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Sports

Un match pour l'indépendance : l'histoire oubliée des footeux révolutionnaires du Bangladesh ​

« Bangladesh United », ou l'histoire de la première équipe de foot à porter les couleurs du Bangladesh avant l'indépendance du pays.

par Shirsho Dasgupta
10 Avril 2017, 7:40am

PA Images

Ce 25 juillet 1971, dans un petit stade indien plein comme un oeuf, une équipe d'un territoire encore appelé Pakistan oriental à l'époque affrontait la formation de la région indienne du Bengale occidental. Juste avant le coup d'envoi, le capitaine du Pakistan oriental a déployé un grand étendard vert. Sur l'étoffe brandie au milieu de la pelouse par le joueur, on aperçoit distinctement les contours de sa région, devenue aujourd'hui le Bangladesh. Alors que le porte-drapeau entame un tour d'honneur sous les hurlements et les applaudissements des 10 000 spectateurs, la bannière est ensuite hissée aux côtés du drapeau indien.

C'est donc dans ce stade poussiéreux que les joueurs du Pakistan oriental ont marqué l'histoire ce jour-là. Pour une simple et bonne raison : c'était la première fois que le drapeau du Bangladesh, alors non reconnu, était ainsi affiché en territoire étranger. Les onze joueurs du Pakistan oriental sont ainsi devenus les icônes sportives de la guerre d'indépendance menée par leur peuple. Ils n'étaient plus simplement des footballeurs, ils étaient devenus des rebelles. Pourquoi et comment en sont-ils arrivés à devenir les héros de la cause indépendantiste du Bangladesh ? C'est l'histoire que nous allons vous raconter.

* * *

En 1947, les dernières troupes britanniques quittent leurs anciennes colonies indiennes. Derrière elles, elles laissent alors deux Etats fraîchement constitués : la République indienne, et la République islamique du Pakistan, divisant la péninsule en deux. Obtenue de haute lutte, cette indépendance a un prix. Cette séparation du sous-continent en deux nations distinctes a provoqué un exode de masse durant les années charnières de l'indépendance, les habitants de la région choisissant de vivre de part et d'autre de la nouvelle frontière en fonction de leur religion. Avec, au passage, d'inévitables et sanglants pogroms, émeutes et autres massacres, principalement dans les provinces du Bengal et du Pendjab.

Dès le départ, le Pakistan oriental a eu des relations plus que compliquées avec son voisin indien. Pourtant, les habitants de la région parlent la même langue et partagent de nombreuses références culturelles avec les provinces du Bengale et de l'Assam (côté indien), bien plus en tout cas qu'avec les cultures pachtoune et pendjabie (côté pakistanais). Ces différences internes, et les aspirations indépendantistes qui vont avec, sont exacerbées par le fait que le Pakistan oriental, pourtant beaucoup plus peuplé que le reste du pays, n'aie qu'une influence politique mineure à Islamabad, la capitale. Sans compter que le Pakistan investit majoritairement dans l'ouest du pays, et considère les autochtones comme un population « inférieure et inadaptée à l'art de la guerre ».

En 1970, le mouvement nationaliste bangladais, rangé sous la bannière de la Ligue Awami, commence à prendre de l'ampleur au Pakistan oriental. Au grand dam du général Yahya Khan, le président de la République pakistanaise, élu un an plus tôt. En mars, Sheikh Mujibur Rahman, le leader de la Ligue Awami, prononce un discours resté célèbre, bien résumé par cette phrase : « Nous luttons pour notre liberté, nous luttons pour notre indépendance. » Une déclaration vécue comme une provocation pour le pouvoir central pakistanais.

Le 25 mars 1971, Islamabad lance l'opération Searchlight, et avec elle des représailles sanglantes. Militairement, le but est de supprimer tout risque d'opposition dans le Pakistan oriental. Pendant plusieurs mois, l'armée se livre à des exactions pour un bilan monstrueux : trois millions de civils tués, dix millions d'autres poussés à l'exode vers l'Inde.

En Inde justement, un gouvernement provisoire du Bangladesh se forme à Calcutta, en Inde. Financée et entraînée en sous-main par l'armée indienne qui envoie des agents dans les camps de réfugiés le long de la frontière, une guérilla bangladaise se met en place sous le nom de Mukti Bahini, soit Armée de Libération, qui déclare officiellement la guerre aux forces armées pakistanaises.

Une marche pour l'indépendance à Dacca, où les manifestants défilent armés de harpons, en mars 1971. PA Images

Le gouvernement provisoire autorise alors Shamsul Haq à créer une association sportive baptisée Krira Samity, soit le Comité des sports du Bangladesh. Avec l'aide de Luftor Rahman, premier secrétaire du comité, d'Ali Imam, ancien footballeur devenu coach, et de Saidur Rahman, ancien joueur de l'East End Club Saidur Rahman Patel, il crée une équipe de foot. Avec un but clair, et extra-sportif : devenir les ambassadeurs de la révolution pour mieux prêcher la bonne parole indépendantiste.

Peu après la création de l'équipe, les radios locales ont lancé un appel, incitant les jeunes gens des camps de réfugiés de la frontière à s'inscrire aux sélections pour former cette équipe. Après avoir supervisé ces tests, l'entraîneur Nani Bashak sélectionne 25 joueurs pour participer à un stage de préparation avant de partir en tournée en Inde et récolter des fonds pour financer l'Armée de Libération.

Quelques joueurs ont rejoint l'équipe à la dernière minute. Parmi eux Kazi Salahuddin, l'un des joueurs les plus talentueux que le Bangladesh aie jamais connu, faisait à l'origine partie d'un camp d'entraînement pour guérilleros. C'est là qu'il a rencontré un photojournaliste de Calcutta, qui lui a expliqué qu'une équipe de foot du Bangladesh se montait. Comme il était déjà la star du club du Mohammedan Sporting de Dacca, il n'a pas hésité une seconde et a rejoint la team.

C'est ainsi que "l'équipe de foot du Bangladesh Libre" est née. Zakaria Pintoo en est le capitaine, et avec lui, elle est en route pour écrire l'histoire sportive, et surtout politique, de son pays. Au mois de juillet, l'équipe fait ses débuts au stade de Krishnanagar, en Inde, où le public est venu en nombre malgré la taille réduite des tribunes. Les gens sont même obligés de grimper dans les arbres ou de squatter les fenêtres des immeubles alentours pour assister au match, qui tient toutes ses promesses. Un beau nul 2-2, auquel ont assisté les représentants du gouvernement provisoire bangladais en exil. C'est donc là que l'équipe a brandi le drapeau national.

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« Je me souviens encore de ce jour où j'ai été le premier homme à sortir le drapeau du Bangladesh à l'étranger. C'est le moment le plus marquant de ma vie et un moment historique pour notre football », se souvient avec émotion Zakaria Pintoo, plus de 40 ans après les évènements, dans une interview au Daily Star. Il a été largement controversé et critiqué après s'être affiché avec ce drapeau car l'Inde n'avait pas encore reconnu le Bangladesh comme une nation indépendante. Les officiels indiens avaient même tenté de convaincre les membres de l'équipe de ne pas sortir le drapeau, avant d'abandonner leurs négociations juste avant le début du match. Le gouvernement faisait donc la gueule. D'ailleurs, l'équipe indienne de Nadia a été durement sanctionnée pour avoir participé à ce match si politique.

Après cette rencontre, l'équipe indépendantiste a ensuite affronté les mythiques Mohun Bagan de Calcutta, l'une des meilleures formations asiatiques. Au terme de ce match, remporté 4-2 par les Mohun Bagan, leur capitaine Chuni Goswami n'a pas hésité à dire toute son admiration pour les joueurs du Bangladesh : « Ils ont tout notre soutien, nous sommes à leurs côtés dans leur lutte pour la liberté. »

Le 14 août, jour de l'indépendance pakistanaise, les indépendantistes bangladais battent une autre équipe de Calcutta 4 à 2. Avant le coup d'envoi, des joueurs de l'équipe ont même bafoué le drapeau pakistanais, en le piétinant avant de le jeter dans les tribunes, provoquant l'embarras du gouvernement indien.

D'après Kausik Bandopadhyay, historien et auteur de Bangladesh Playing: Sport, Culture and Nation, le match le plus important de l'équipe s'est tenu à Bombay. Khalid Ansari, rédacteur en chef de Sports Week, organisait le match qui se jouait contre une sélection indienne composée notamment de Mansour Ali khan Pataudi, un célèbre joueur de cricket. Après la victoire 3-1 de nos héros politiques du Bangladesh, Pataudi, mais aussi la star bollywoodienne Dilip Kumar, ont fait de gros dons à l'Armée de Libération. Au total, près de 2 000 euros ont été collectés ce jour-là. L'équipe a ensuite joué son dernier match à Balurghat, dans le Bengale occidental. A cette occasion, les joueurs ont même l'occasion de rencontrer les guérilleros qui luttent contre l'armée pakistanaise sur le terrain.

Le 3 décembre 1971, l'aviation pakistanaise lance une série de frappes sur onze sites stratégiques du nord de l'Inde. Le soir-même, la Premier ministre indienne Indira Gandi déclare la guerre au Pakistan, et défait son adversaire en moins de deux semaines. Le Pakistan se rend le 16 décembre dans l'après-midi.

Les officiers pakistanais signent la reddition sous le regard de l'état-major indien. PA Images

Le onze du Bangladesh est alors sur le point de rejoindre Delhi pour jouer un nouveau match caritatif. Mais l'équipe reçoit à ce moment la nouvelle tant attendue : le Bangladesh vient d'accéder à l'indépendance ! Avant d'obtenir ce dont ils rêvaient, les joueurs ont donc disputé 16 matches en Inde, pour un bilan de 12 victoires, 1 nul et 3 défaites. Positif donc, surtout d'un point de vue financier, puisqu'ils ont également récolté 500 000 takas (environ 5 800 euros), une somme significative à l'époque.

De retour chez eux, ils sont accueillis comme des ambassadeurs de la révolution. La plupart ont poursuivi leur carrière, dans un club local ou à l'étranger, après avoir été distingués pour leur oeuvre par le nouveau gouvernement du Bangladesh. Une reconnaissance légitime, qui a pourtant eu un écho très faible sur la scène internationale. Pourtant, à leur manière, les joueurs bangladais ont perpétué l'héritage de grandes équipes révolutionnaires, comme celle du FLN algérien, emmenée par le légendaire Rachid Mekhloufi.