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J’ai passé une semaine à me comporter comme un sombre enfoiré

Sans surprise, tout est allé beaucoup mieux pour moi.

Michael Buchinger

Michael Buchinger

Cet article a été initialement publié sur VICE Allemagne.

Je suis une bonne poire. Je n'y peux rien. Il m'arrive de laisser ma place à une personne dans la file d'attente d'un supermarché si il ou elle a l'air d'avoir passé une mauvaise journée. À chaque fois que j'éternue, je m'assure que tout le monde sache que je suis désolé – parce que je suis vraiment désolé. Un jour, je suis rentré dans un lampadaire et je lui ai immédiatement présenté mes plus plates excuses.

Un jour, un ami m'a dit que je pourrais tout aussi bien me comporter comme un enfoiré si tel était mon souhait – les gens ne m'aimeraient pas moins pour autant. Il avait raison, dans un sens. J'ai plein de bons potes qui sont objectivement des « trous du cul » et je ne vois pas comment je pourrais être pire, même si je le voulais. Eux sont des connards, des vrais. Prenons Magdalena – une amie, qui aime qualifier mon travail de « passe-temps ridicule ». Quand je lui ai dit que j'avais vendu mon manuscrit à une maison d'édition, elle a immédiatement répondu : « Wow, tout est possible de nos jours ! »

C'est littéralement ce qu'elle a dit. C'est une vraie connasse. Pourtant, je l'aime bien.

Mais comment se comporte un connard, exactement ? J'ai fait un petit sondage sur Twitter afin d'obtenir une définition précise. Les réponses que j'ai reçues allaient de « rester du côté gauche de l'escalator » à devenir raciste, ou sexiste, et se terminaient par « manger un sandwich qui pue dans le métro ». Tous les exemples possédaient un argument en commun : ils touchaient à la sphère publique. Un connard fait toujours ce qui lui plaît, sans la moindre considération pour les autres.

Pourrais-je, moi aussi, devenir un connard le temps d'une journée ? Et si j'y arrivais, quel impact cela aurait-il sur mon quotidien et l'ensemble de mes relations ? Se pourrait-il que je finisse par aimer ça ? J'ai décidé d'en avoir le cœur net.

JOUR 1

Je décide d'y aller doucement et de jouer d'abord au connard passif. Je me contente de ne pas avoir les petites attentions que j'ai d'habitude. Je ne tiens la porte à personne. Je ne salue pas le vendeur de ma glacerie locale en entrant et je ne lui laisse aucun pourboire. C'est un comportement qui peut paraître normal pour certains, mais qui me fait me sentir terriblement coupable.

Une amie qui est en vacances m'envoie un texto pour s'assurer que j'ai bien arrosé ses plantes. J'ai totalement oublié de le faire – ce qui est déjà mal en soi. « Bien sûr, elles sont toutes arrosées ! », je lui réponds.

J'ai accepté de retrouver des amis plus tard dans la soirée pour regarder la télé en bouffant des chips, mais je décide de leur poser un lapin. D'une part, parce que c'est ce que font les connards ; d'autre part, parce que j'ai peur que cette soirée télé ne se termine en partie de Scrabble. Je déteste le Scrabble – « AIDE » est le seul mot que je suis capable d'épeler correctement.

Après trois appels ignorés et cinq textos, je me décide à leur répondre. « Je ne viens pas. » Ils ne m'en veulent pas, mais me font savoir que je viens de louper un « mot compte triple épique ». Je comprends qu'être un connard a parfois du bon.

JOUR 2

Aujourd'hui, je suis prêt à sortir le grand jeu. Je pars à la recherche d'un serveur vis-à-vis duquel je vais me montrer désagréable sans la moindre raison. Ce qui, pour moi, est un crime. Je suis sûr que les personnes qui bossent dans un restau voient déjà assez de connards comme ça – c'est juste que ce connard n'est jamais moi. Même quand la bouffe ou le service laissent à désirer, je demeure poli et laisse un pourboire généreux.

Mais pas aujourd'hui. J'évite tout contact visuel à partir du moment où j'entre dans le restaurant, jusqu'au moment où j'en sors. Je garde mes « s'il vous plaît » et mes « merci » pour moi et fronce les sourcils tout au long du repas. C'est difficile, mais je m'imagine que ce serveur est lui-même un connard – que, par exemple, il est responsable de la fin insatisfaisante de la septième saison de Gilmore Girls – ça va un peu mieux.

Je ne sais pas à quoi je m'attendais, mais certainement pas à ça : alors que je m'apprête à partir, le garçon me souhaite une bonne journée, malgré que je ne lui aie pas adressé de pourboire. Je culpabilise. Mal me comporter avec quelqu'un de sympa est ce qu'il y a de pire. Une fois chez moi, je résiste à l'envie de trouver ce mec sur Facebook pour lui envoyer un message du genre « Pour le monde, tu es quelqu'un, mais pour moi, tu es le monde. » À la place, j'oublie.

JOUR 3

Je croise Magdalena — la connasse que j'ai mentionnée plus tôt – sur le chemin du supermarché. Elle me dit toujours que nous devrions faire quelque chose d'amusant ensemble « un de ces quatre » – ignorant par là même le fait que nous n'avons jamais rien fait d'amusant ensemble. Je l'aime bien, mais à chaque fois c'est la même chose : elle me dit un truc méchant, je prends un air renfrogné et elle éclate de rire en disant qu'elle plaisante. Ce qui n'est pas drôle, selon moi.

Nous nous donnons donc des nouvelles et elle me dit que nous devrions aller boire un verre – sans aucun doute l'occasion pour elle de me lancer une pluie d'insultes. Pas question. « Je n'ai pas envie », lui dis-je, appréhendant sa réaction. « OK, tant pis », répond-elle, étonnée. Le silence qui s'ensuit est tellement gênant que je me sens obligé de dire quelque chose. « Il faut que j'achète des patates. » Je disparais aussitôt dans les rayons du supermarché comme le connard que je suis devenu. Officiellement.


JOUR 4

Je prends un train de trois heures, parce que je suis invité à une dégustation de bière de deux jours à l'autre bout du pays. Il est communément admis que le train est le repaire de tous les pires connards de la planète, c'est donc l'occasion rêvée pour moi de regarder des connards à l'œuvre, et grâce à eux d'apprendre à développer mon nouveau caractère.

C'est d'emblée le jackpot. Je suis à côté d'une famille de quatre enfants. À chaque fois que le train passe sous un tunnel, les gosses se mettent à hurler, comme si nous traversions un portail vers le monde souterrain. En temps normal, je n'aurais rien dit – et je suis moi-même connu pour perdre mon sang-froid dans l'obscurité – mais pas cette semaine.

À chaque fois que les enfants crient, je m'offusque ou marmonne quelque chose dans ma barbe. Je fais ça tout en lisant un journal et en léchant mon doigt à chaque fois que je tourne une page. Ils m'ignorent complètement. L'ambiance est glaciale, vraiment.

Puis le père tente de calmer ses enfants : « Ne vous inquiétez pas, c'était le dernier tunnel. » Je suis un habitué du trajet et je sais pertinemment qu'il leur ment. « Désolé de vous interrompre, lui dis-je, mais vous vous trompez. Il y a encore beaucoup de tunnels après celui-ci. » Je vois à son regard qu'il n'apprécie pas ma remarque. Les enfants se mettent à pleurer – encore plus qu'avant. Ce n'était pas mon intention, mais trop tard, c'est fait. En montant dans le train, j'étais un homme à peu près décent – en sortant, j'étais le pire des enfoirés.

JOUR 5

Lors de la dégustation de bière, tout le monde est tellement sympa qu'il m'est difficile de ne pas l'être. Et pourtant, je fais de mon mieux. Même si l'on me dit à plusieurs reprises que je ne suis pas obligé de terminer chaque verre de bière que nous goûtons, je bois jusqu'à la dernière goutte, ce qui, dans ces circonstances, est terriblement malpoli.

À la fin de l'événement, on nous dit que nous sommes libres de ramener chez nous autant de bières que nous voulons. C'est bien la dernière chose à me dire cette semaine. En bon connard, je saisis aussitôt toutes les bières que je peux et les mets dans mon sac à dos. J'envisage même d'embaucher un serviteur pour le ramener à mon hôtel – ce qui, je le rappelle, est mal.

JOUR 6

Je sens que je commence vraiment à assimiler mon comportement inconsidéré. Sur le trajet du retour me vient l'envie de manger un sandwich au bleu et de boire de la bière – ce dont je ne me prive pas. Cela se termine par un rot bruyant et odorant. Les autres passagers se taisent mais leurs regards en disent long – ils espèrent secrètement que je m'étouffe avec mon gorgonzola.

Le soir, je suis invité à l'anniversaire d'un ami. Je ne vais pas lui apporter de cadeau. En fait, je ne vais même pas apporter d'alcool, même si mon frigo ressemble désormais au musée Guinness.

J'ai l'impression d'être sympa en parlant avec les autres, mais ça a peut-être à voir avec le fait que je bois depuis 11 heures du matin. Je finis par mettre une playlist Tina Turner à la place de la house de rigueur. Lorsqu'arrive « Simply the Best » – la chanson idéale pour tout départ réussi – je quitte la fête, complètement ivre. Je ne dis au revoir à personne et je prends une bière dans le frigo pour le trajet. Ça ne fait pas partie du « projet connard », c'est juste ma façon de me comporter lorsque j'ai bu.

JOUR 7

Je me réveille avec un mal de crâne, ce qui arrive généralement lorsqu'on boit pendant 14 heures d'affilée et qu'on agit comme un enfoiré pendant une semaine. Je sais. Malgré tous mes efforts, je reste un individu relativement agréable. Si je me souviens bien, je n'ai pas passé beaucoup de temps à rester debout sur le côté gauche d'un escalator. J'ai effectivement mangé un sandwich répugnant dans les transports en commun, mais je n'ai pas été particulièrement raciste ou misogyne. Néanmoins, je suis très embarrassé et j'ai besoin de me racheter. Je commence par aller prendre mon petit-déjeuner dans le même restaurant où j'ai maltraité ce pauvre garçon plus tôt dans la semaine. Cette fois-ci, je suis un client exemplaire.

Néanmoins, force est d'admettre que mon mauvais comportement m'a fait un bien fou : j'ai esquivé avec succès une partie de Scrabble, je ne suis pas allé boire un verre avec une personne qui est toujours méchante avec moi et j'ai été récompensé par un réfrigérateur rempli de bières. J'ai compris. Je commence à aimer être un enfoiré. Mais je sais très bien que je ne pourrai jamais vivre de cette façon. J'aime donner des conseils et présenter mes excuses lorsque j'éternue. J'aime laisser ma place dans le bus à toute personne de plus de 35 ans. J'aime être sympa avec les gens et je vais continuer à l'être. À moins d'être complètement ivre, bien entendu.