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La Silicon Valley a un problème avec le sexe

Facebook, Apple ou Kickstarter veulent bien parler de sexe quand il est question de santé - mais jamais de plaisir.

par Lux Alptraum
19 Février 2016, 6:00am

Les milliards d'utilisateurs de Facebook sont privés de contenus à caractère sexuel. Mais pas toujours. Image: Josh Edelson/Getty

Quand Apple a lancé iOS HealthKit en 2014, l'application souffrait d'une omission majeure. Alors qu'elle était présentée comme le meilleur moyen pour les propriétaires d'iPhone de garder un œil en permanence sur leur santé et leur bien-être, l'appli Health originale n'offrait aucun moyen à ses utilisateurs (ou plutôt, à ses utilisatrices) de suivre leur cycle menstruel ou leurs périodes de fertilité. Sans surprise, cela énerva pas mal de monde – et tout particulièrement les gens dont la santé et le bien-être au quotidien dépendent pas mal du fait que du sang puisse s'écouler de leur utérus à n'importe quel moment.

Même si cet oubli a été réparé à l'occasion du lancement d'iOS 9, la gaffe est révélatrice d'un problème auquel sont confrontés Apple et consorts : le sexe fait partie intégrante de nos vies, et la plupart des boîtes de tech sont incapables d'intégrer cette idée.

Alors que l'Internet s'est essentiellement bâti grâce au porno, beaucoup d'entreprises respectables tentent depuis longtemps déjà de se tenir aussi éloignées que possible des recoins les plus inavouables du web. Mais aujourd'hui, alors que ces entreprises souhaitent plus que jamais s'insinuer dans tous les recoins de nos existences, elles semblent découvrir que la sexualité en fait partie ; et que la frontière entre ce qui est franchement grivois et ce qui est simplement nécessaire est parfois assez floue.

Un certain nombre de compagnies – y compris des plateformes telles que l'App Store d'Apple, Facebook Ads, ou encore Kickstarter – ont tracé une ligne de démarcation claire entre le plaisir sexuel et la santé, interdisant strictement tout ce qui a trait au simple plaisir. À première vue, ça semble relativement simple : des préservatifs ? Clairement, c'est une affaire de santé. Des pubs pour FuckedHard18.com ? Rangées immédiatement dans la catégorie « plaisir » (enfin, pour certains en tout cas).

Alors que les entreprises de la Silicon Valley s'insinuent toujours plus profondément dans notre vie privée, elles vont devoir se pencher sérieusement sur la question du sexe.

Sauf qu'en fait, ce n'est pas toujours aussi simple. Prenez par exemple le kGoal de Minna Life, un appareil connecté qui permet aux femmes de renforcer leurs muscles pelviens, ce qui rend la grossesse moins pénible, limite les risques d'incontinence, et, dans certains cas, rend les orgasmes plus intenses.

Financé par Kickstarter (où il est considéré comme un accessoire de santé) et alimenté par une application pour smartphone disponible à la fois sur iOS et sur Android, le produit ne peut pas faire l'objet de publicités sur Facebook, où – en dépit du fait qu'il sert avant tout à se muscler et non à avoir des orgasmes – il est considéré comme un produit pour adultes, et rangé dans la même catégorie que les clubs de strip tease et le viagra.

Même quand Minna Life a modifié ses pubs pour qu'elles renvoient directement vers Amazon, histoire d'éviter toute association avec un quelconque sex toy, Facebook a tout de même estimé que le produit n'était pas en adéquation avec sa politique, puisque selon eux tout ce qui est susceptible de rentrer dans un vagin relève de la catégorie « adulte ».

Sauf, évidemment, s'il s'agit d'un préservatif. Vraiment ? Quand l'association américaine Advocates for Youth a voulu promouvoir sa campagne d'éducation sexuelle baptisée "Great American Condom Campaign", destinée à sensibiliser les jeunes à l'utilisation du préservatif, Facebook a là encore refusé catégoriquement et sans discussion.

La campagne d'Advocates for Youth était pourtant bien moins tendancieuse que celles de Durex ou Trojan, dont les publicités sont approuvées par Facebook. Mais le simple fait de vouloir diffuser des messages concernant la sexualité à des adolescents a été jugé rédhibitoire, alors que ces mêmes messages sont pourtant obligatoires dans certains lycées américains.

Un partenariat entre Facebook et Durex en Indonésie envoyait des pubs différenciées aux hommes et aux femmes. Image: Facebook/SF Gate

Il y a aussi le fait que l'éducation sexuelle elle-même devient de plus en plus explicite, avec des projets "éducatifs" tels que HappyPlayTime (rejeté par l'App Store), MakeLoveNotPorn ou encore OMGYes (qui, d'ailleurs, indique spécifiquement qu'il n'est pas disponible sous forme d'application) qui n'hésitent pas à s'aventurer sur des territoires plus coquins.

Les vidéos explicites hébergées sur OMGYes (dont le contenu a été pensé avec des chercheurs) le rendent-ils vraiment plus infréquentable que les applis de "sex tips" qu'on trouve par dizaines sur l'App Store ? La politique d'Apple, qui proscrit strictement la nudité, va dans ce sens. Mais est-il bien raisonnable de considérer qu'une application comme iKamasutra est plus socialement acceptable que quelque chose qui a été créé avec l'aide de chercheurs et de sexologues ?

On pourrait être tenté de dire qu'Apple, Facebook, Google etc sont simplement des dinosaures complètement largués par l'évolution de la société, mais ce ne serait pas juste ; les choses ne sont pas si simples. Ces compagnies font ce qu'elles peuvent pour trouver un juste équilibre entre l'antique notion de bienséance et les changements d'attitude à l'égard du sexe que connaissent les sociétés occidentales depuis quelques années. Pour notre génération, habituée à pouvoir accéder facilement à n'importe quel contenu, obscène ou non, ces entreprises paraissent prudes, incohérentes, et souvent discriminatoires.

Malgré leurs positions parfois restrictives, beaucoup de ces entreprises sont nettement plus progressistes que la plupart des gens ou que le Congrès américain dont la plupart des membres souhaitent fermer le Planning Parental. Mais elles ne seront sans doute jamais assez progressistes aux yeux de certains.

Alors que les entreprises de la Silicon Valley s'insinuent toujours plus profondément dans notre vie privée, elles vont devoir se pencher sérieusement sur la question du sexe. Si elles souhaitent devenir le site, la plateforme ou l'appareil dont nous avons absolument besoin, il va falloir qu'elles trouvent un moyen d'inclure la sexualité et l'épanouissement sexuel dans leur vision. Et les choix qu'elles feront auront un impact très concret sur nos vies. Espérons donc qu'elles fassent les bons choix.