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​L'histoire des deux surfeurs hawaïens devenus des stars du catch

Ou comment deux beach boys de Waikiki sont devenus des rois du ring.
12 juin 2017, 7:34am
Photo via Pinterest

Par quel miracle deux surfeurs hawaïens se sont-ils retrouvés dans le gotha du catch mondial des années 60 ? Cette histoire un peu barrée que nous allons vous raconter retrace les destins de Sam Steamboat Mokuahi et King Curtis Iaukea, deux beach boys d'Honolulu nés dans les années 30 à Hawaii, la capitale mondiale du surf.

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Difficile d'imaginer une autre voie que le surf pour Sam Mokuahi. Dès son plus jeune âge, le gamin de Waikiki était destiné à dompter les vagues de cette plage mythique, poussé par son père, l'un des premiers Hawaïens à faire du surf un business en ouvrant un magasin de planches pour les touristes américains. Durant toute sa jeunesse, Sam s'initie donc à ses deux arts, qu'il maîtrise admirablement bien dès l'adolescence, à tel point qu'il devient l'une des références sur cette plage devenue son domaine.

Son talent attire alors l'attention d'une des légendes du surf, Dorian Doc Paskowitz, un physicien hors pair qui a tout plaqué pour passer pro. Ce dernier disait de celui qu'on appelait alors seulement Sam Mokuahi ( Steamboat, la traduction de Mokuahi en anglais, deviendra plus tard son nom de catcheur, ndlr) qu'il était l'un de ses surfeurs préférés, pour ses performances sur la planche, mais aussi pour son caractère. « En une journée, il ne prononçait jamais plus d'une douzaine de mots. Il était aussi calme qu'un lac, solide comme une pierre et gentil comme un chaton. Il ne se mettait jamais en colère, mais était toujours au service des autres », a dit de lui Paskowitz dans le livre Surfeurs de légende : une histoire complète de la culture du surf et de ses héros de Malcolm Gault-Williams.

Outre ses qualités morales, Sam attire l'attention de Paskowitz pour son potentiel athlétique hors du commun. Il suffit de le voir prendre son immense planche sur la plage pour comprendre qu'il est plus fort et plus puissant que tous les autres beach boys réunis : « Il était grand et très musclé, avec des mollets aussi gros que les cuisses d'un homme normal. C'était un beau guerrier », poursuit Paskowitz, dithyrambique. C'était un jeune taureau, mon beach boy préféré. Il était si costaud que j'en avais peur parfois, je me disais qu'il était capable de détruire la pièce où il se trouvait, et tous les gens qui étaient dedans en même temps quand il le voulait, où il le voulait. »

Le beau gosse a mal encaissé les années passées sur le ring. Photo via 50thstatebigtimewrestling.com

Au début des années 50, Sam a 18 ans. Il travaille comme maître-nageur pour les hôtels de Waikiki et profite de son look de beau gosse pour séduire les filles. Un destin tout tracé qui devait le faire rester auprès des vagues du Pacifique toute son existence, entre le surf, son travail et sa vie auprès de sa famille et de ses amis. Mais une rencontre a fait basculer son existence, l'éloignant des planches pour lui faire découvrir un autre monde, tout aussi spectaculaire et encore plus barré : celui du catch. Cette bascule s'opère lors de la venue sur l'île de James Blears, un célèbre catcheur américano-britannique baptisé "Lord" car il s'était concocté un personnage très British, avec un monocle et une canne de gentleman. Il repère immédiatement l'imposante stature de Sam : « La première fois que je l'ai vu, il était sur la plage de Waikiki. C'était le roi des beach boys du coin. Il s'était déjà forgé un corps d'athlète impressionnant dans les vagues. Mais sans moi, il n'aurait jamais révélé tout son talent. »

Le "Lord" des rings lui propose alors un marché : « Je lui ai dit : "Je vais t'apprendre à faire du catch et tu vas m'apprendre à surfer" . Il a tout de suite été d'accord. Dès lors, on se retrouvait tous les jours. Il me foutait sur une planche et m'apprenait à dompter les vagues, puis nous allions à la salle de boxe et je lui apprenais les rudiments du catch. » A ce petit jeu-là, Sam apprend plus vite à combattre que James à surfer. James réalise qu'il a en face de lui un futur champion, qu'il s'empresse de façonner. Car Sam a un talon d'Achille : « Il avait le cou aussi mou et laxe que celui d'une oie, ce qui est très dangereux pour le catch. On l'a fait bosser sur la plage tous les jours, jusqu'à ce qu'il ait des cervicales en béton. »

Définitivement séduit par ce monde nouveau, Sam Mokuahi devient "Steamboat", son alter ego des rings. Il ne travaille plus qu'un à deux jours par semaine et consacre le reste de son temps au catch, jusqu'à remporter son premier titre. En 1956, il devient champion de l'Etat d'Hawaï de la National Wrestling Alliance avec Billy Varga en battant le duo "Great Togo" et "Tosh Togo". Ce dernier est un catcheur américano-japonais, moins connu pour sa carrière sur les rings que devant la caméra, puisqu'il a joué Oddjob, le méchant dans le James Bond Goldfinger.

Cette victoire lui vaut d'accéder à une certaine notoriété dès le début de sa carrière. Ainsi, en septembre 1960, une revue spécialisée, The Whip, affirme que Sam est « l'un des combattants les plus hauts en couleur de sa génération, et l'un des plus adulés. Pourquoi ? Principalement parce que les fans savent que lorsqu'il entre sur le ring, ils ont affaire à un mec qui a tout ce dont on a besoin pour se battre : aussi rapide que la lumière, il est calme, précis et clinique, tout en gardant cette capacité à se transformer en une bête sauvage quand c'est nécessaire. »

« Les fans l'adoraient, il était très droit, et très sincère dans tout ce qu'il faisait », se souvient Danny Miller, l'un de ses partenaires de baston. Il conserve ce titre jusqu'en 1961, puis, après une défaite rageante, part en métropole. Il remporte alors le WWA International Television Tag Team Championship à Los Angeles et d'autres compétitions de grande ampleur en Floride, avant de prendre sa retraite dans les années 70, radicalement changé. « Il était super beau gosse quand il surfait à Waikiki. La lutte l'a défiguré. A la fin de sa carrière, il avait deux énormes oreilles en chou-fleur et plus un seul poil sur le caillou », dit alors de lui l'autre catcheur hawaïen célèbre de l'époque, King Curtis Iaukea.

Sam Steamboat en fin de carrière. Photos via onlineworldofwrestling

Sam n'est pas cramé, il répond simplement à un appel qui se faisait de plus en plus pressant en lui : celui du retour aux racines et à ses premières amours. Conscient de l'héritage familial, Sam Mokuahi revient en effet à Hawaï pour perpétuer la passion paternelle. Réinstallé à Honolulu, il passe le restant de sa vie à surfer, mais aussi à construire, financer et donner des canoés aux jeunes gens de l'île. Grâce à lui, cette pratique est même intégrée à l'enseignement scolaire à Hawaï. A sa mort, en 2006, après qu'il ait été frappé par Alzheimer, Teddi Anderson, l'une des meilleures pratiquantes de canoé du pays, lui a rendu un bel hommage : « Il était comme un père pour moi. Sans lui, il n'y aurait pas eu de paddling dans les collèges et lycées publics, ni de championnat de l'Etat. »

Si Sam était un surfeur chevronné, son acolyte de l'époque, Curtis Iaukea, était moins doué. Il faut dire que son physique très imposant (130 kilos) ne le prédisposait pas forcément à devenir un champion de surf. Il n'empêche, il faisait partie des beach boys des années 50 de Waikiki. Il a même accompagné Tom Stones, le célèbre surfeur voyou et junkie, dans ses premiers rouleaux, avant d'opter pour une toute autre carrière lui aussi. Fils de bonne famille, étudiant brillant envoyé à Berkeley, en Californie, où il excelle dans sa licence d'économie et sur les terrains de foot US, il se lance à la surprise de ses parents dans le catch au début des années 60. Avec un succès encore plus grand que son compère hawaïen, puisqu'il remporte des titres prestigieux, dont le championnat poids lourds du Commonwealth.

Mieux, King Curtis devient une star du mic', avec sa voie de stentor et ses punchlines assassines. A la fin de sa carrière, sa reconversion est toute trouvée : il ouvre sa propre écurie de catcheurs et promeut ses combats un peu partout sur la planète, avec un sens du spectacle indéniable, comme ici, en 1986, avant le match entre son poulain Kamala et Hulk Hogan. Il est aussi resté célèbre pour les énormes cicatrices qui barrent son front, qui lui ont valu le surnom de "Sorcier" (The Wizard).

Malheureusement, le Sorcier n'est plus de ce monde lui non plus. Il est mort en 2010, après une belle carrière dans le monde du show-business du catch. A eux deux, King Curtis et Sam ont ouvert une nouvelle voie aux jeunes sportifs hawaïens comme Don "The Rock" Muraco, gamin d'Honolulu devenu une star du catch des années 80 et 90. Nul doute qu'aujourd'hui encore, la voix d'outre-tombe de King Curtis résonne encore dans les têtes des jeunes aspirants catcheurs, prêts à reprendre même le flambeau de Sam et Curtis, en troquant à nouveau la planche et les shorts de surfers pour des masques flippants et des slips en lycra.