Religions en guerre

De la suprématie chrétienne à la résurgence de l'Islam, le photographe Abbas documente l'influence des croyances à travers le monde.

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12 mai 2015, 5:00am

Magnum est de loin l'agence de photo la plus connue au monde. Et même si vous n'en avez jamais entendu parler, vous connaissez forcément leur travail, qu'il s'agisse des reportages de Robert Capa sur la guerre civile espagnole ou des escapades excessivement britanniques de Martin Parr. Dans le cadre d'un partenariat en cours, nous vous présenterons tous les mois un photographe rattaché à l'agence parisienne de Magnum Photos.

Si le Franco-iranien Abbas aime se définir comme étant « né photographe » pour esquiver les questions de journalistes curieux, sa vocation lui est réellement apparue pendant la guerre d'Algérie. Alors qu'il résidait dans le pays avec ses parents fraîchement immigrés d'Iran, le sentiment de voir l'Histoire s'écrire chaque jour devant ses yeux l'a motivé à devenir journaliste. À l'âge de 18 ans, il est devenu rédacteur en chef sportif pour le quotidien algérien Le Peuple, avant de réaliser qu'il était plus taillé pour montrer des images qu'aligner des mots. Avant de rejoindre l'agence Magnum en 1981, il a notamment couvert les Jeux olympiques mexicains en 1968, quelques guerres, et le « combat du siècle » opposant le boxeur Mohammed Ali à George Foreman.

Si son œuvre colossale ne saurait être résumée en quelques lignes, Abbas est surtout connu pour son travail sur les religions et leur influence sur les sociétés. Grâce à un processus de sélection méticuleux, il tente systématiquement de montrer sa vision de la manière la plus juste possible. Je l'ai récemment rencontré pour qu'il me parle de ses premiers reportages, de son rapport avec Dieu et de son aversion des touristes.

Bangui, République Centrafricaine. L'empereur Jean-Bedel Bokassa se fait filmer après son couronnement. 5 décembre 1977.

VICE : Quand êtes-vous devenu photographe à plein temps ?
Abbas :
J'ai fait mes classes de photographe au Mexique en 1968, alors que je travaillais pour le comité des Jeux olympiques. Pendant un an, on m'a assigné toutes sortes de projets – un jour, je devais documenter des sujets sportifs, un autre, je photographiais le concert d'un orchestre, puis des statues africaines. C'est en 1970 que je suis vraiment devenu photographe international. J'ai commencé à travailler avec Jeune Afrique , quand la guerre du Biafra s'est terminée. À partir de là, tout s'est enchaîné. Je me rappelle avoir couvert le sommet de l'Union Africaine et celui des non-alignés à Lusaka. Je devais avoir mille francs en poche, soit à peu près l'équivalent de 150 euros. Aujourd'hui, je croise souvent des jeunes photographes qui me disent que j'ai eu de la chance de devenir photographe à une période où voyager était moins cher, mais je réponds qu'il faut toujours un certain sens de la débrouille. Maintenant, c'est vrai que pour un grand sujet international, on compte souvent 70 photographes pour le couvrir, contre trois ou quatre auparavant.

Après l'Afrique, vous avez documenté la révolution iranienne de 1978 à 1980.
L'Iran était mon pays d'origine, mais je ne me sentais pas particulièrement iranien. Je savais juste que le pays ne pouvait pas continuer à fonctionner avec un chah qui prenait toutes les décisions importantes. Au départ, je voulais documenter l'Iran à travers la vie de douze iraniens. J'ai notamment suivi un ami, ingénieur dans une raffinerie, qui possédait des terres dans le nord du pays. J'étais intéressé par le fait qu'il ait à la fois un pied dans l'ancienne civilisation et la moderne – le soir, quand il devait réaliser ses calculs, il utilisait un boulier alors qu'il possédait une calculatrice pour son travail à la raffinerie ! Puis quand la Révolution est arrivée, je me suis senti plus que concerné, j'étais impliqué – je suis descendu dans les rues pour photographier ce que je considérais désormais comme mon peuple et « ma » révolution avant que les mollahs ne la confisquent pour leurs propres intérêts.

Iran.Téhéran. 25 janvier 1979. Après une manifestation pro-Chah et pro-Chapour Bakhtiar en faveur de la constitution au stade Amajdieh, une femme soupçonnée d'être une supporter du Chah est lynchée par un groupe de révolutionnaires.

Vous vous êtes ensuite volontairement exilé du pays pendant 17 ans. Pour quelle raison ?
Je ne suis pas revenu car je savais qu'on me cherchait à cause du livre que j'ai tiré de cette période, où je montrais la violence de la révolution.Je me rappelle d'une photo en particulier, celle d'une femme soupçonnée de soutenir le Chah. Elle est entourée d'une foule de manifestants qui s'apprête à la lyncher. Alors que j'immortalisais la scène, quelqu'un m'a demandé de ne pas prendre de photo, ce à quoi j'ai répondu – en farsi – : « C'est pour l'Histoire ». De cette manière, les gens réalisaient que la photo serait montrée bien plus tard, et que la police politique, la SAVAK, ne les traquerait pas pour autant.

Le soir, j'en ai parlé à mes amis en leur racontant ce qu'il s'était passé dans la journée. Ils m'ont dit de ne pas la faire distribuer par mon agence maintenant, que je montrais un aspect négatif de la révolution– à l'époque, la violence était censée venir du Chah, pas des manifestants. J'avais répondu que c'était certes ma révolution, mais que je devais la montrer pour faire honneur à mon devoir de journaliste, d'historien du présent. Avec du recul, je me dis que j'ai eu raison. Sur cette photo, on voit la haine et la violence qui ressurgiront plus tard.

Ça vous est arrivé de ne pas montrer des photos par peur qu'elles paraissent trop biaisées ?
Non, je ne me suis jamais censuré ainsi. Mais il m'est arrivé de ne pas prendre de photo, en effet. J'ai suffisamment d'arrogance pour croire que j'ai tous les droits à l'extérieur, mais pas assez pour penser que je peux entrer dans l'intimité des gens comme bon me semble. J'ai toujours préféré travailler dans la rue, dans des situations publiques.

Angleterre. Yorkshire. Batley. Au Zakaria Muslim Girls High School, fondé par la communauté musulmane, des petites filles en hijab font une partie de touchball. 1989.

Ce n'est pas trop difficile de se limiter ainsi quand on entame un projet aussi colossal que celui que vous avez fait sur l'Islam ?
Je ne voulais pas documenter le rapport direct des croyants avec le divin, mais plutôt les conneries (et les bonnes choses) que l'on peut faire au nom de Dieu. Après la révolution iranienne où j'avais donné beaucoup de moi-même pendant deux ans, je voyais bien que les vagues émotionnelles soulevées n'allaient pas s'arrêter aux frontières du pays. C'était tellement violent que j'ai senti que ça se répercuterait dans le reste du monde musulman. Émotionnellement parlant, je n'étais pas encore prêt, donc je suis retourné au Mexique. J'étais très libre, un peu comme un journaliste qui décide de prendre une année sabbatique pour écrire un roman. En Iran, il se passait toujours quelque chose ; au Mexique, il ne se passait rien.

Après avoir travaillé une première fois sur l'Islam pendant sept ans, et que mon projet touchait à sa fin, l'an 2000 approchait, perçu comme une date importante alors qu'elle devait concerner les seuls Chrétiens. Les Musulmans, les Juifs, les Bouddhistes, les Hindous sont dans un autre âge — ils ont leur propre calendrier. Mais celui des Chrétiens est devenu le calendrier universel. C'est la force de la culture occidentale qui était représentée par l'an 2000, ce qui m'a poussé à travailler sur cette religion. Ensuite, je me suis intéressé aux polythéistes, je suis revenu à l'Islam après le 11-septembre, puis j'ai travaillé sur le bouddhisme et l'hindouisme. En ce moment, je travaille sur le judaïsme. Mais au début, ce n'était pas du tout intentionnel. C'est la révolution iranienne qui m'a poussé à m'intéresser à Dieu, aux religions et à leurs influences sur la société.

Sinon, j'ai vu que vous tacliez fréquemment les touristes, aussi bien à Luang Prabang qu'à Stockholm – vous les qualifiez de « nouveaux barbares ».
Je dois avouer que mon point de vue s'est affirmé avec le temps, à force de voyager et de toujours voir des hordes de touristes poser devant des monuments historiques. Je me dis que ce ne sont pas des barbares aussi sanguinaires que les Huns ou les Mongols, mais quand même. Ils ne font pas toujours que du bien. Personnellement, je ne voyage jamais en tant que simple touriste – pour quoi faire ?

Tepotzotlán, Mexique. Une fête de mariage de la haute bourgeoisie. 1984.

C'est une chose que l'on reproche aussi à certains photojournalistes, ceux qui prennent une photo choc avant de partir sans se retourner.
Cela pose un problème important : celui de l'engagement personnel du photographe. Il existe des photographes qui prétendent que plus on connaît une situation, meilleures seront les photos. Pour moi, c'est un mythe. Il m'est arrivé de saisir l'essence d'une situation en l'espace d'une heure. Il m'est aussi arrivé de passer des journées entières dans un lieu sans réussir à le photographier correctement. Je pense qu'il faut être concerné quand on se rend quelque part, mais ce n'est pas toujours nécessaire d'être engagé ou impliqué comme je l'étais en Iran – c'est d'ailleurs la seule fois où cela m'est arrivé.

Même un photographe qui passe énormément de temps avec une communauté finira par s'en aller. Il ne devient jamais l'Autre. C'est une des grandes disputes idéologiques que j'ai eues avec [Sebastião] Salgado, qui estime qu'un photographe doit devenir l'Autre. À mon sens, c'est impossible, et ce n'est pas la peine de faire semblant. Je suis retourné régulièrement dans un même village au Mexique, sans jamais devenir un paysan mexicain pour autant. Au contraire, l'endroit était loin d'être un nirvana agraire et j'entretenais des rapports assez tendus avec les villageois. Je devais toujours négocier pour les prendre en photo.

Dans une interview croisée avec Jonas Bendiksen, vous avez déploré le fait que certains photographes de Magnum soient victimes d'une ménopause créative. Vous pensez en être à l'abri ?
J'espère sincèrement que le jour où ça arrivera, j'arrêterais immédiatement la photographie. Sinon je me tirerai une balle dans la tête, ou j'espère me faire manger par des requins. Pour le moment, je suis dans une pente créative ascendante – et tant mieux. J'espère sincèrement que je ne me sentirai jamais trop vieux, malade ou las pour faire de la photographie.

Retrouvez Abbas sur le site de Magnum.

Cliquez ci-dessous pour voir le reste des photos.

Belfast, Irlande du Nord. Suite à l'explosion d'une bombe posée par l'IRA dans le centre-ville, une femme blessée reçoit les premiers secours.

Iran. Téhéran. 15 février 1979. Les cadavres de quatre généraux, exécutés après un procès secret organisé dans les quartiers généraux de l'Ayatollah Khomeini, à l'école pour filles de Refa. Leurs corps reposent à la morgue. En haut à gauche : général Khoroswdad, en haut à droite : général Rahimi ; en bas à gauche : général Naji , en bas à droite : général Nassiri (ex-chef de la police secrète de la SAVAK)

Mexique. État de Chihuahua. Creel. Une famille pleure la mort d'un garçon tué dans un accident. 1985.

Vietnam. Un soldat de l'armée sud-vietnamienne. 1973.

Philippines. Province de Pampanga. Village de Santa Lucia. 1995. Crucifixion d'un fidèle pendant le Vendredi saint.

Iran. Chahr-e-Rey. Un jeune homme et trois femmes voilées à bord d'une motocyclette. 1997.

Afrique du Sud. Le Cap. Tous les dimanche, à l'aube, des prêtres de l'église de Zion, dans le township de Khayelitsha, emmènent leurs nouveaux disciples à la mer afin de les baptiser par immersion. 1999.

Iran. Khorramabad. La veille de l'Achoura, des femmes en niqab allument des bougies. Elles reconstituent la caravane qui a célébré le martyre de l'imam Hussein, fils d'Ali, fondateur de la secte Shia. 2005.

Palestine. Gaza. Un militant du Hamas porte un masque à l'effigie du dôme du Rocher de Jérusalem, sacré pour les musulmans.

Égypte. Le Caire. 1987. Une étudiante en niqab fait face à son microscope, dans le département biologie de l'université du Caire.

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