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Faut-il faire pousser des organes humains dans des porcs ?

Aujourd'hui, les scientifiques sont capables de créer des chimères homme-animal. Cela pose d'évidentes questions éthiques auxquelles il est urgent de trouver une réponse.

par Jonathan Hughes
10 Juin 2016, 8:06am

Photo: Shutterstock

La greffe d'organes est l'une des plus grandes réussites de la médecine moderne. Hélas, elle est entravée par la pénurie de donneurs d'organes. Au Royaume-Uni par exemple, les chiffres publiés par le Service du sang et du transport d'organes de la NHS montrent que 429 patients sont décédés sur la période 2014-2015 en attendant un organe. De plus, des 807 patients retirés de la liste d'attente, la plupart n'ont pas renoncé à la greffe mais étaient seulement trop malades pour pouvoir subir une telle opération, après des mois et des mois d'attente.

L'impératif éthique nous impose d'accroître l'offre de donneurs d'organes. Évidemment, c'est bien plus facile à dire qu'à faire. De nombreuses méthodes ont été proposées dans ce but : le concept de « consentement présumé », par exemple, qui permettrait d'utiliser les organes d'un patient qui n'a pas explicitement donné son accord avant de mourir. Ou la légalisation de la vente d'organes, sensée augmenter la quantité de reins, peau, utérus disponibles. Enfin, le don d'organes endommagés ou provenant de patients malades (porteurs du VIH, par exemple) a également été évoqué. Toutes ces propositions sont sujettes à controverse. Et même si nous les adoptions, il est peu probable qu'elles soient suffisantes pour répondre à la demande.

Les techniques d'édition génomique, telles que CRISPR pourraient, elles, avoir un avenir. Elles nous permettent d'opérer des changements précis au sein de l'ADN des organismes, avec de nombreuses applications thérapeutiques. En modifiant l'ADN humain pour éliminer les gènes qui causent une maladie, ou insérer des gènes permettant de générer naturellement une immunité naturelle au VIH, de nombreux patients pourraient être sauvés. D'ailleurs, l'édition génomique appliquée aux animaux non-humains pourrait se révéler encore plus prometteuse pour traiter les maladies humaines.

Les scientifiques travaillent actuellement à mettre au point une technique qui permettrait de « cultiver » des organes humains à l'intérieur d'un porc. On supprime la partie de l'ADN d'un embryon de porc qui lui permet de développer un pancréas, puis on injecte des cellules souches humaines dans l'embryon. Ces cellules souches sont capables de se transformer en différents types de cellules adaptés à tel ou tel organe ; des expériences précédentes sur des rats et des souris suggèrent que ces cellules vont combler spontanément l'espace généré par le pancréas manquant de l'animal, et former un nouveau pancréas constitué majoritairement de cellules d'origine humaine.

L'idée de greffer des organes de porc chez les humains n'est pas nouvelle. Les greffes entre espèces différentes, appelées xénotransplantations, étaient considérées comme très prometteuses dans les années 1990 ; cependant, elles sont tombées en disgrâce en raison de la difficulté qu'il y a à empêcher le système immunitaire humain de rejeter les organes de porc. On s'est également inquiété d'une éventuelle transmission de maladies infectieuses du porc à l'homme. Les techniques d'édition génomique récentes, elles, pourraient aider à atténuer ces problèmes : le rejet est moins probable puisque l'organe ressemblera davantage à celui d'un humain. De plus, des scientifiques ont démontré que CRISPR pouvait être utilisé pour supprimer les rétrovirus du génome porcin.

Cependant, on pourrait arguer que les risques sont toujours trop élevés. Les critiques font souvent référence au principe de précaution, selon lequel on devrait à tout prix prévenir les risques possibles, même si leur existence et leurs conséquences demeurent très incertains. Aussi séduisante que soit cette idée, le principe de précaution n'est défendable que s'il est fondé sur des preuves, et permet une balance bénéfice/risque positive où les risques irréductibles de l'innovation sont mesurés à l'aune des conséquences de l'interdiction de telle ou telle technique.

Cette statuette du 4ème siècle avant JC représente la Chimère d'Arezzo comme un hybride cracheur de feu d'un lion, d'une chèvre et d'un serpent. Photo: carolemage/CC BY-SA

La médecine pratique rencontre l'éthique applique

Certains diront que la création d'hybrides humains-animaux, appelés chimères, est mauvaise par définition, qu'elle est contraire à la dignité humaine, et qu'il faut éviter absolument de « jouer à Dieu. » Il est difficile de comprendre le fondement de ces revendications dans la mesure où la nature biologique de l'homme n'est ni fixe, ni parfaitement distincte de celle des autres organismes. Même sans intervention technologique, nous partageons une grande partie de notre ADN avec d'autres espèces, hébergeons des millions de cellules non humaines au sein de notre corps, dont nous avons absorbé une partie de l'ADN par transfert horizontal de gènes.

Même si la création de chimères homme-animal n'est pas intrinsèquement mauvaise, le fait de faire des expériences et de prélever des organes sur des créatures en partie humaines ne pose-t-il pas un problème éthique ? On a déjà proposé d'incorporer des cellules souches humaines dans un cerveau de porc, ce qui rendrait l'animal « plus humain. » Mais même si les cellules souches en question étaient véritablement capable d'améliorer les capacités cognitives du cerveau du porc (comme certaines expériences l'ont suggéré), il semble très peu probable que le porc puisse acquérir une sophistication cognitive suffisante pour le mettre sur un pied d'égalité avec les humains d'un point de vue moral.

Nous pouvons nous demander si l'utilisation de porcs comme réservoirs d'organes pour les humains est légitime, en laissant de côté l'idée selon laquelle leur statut moral pourrait être « renforcé » par la présence de cellules humaines. Jeremy Bentham, le père de l'utilitarisme, écrit ainsi : « La question n'est pas 'peuvent-ils raisonner ?' ni même 'peuvent-ils parler ?' mais seulement 'peuvent-ils souffrir?' »

Dans le cas présent, le fait qu'il soit nécessaire de considérer les dommages physiques et moraux causés au porc ne fait aucun doute. On dit souvent que, puisque les porcs sont régulièrement sacrifiés pour notre plaisir culinaire (la consommation de viande n'étant ni nécessaire à une alimentation saine, ni un moyen efficace de produire des protéines), il serait assez paradoxal d'interdire leur utilisation dans la recherche biomédicale. Pourtant, la consommation de viande elle-même est aujourd'hui placée sous un contrôle éthique accru ; même s'il est peu probable que l'élevage d'animaux pour leur viande soit prohibé dans un futur proche, ce contrôle éthique offre un cadre fragile permettant de contrôler, dans une certaine mesure, l'utilisation des animaux.

D'autres approches, comme la culture d'organes en laboratoire, ou à l'intérieur des corps d'animaux « zombies » génétiquement modifiés afin de les priver de conscience, pourraient nous procurer les avantages de l'édition génomique de chimères sans devoir mettre en péril le bien-être animal. Jusqu'ici, le bien-être animal est restée une notion singulièrement négligée ; il faudra mesurer son importance face à un autre impératif, celui de soigner les humains. Cette réflexion devrait être menée le plus vite possible.

Si les risques pouvaient être suffisamment maitrisés, il est difficile d'envisager une société renonçant au bénéfice de la production d'organes de greffe. Cependant, nous devons reconnaître que les choix auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui sont déjà influencés par des décisions concernant le rôle et les priorités de la recherche prises par le passé.

Cet article est paru pour la première fois dans The Conversation.

The Conversation