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​Le jour où un supporter de baseball est passé à deux doigts du lynchage

Le 3 novembre dernier, les Cubs ont mis fin à 108 ans de malédiction. Une période durant laquelle il y a eu des moments peu glorieux, notamment l'affaire Steve Bartman.
10.11.16

Tous les jeudis, VICE Sports revient sur un événement dans l'Histoire du sport qui s'est déroulé à la même période de l'année. C'est Throwback Thursday, ou #TT pour vous les jeunes qui nous lisez.

Le 3 novembre dernier, les Chicago Cubs mettaient fin à une poisse de 108 ans en remportant les World Series de baseball pour la première fois depuis 1908. 108 années où la défaite a été mise sur le compte d'une malédiction, où l'on a glorifié les Cubs en les qualifiant de "perdants magnifiques". Pourtant, un incident de l'histoire des Cubs et de la ville de Chicago a laissé une trace honteuse qui ressurgit aujourd'hui à l'aune d'une victoire longtemps attendue.

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Tout le monde s'est souvenu du nom de Steve Bartman le lendemain du 3 novembre. Les journaux ont voulu avoir sa réaction, les supporters l'ont officiellement pardonné, certains ont même appelé à ce qu'il vienne participer à la parade de la victoire ou même militent pour qu'il effectue le premier lancer de la saison 2017 dans l'antre des Cubs, Wrigley Field. L'homme a laissé un ami s'exprimer en son nom, exprimant sa joie de voir son équipe fétiche enfin remporter les World Series, tout en continuant de vivre caché. Car s'il aime toujours son équipe, il se souvient qu'il a vécu l'enfer un jour d'octobre 2003 à Wrigley Field.

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Match 6 de la finale de NLCS (une des deux ligues de la Major League de baseball), les Cubs affrontent les Marlins de Miami. S'ils remportent la série, les Cubs accèderont aux World Series et pourront tenter de conquérir le titre suprême pour la première fois depuis 1945. Ça semble plutôt bien parti : Chicago mène 3-2 et domine ce match 6 à domicile.

On est au huitième inning de cette partie et les Cubs mènent 3-0. Cinq retraits et le match est gagné. Le frappeur des Marlins Luis Castillo frappe une balle en hauteur. Elle semble partir vers la tribune du champ gauche. Le voltigeur Moisès Alou court pour tenter de la rattraper. La balle est fausse, c'est-à-dire qu'elle se dirige en-dehors des limites de la zone de jeu. Mais si un joueur des Cubs la rattrape, cela fera un retrait de plus et Chicago se rapprochera donc de la victoire.

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Dans les gradins du champ gauche, on se précipite pour essayer d'attraper la balle, comme tous les spectateurs le font depuis que ce jeu a été inventé. Un fan des Cubs, Steve Bartman donc, tend la main, dévie la balle, juste au-dessus du gant d'Alou. La balle atterrit dans les tribunes, un autre supporter la récupère et l'exhibe fièrement. Moisès Alou, en-dessous, est furieux : il pensait pouvoir être en mesure de l'attraper et ainsi offrir un retrait de plus à son équipe. Il jette son gant par terre et exprime sa colère contre les supporters. C'est le début du supplice pour Steve Bartman.

Rapidement, l'ambiance change autour du jeune homme de 26 ans, col roulé vert, lunettes et casque de walkman sur les oreilles. On cherche le coupable, celui qui a - encore une fois - empêché les Cubs de se diriger sereinement vers la victoire. Bartman reste stoïque en se rendant compte de la portée du geste anodin qu'il vient de réaliser : en tendant simplement la main pour récupérer une balle qu'il pensait perdue, il a changé le cours de la partie. La confiance s'est envolée chez les Cubs depuis ce geste, et les Marlins remontent la pente.

La balle allait-elle atterrir dans la tribune ou était-elle "récupérable" par Moisès Alou ? C'est là que l'arbitrage a failli : au lieu de siffler une "fan interference" (comme son nom l'indique, quand un spectateur interfère sur le jeu), les arbitres ont estimé que la balle était inatteignable pour Alou. Alors que plus tard, une reconstitution - que l'on peut notamment voir dans le documentaire d'Alex Gibney sur l'affaire, Catching Hell - montrera bien que la balle était encore jouable.

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Dans la tribune, Steve Bartman est donc tenu pour responsable. « Tapez-le », « On va te tuer »… D'autres supporters des Cubs l'insultent, lui lancent de la bière et divers objets. Lui, toujours tétanisé, se retourne vers un couple assis derrière lui et leur demande : « Est-ce que vous pensez que j'ai fait quelque chose de mal ? » Il n'y a pas d'écran géant à Wrigley Field, mais des centaines de supporters sont massés à l'extérieur du stade, certains écoutent la radio. Un homme porte même un mini poste de télévision sur la tête pour que tout le monde voit le match. La foule commence à chanter en chœur "Asshole !". Le chant parvient aux tribunes. C'est tout Wrigley Field qui s'est ligué contre un seul homme, le pauvre Bartman prostré dans le coin gauche du stade, qui semble désespérément seul. Ce sont 95 ans de défaites qui ont trouvé un bouc-émissaire idéal. La lose avait un visage, celui d'un nerd à lunettes.

Steve Bartman dans la tribune de Wrigley Field. Crédit : capture d'écran Catching Hell.

Les minutes passent, les jets de bière et les insultes continuent. Le service de sécurité de l'enceinte estime que l'atmosphère électrique pourrait dégénérer en lynchage et décide d'exfiltrer Steve Bartman. Deux agents de sécurité viennent donc chercher le fan des Cubs avant même la fin du match. Le couple d'amis venu avec Bartman, et placé à quelques sièges de lui, est aussi emmené. Pendant ce temps-là, les Cubs s'effondrent et perdent la partie 8-3. Dans les couloirs de Wrigley Field, on change les vêtements de Bartman pour le faire passer pour un membre du service de sécurité. Veste blanche, autre casquette, uniforme. Ses deux amis se sont rapidement tirés mais lui est toujours sous le choc, muet.

Il est escorté par deux agents avec les derniers spectateurs sortant du stade. On l'emmène à l'écart des grappes de fans qui commencent à inonder les rues de Chicago. Les vigiles tentent d'arrêter un taxi qui le reconduira chez lui. Après avoir été reconnu par un autre fan des Cubs, il est finalement emmené dans l'appartement d'une des deux agents. Il y passera quelques heures, avant de définitivement rentrer chez lui, sonné.

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Le lendemain, le Chicago Sun Times révèle en premier au grand public le nom de Steve Bartman ainsi que l'entreprise de ressources humaines pour laquelle il travaille. La veille, les fans de baseball s'étaient déjà activés pour retrouver le nom du jeune homme au col roulé devenu ennemi public numéro 1 de la ville de Chicago. Six voitures de police sont mobilisées pour protéger sa maison, alors que des journalistes se pressent déjà autour de son domicile. Le gouverneur de l'Illinois Rod Blagojevich suggère qu'il soit placé sous le programme de protection des témoins. Jeb Bush, alors gouverneur de Floride, lui offre l'asile. Bartman envoie, lui, un communiqué de presse : « Il y a peu de mots qui peuvent décrire à quel point je me sens mal, et ce que j'ai vécu ces dernières 24 heures. Je suis un fan des Cubs depuis toujours et je comprends complètement le lien entre mes actes et le résultat de la partie. […] A Moisès Alou, à l'organisation des Chicago Cubs, à Ron Santo, Ernie Banks, et aux supporters des Cubs partout dans le monde, j'exprime mon profond regret du fond du cœur brisé d'un fan des Cubs. »

Ses excuses ne changeront rien et le dernier match de la série non plus : tout le monde a l'impression que le tournant de la finale a eu lieu lorsqu'un homme de 26 ans a tenté d'attraper une balle qui ne lui était pas destinée. Les Cubs s'inclineront 9-6 lors du match 7. Steve Bartman devient le responsable de la déroute : quinze jours plus tard, la moitié des Etats-Unis enfilera un col roulé vert, une casquette des Cubs et se mettra un casque de walkman sur la tête en guise de déguisement d'Halloween. La franchise de Chicago publie un communiqué quelques jours plus tard pour minimiser le rôle de Bartman dans la débâcle. On peut ainsi y lire : « Nous voudrions aussi rappeler à tous que les matchs sont décidés par ce qui se produit sur le terrain - non dans les gradins. » Ce qui est vrai : on ne perd pas un match de baseball et encore moins une série pour une balle déviée par un fan.

Pendant ce temps-là, l'homme qui a récupéré la balle que convoitait Moisès Alou - et Steve Bartman - vit le rêve américain. Quelques jours après le match, il fait une interview anonyme dans laquelle il explique que « tout le monde aurait fait comme Bartman à sa place ». Lui aussi semblait avoir tendu la main. En décembre 2003, il vend la fameuse balle pour 100 000 dollars à la chaîne de restaurants Harry Caray's Steakhouse (du nom du commentateur Harry Caray, sorte de Thierry Roland du baseball outre-Atlantique). Pour essayer de rompre la malédiction, la "Bartman ball" est détruite en février 2004 par électrocution lors d'un événement caritatif. L'événement est un grand délire de bout en bout : on donne à la balle un dernier repas de condamné à mort - un steak, du homard et une bière - on la masse, et finalement, quelques mois après son exécution, ses restes sont bouillies et la vapeur est utilisée dans une recette de sauce un peu spéciale. Versée sur des spaghettis et servie à 746 fans des Cubs, cette recette de "foul ball spaghetti" était censée définitivement vaincre la malédiction.

La fameuse "Bartman ball", peu de temps avant sa destruction. Crédit photo: Reuters.

Steve Bartman, lui, ne réapparaîtra jamais publiquement, s'exprimant à chaque fois par l'intermédiaire d'un porte-parole. A Wrigley Field, les supporters viennent en pèlerinage prendre en photo le siège 113 du rang 8 de l'aile 4, là où il était assis. Lui veut être oublié. Quand un journaliste d'ESPN le traque jusqu'à l'alpaguer dans le parking souterrain de l'entreprise pour laquelle il travaille, Bartman prend gentiment la carte de visite qu'on lui tend mais explique qu'il va « voir avec son équipe juridique ce qu'il peut faire ». Il ne donnera pas de nouvelles.

Ces derniers jours, son nom est donc réapparu dans les médias. Les supporters des Cubs ont maladroitement pensé que c'était le bon moment pour "pardonner" Steve Bartman, 13 ans après lui avoir fait vivre l'enfer. Les demandes pour qu'il fasse partie de la parade se faisaient pressantes, alors il a réagi, toujours via un porte-parole : « Il était très heureux, comme tous les fans des Cubs, qu'ils aient gagné le titre, a déclaré Frank Murtha, un avocat ami de Bartman à USA Today. Mais il ne veut pas être une distraction des accomplissements réalisés par les joueurs et l'organisation. »

Cela semble improbable qu'on voit Bartman effectuer le premier lancer la saison prochaine à Wrigley Field. Pour lui, cela signifierait être dans la lumière pour un acte qui lui a valu d'être traité comme le pire des parias. Pour les Cubs, cela serait se souvenir d'un moment amer de son histoire, quand les fans ont sombré dans l'hystérie et se sont retournés contre l'un d'entre eux. Avec ce premier titre en World Series depuis 108 ans, une page a été tournée : celle des malédictions, des superstitions et des bouc-émissaires. Mieux vaut oublier Steve Bartman.