenait de nouveaux. On croyait que du moment où l'on gardait Sülo, on avait même peut-être une chance de gagner un ou deux matches.

Sülo – Süleyman Koç pour sa mère – est essentiel à l'histoire de la RL Nord-Ost, ou au moins à la période pendant laquelle Babelsberg y a évolué. C'était notre star. Une star un peu spéciale, parce qu'il ne nous aimait pas autant que nous l'aimions. Son amour pour nous était une commodité, et ça nous allait. Notre bien-aimé Sülo passait ses journées en tant que footballeur professionnel, et ses nuits en tant que prisonnier, incarcéré à Moabit pour avoir conduit un véhicule lors d'un vol à main armée dans le Neukölln (un arrondissement de Berlin, ndlr). Pas assez bon - en tout cas pas assez fiable - pour les deux grands clubs de Berlin, nous étions le troisième meilleur candidat. Il nous a porté, plantant huit buts avant Noël.

"Süleymani, jetzt oder nie!" ("Süleymani, c'est maintenant ou jamais!") avions-nous l'habitude de chanter alors que les joueurs sortaient après une victoire. Lorsqu'il a été question de sa libération conditionnelle, la réponse a été ''jamais'', et Sülo a déménagé à Paderborn. Sans lui, nous étions perdus. Lors du premier match de reprise, nos joueurs ont pris le ballon et ont regardé vers l'aile droite, pour remarquer qu'il n'était plus là. On s'en est sorti avec un match nul et vierge contre Zwickau. Un sentiment de malaise s'est de nouveau installé. Sülo, comme tous les meilleurs joueurs, s'était échappé pendant qu'il le pouvait encore. Ce ne serait pas aussi facile pour nous.

Il faut maintenant prendre un peu de recul et familiariser les non-initiés avec les misères du mauvais football allemand. Je vous promets que c'est intéressant, ou du moins pertinent. La 3.Liga est la dernière division totalement professionnelle, et en-dessous de ces clubs chanceux gisent les ligues régionales, où 88 équipes s'affrontent au sein de cinq championnats pour seulement trois promus. Aux yeux des équipes moyennes, la montée semble donc quasiment impossible, et, à cause de la précarité financière à ce niveau, on s'attend à ce que l'équipe fasse faillite, voire s'effondre complètement. Les ligues régionales représentent donc le purgatoire, les limbes inférieures du football allemand, où la stagnation est garantie et les investissements inutiles.

Puisqu'il ne se passe rien d'intéressant sur le terrain – et je peux vous assurer, après avoir passé trois saisons à suivre Babelsberg, que c'est la norme – les supporters sont livrés à eux-mêmes pour trouver des moyens de s'amuser, et c'est là que la Regionalliga perd complètement la tête. Les ultras, qui viennent quel que soit le spectacle ayant lieu sur la pelouse, contrôlent tout. Sans eux, il n'y a pas de ligue, et tout le monde le sait. Leur capacité à ramener des fonds dans les clubs les rend quasiment intouchables. Magdeburg, Babelsberg, Iéna et le Dynamo BFC peuvent attirer des milliers de fans dont la plupart sont là pour des raisons étrangères au football. Au mieux ils sont là pour mettre l'ambiance et pour chanter, mais puisqu'il s'agit de la Regionalliga Nord-Ost, où presque toutes les équipe de Berlin-Ouest proviennent du Neue Länder, la politique d'extrême-droite n'est jamais bien loin.

Avant même que Babelsberg ne commence sa saison en RL Nord-Ost – littéralement quelques minutes avant – nous avons été accueillis dans le monde du football régional de l'est de l'Allemagne. Nos adversaires du Lokomotive Leipzig se sont jetés sur les barrières de la tribune visiteur et se sont dirigés vers nous. Le Babelsberg, dont la base de fans s'est développée dans les maisons occupées et les squats du Potsdam post-RDA, s'identifie fermement aux idées de gauche et nos nouveaux amis étaient là pour nous dire que ça n'allait pas être aussi simple que ça en 4.Liga. Ils sont arrivés jusqu'à nos barrières où nous nous sommes battus pour les repousser. « Wir sind lokisten, chantaient-ils, mörder und faschisten » (« Nous sommes Lokisten, des meurtriers et des fascistes »). Ils ont accroché une bannière sur leurs barrières sur laquelle on pouvait lire "Justice pour Anders Breivik" On les a battu 1-0. Sülo Koç a marqué.

Sülo Koç, au premier plan avec un maillot noir |Photo via No Dice Magazine

Bien sûr, le football à Babelsberg était affreux. Je suis avant tout resté pour la communauté de supporters, l'ambiance, les chants et tous les autres bruits. Il s'avère qu'il en était de même pour tous mes compères supporters. Le club a baissé d'un euro le prix de la place, s'est trouvé un meilleur fournisseur de bière pour le stade, et notre congrégation s'est même encore accrue. En Regionalliga, la logique ne s'applique pas. La plupart des fans étaient contents que le club soit relégué, en tout cas ils n'en étaient pas fâchés. Évoluer en 3e division impliquait des voyages dans tout le pays, des matches à l'extérieur à Karlsruhe près de la frontière française, à Burghausen près de la frontière autrichienne ou encore à Aix-la-Chapelle près de la frontière hollandaise. Des week-ends entiers perdus à regarder une équipe constamment défaite. Dans la RL Nord-Ost, on avait des derbys locaux, des matches contre Magdebourg, l'Union et le Hertha (ou au moins leurs équipes réserves), des clubs qu'on adorait haïr et qui nous le rendaient bien. On perdait nos meilleurs joueurs, mais on en obtenait de nouveaux. On croyait que du moment où l'on gardait Sülo, on avait même peut-être une chance de gagner un ou deux matches.

Sülo – Süleyman Koç pour sa mère – est essentiel à l'histoire de la RL Nord-Ost, ou au moins à la période pendant laquelle Babelsberg y a évolué. C'était notre star. Une star un peu spéciale, parce qu'il ne nous aimait pas autant que nous l'aimions. Son amour pour nous était une commodité, et ça nous allait. Notre bien-aimé Sülo passait ses journées en tant que footballeur professionnel, et ses nuits en tant que prisonnier, incarcéré à Moabit pour avoir conduit un véhicule lors d'un vol à main armée dans le Neukölln (un arrondissement de Berlin, ndlr). Pas assez bon - en tout cas pas assez fiable - pour les deux grands clubs de Berlin, nous étions le troisième meilleur candidat. Il nous a porté, plantant huit buts avant Noël.

"Süleymani, jetzt oder nie!" ("Süleymani, c'est maintenant ou jamais!") avions-nous l'habitude de chanter alors que les joueurs sortaient après une victoire. Lorsqu'il a été question de sa libération conditionnelle, la réponse a été ''jamais'', et Sülo a déménagé à Paderborn. Sans lui, nous étions perdus. Lors du premier match de reprise, nos joueurs ont pris le ballon et ont regardé vers l'aile droite, pour remarquer qu'il n'était plus là. On s'en est sorti avec un match nul et vierge contre Zwickau. Un sentiment de malaise s'est de nouveau installé. Sülo, comme tous les meilleurs joueurs, s'était échappé pendant qu'il le pouvait encore. Ce ne serait pas aussi facile pour nous.

Il faut maintenant prendre un peu de recul et familiariser les non-initiés avec les misères du mauvais football allemand. Je vous promets que c'est intéressant, ou du moins pertinent. La 3.Liga est la dernière division totalement professionnelle, et en-dessous de ces clubs chanceux gisent les ligues régionales, où 88 équipes s'affrontent au sein de cinq championnats pour seulement trois promus. Aux yeux des équipes moyennes, la montée semble donc quasiment impossible, et, à cause de la précarité financière à ce niveau, on s'attend à ce que l'équipe fasse faillite, voire s'effondre complètement. Les ligues régionales représentent donc le purgatoire, les limbes inférieures du football allemand, où la stagnation est garantie et les investissements inutiles.

Puisqu'il ne se passe rien d'intéressant sur le terrain – et je peux vous assurer, après avoir passé trois saisons à suivre Babelsberg, que c'est la norme – les supporters sont livrés à eux-mêmes pour trouver des moyens de s'amuser, et c'est là que la Regionalliga perd complètement la tête. Les ultras, qui viennent quel que soit le spectacle ayant lieu sur la pelouse, contrôlent tout. Sans eux, il n'y a pas de ligue, et tout le monde le sait. Leur capacité à ramener des fonds dans les clubs les rend quasiment intouchables. Magdeburg, Babelsberg, Iéna et le Dynamo BFC peuvent attirer des milliers de fans dont la plupart sont là pour des raisons étrangères au football. Au mieux ils sont là pour mettre l'ambiance et pour chanter, mais puisqu'il s'agit de la Regionalliga Nord-Ost, où presque toutes les équipe de Berlin-Ouest proviennent du Neue Länder, la politique d'extrême-droite n'est jamais bien loin.

Avant même que Babelsberg ne commence sa saison en RL Nord-Ost – littéralement quelques minutes avant – nous avons été accueillis dans le monde du football régional de l'est de l'Allemagne. Nos adversaires du Lokomotive Leipzig se sont jetés sur les barrières de la tribune visiteur et se sont dirigés vers nous. Le Babelsberg, dont la base de fans s'est développée dans les maisons occupées et les squats du Potsdam post-RDA, s'identifie fermement aux idées de gauche et nos nouveaux amis étaient là pour nous dire que ça n'allait pas être aussi simple que ça en 4.Liga. Ils sont arrivés jusqu'à nos barrières où nous nous sommes battus pour les repousser. « Wir sind lokisten, chantaient-ils, mörder und faschisten » (« Nous sommes Lokisten, des meurtriers et des fascistes »). Ils ont accroché une bannière sur leurs barrières sur laquelle on pouvait lire "Justice pour Anders Breivik" On les a battu 1-0. Sülo Koç a marqué.

Sülo Koç, au premier plan avec un maillot noir |

La ligue régionale Nord-Ost remplit tous les clichés de l'ex-RDA et de son football : un ratio assez élevé de jeans délavés et de pompes de merde dans les tribunes, des chants de supporter s_chlag_ hilarants – ou des choses plus sinistres comme la violence et l'amour de l'extrême droite.

Sur le terrain on peut en voir la preuve. À l'époque de la RDA, les équipes d'Allemagne de l'Est évoluaient au niveau européen – le Dynamo BFC et le Lok Leipzig ont tous deux atteint les demies-finales de la Coupe des Coupes, le FC Carl Zeiss Iéna est même allé plus loin et a atteint la finale en 1988, le 1. FC Magdebourg l'a quant à lui remportée en 1974 avec une équipe qui comprenait Jürgen Sparwasser, auteur du seul but du match quand la RDA a battu la RFA lors de la Coupe du monde de cette année-là. Tous traînent aujourd'hui dans la RL Nord-Ost, à part le Lok qui a été relégué lors de la dernière journée de la saison passée.

De ces quatre-là, Magdebourg est celui qui s'en est le mieux sorti, mais très relativement. Ils ont attiré 16 000 supporters lors d'un match contre Zwickau en mars, un classique contenant toutes les caractéristiques d'une rencontre de RL Nord-Ost dans le sens où il s'est achevé sur un 0-0 et qu'il a été le théâtre d'une énorme baston entre les hooligans locaux et la police. C'est chose assez commune avec Magdebourg et cette division en général. Leur match contre Babelsberg l'année dernière a été arrêté deux fois à cause d'invasions du terrain et de jets de fumigènes de la part des deux camps. L'arbitre a appelé l'entraîneur de Magdebourg pour qu'il s'adresse à ses supporters dans le but de les calmer. Ça n'a pas marché. Après que Babelsberg a égalisé, leurs supporters ont envahi le terrain et se sont battus avec la police. Après une interruption de 20 minutes, le jeu a repris, et une minute plus tard, les capitaines ont été convoqués et se sont entendus pour arrêter le match à 2-2. Le chronomètre s'est arrêté à la 85e mais on en avait tous assez vu. La rencontre de cette année s'est mieux déroulée, mais il y a quand même eu des jets de fumigènes du côté de Babelsberg.

Magdebourg a ses problèmes, mais comparé au Dynamo BFC, ce sont carrément des anges. Dire que le Dynamo BFC est le club le plus détesté d'Allemagne ne rend pas justice au niveau de haine dont il fait l'objet. Le club a été champion dix fois de suite dans les années 80, bien que ça n'ait pas été difficile étant donné que le chef de la Stasi, Erich Mielke, en était le président et s'assurait que les joueurs soient acheminés à Berlin-Est et que les arbitres soient amadoués afin de prendre les bonnes décisions. Lorsque le mur est tombé, le club est devenu le FC Berlin, mais il a commencé à attirer des néo-nazis. Alors que l'affluence a commencé à s'effriter, l'équipe a dégringolé de plusieurs divisions avant de faire faillite puis d'émerger à nouveau sous le nom de Dynamo, des étoiles sur le maillot rappelant le nombre de titres que le club avait gagné.

Ses supporters sont les meilleurs potes du club sus-mentionné de Lok Leipzig, ainsi que de la Lazio Rome. Ils nous ont rendu visite à Babelsberg il y a quelques semaines – un supporter a été poignardé dans la gare, et on a été salués à coup de saluts nazis. C'est malheureusement récurrent à ce niveau. Je pourrais vous raconter des tas d'exemples de ce genre – Zwickau est aussi réputé pour ce genre de merdes – comme par exemple les flics qui assouvissent leur frustration d'avoir été envoyé surveiller une équipe de merde comme celle de Babelsberg en sortant la matraque et les lacrymos dès qu'ils le peuvent, mais je pense que vous avez saisi l'ambiance.

Mais tout n'est pas comme ça : la RL Nord-Ost est bipolaire, lorsqu'on s'habitue à la différence entre les derbies et les tristes spectacles. Pour vous donner une idée de la taille de certaines équipes, trois équipes – le VFB Auerbach, le ZFC Meuselwitz et le TSG Neustrelitz – représentent des villes dont les habitants pourraient tous tenir dans le MECC-Arena, le stade de Magdebourg. Le FSV Budissa Bautzen est venu au stade Karl-Liebknecht avec un total de six supporters. Le FC Viktoria n'en avait pas du tout. Le côté éphémère de la présence des joueurs et la piètre qualité du jeu implique qu'une équipe avec du cœur et de l'enthousiasme peut aller très loin, et c'est souvent celui qui veut la victoire qui l'obtient. Contre les équipes qui n'ont pas de supporters, l'apathie s'installe assez rapidement, et il arrive que les matches se terminent sans incident. Pour nous qui devons raquer pour entrer, les résultats et les performances deviennent secondaires. Cela nous amène au vendredi soir et au FC Viktoria.

Les Half Man Half Biscuit, groupe indie culte et fana de football de merde, ont sorti un titre appelé "Friday night and the gates are low", un coup de gueule contre les matches du vendredi soir. Mais lors d'une douce soirée après une semaine de travail, je ne vois pas de meilleur façon de passer les derniers instants de sa journée. Le soleil a brillé, la bière a coulé, des chants ont été chantés. Le match s'est soldé par un 0-0, bien sûr, notre dixième de la saison. L'arbitre a sifflé la fin du match à la 87e, mais comme l'ont dit les Pixies, il faut le calme pour apprécier le vacarme. Alors que les joueurs s'avançent pour saluer les ultras du Nordkurve (virage nord), une bannière a été déroulée le long de la barrière. « Holt den Derbysieg ! » (Ramenez-nous le derby) – en référence à notre demi-finale du Brandenurger Landes-Pokal à venir contre Cottbus. Dans la RL-Nord/Ost, le prochain derby n'est jamais très loin.