Publicité
Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
Stuff

Cet anarcho-primitiviste aimerait qu’on renonce définitivement à la technologie

John Zerzan entend revenir à une époque où les humains savaient faire autre chose que pigner sur Twitter.

par Roc Morin
11 Juillet 2014, 8:00am

« Quand je pense à Alan Turing, père de l'informatique moderne, je pense au logo Apple. Une pomme dans laquelle on a mordu. Je sais, elle représente la pomme sur laquelle il aurait versé du cyanure pour se suicider après avoir été persécuté des années durant pour son homosexualité. Mais une pomme croquée renvoie également au Jardin d'Eden – et à la Chute. Ce n'est sans doute pas le message qu'ils espèrent envoyer avec ce logo. Mais il est là. »

John Zerzan est vraisemblablement le plus grand philosophe primitiviste. Nous avons pourtant convenu de la date de notre entretien par mail, et l'entretien s’est lui-même déroulé sur Skype. À l'heure convenue, la voix de Zerzan m'est parvenue depuis l’autre bout du monde : il était à Eugene, dans l’Oregon. Lorsque son visage est apparu sur mon écran, il souriait. J'ai voulu lui rendre son sourire. Mais je l'ai d'abord regardé dans les yeux – enfin, dans la webcam.

VICE : Vous défendez l'idée selon laquelle il faudrait abandonner toute technologie et retourner à un mode de vie inspiré des chasseurs-cueilleurs. Ça vous fait quoi, de discuter avec moi sur Skype ?
John Zerzan :
J'étais invité sur un plateau de télévision il y a quelques années, et le présentateur n'arrêtait pas de me dire que pour vivre en cohérence avec ma philosophie, il fallait que j'aille vivre dans une grotte. Je lui avais répondu : « Oui, c'est vrai. Mais dans ce cas nous n'aurions jamais eu cette conversation. » J'essaie de maintenir une connexion avec les autres. Il faut communiquer avec eux, avec la société – le contraire ne me semble pas sérieux.

C'est la seule chose qui vous retient d'aller vivre dans la nature ?
J'imagine, même si je dois admettre que comme beaucoup de gens, je suis aujourd'hui domestiqué. J'aime être dans la nature, mais je n'ai pas les ressources pour pouvoir y vivre.

Vous avez déjà essayé d’y vivre ?
Pas vraiment, même si je suis allé plusieurs fois passer quelques jours en montagne.

Et quand vous y étiez, vous aviez l'impression de trouver ce qui vous manquait dans la vie d’aujourd’hui ?
Oui, c'est certain. On se déconnecte pour vivre en osmose avec la nature. C'est une chose de l'écrire, mais il faut également le vivre. Nous ne pourrons jamais procéder à une transition vers un mode de vie de chasseurs-cueilleurs si nous n'apprenons pas progressivement à vivre sans technologie – et à terme, sans civilisation. Ce sont des détails pratiques, mais il faut en tenir compte.

Dans l'hypothèse où une telle transition surviendrait, vous pensez avoir les compétences pour vous en sortir mieux que d'autres ?
Eh bien, j'ai 70 ans. Je ne suis pas sénile, mais ma capacité de survie est sans doute en dessous de la moyenne, vu mon âge. De toute façon, si la civilisation s'effondrait du jour au lendemain, nous aurions tous des problèmes pour nous adapter. Nous sommes complètement dépendants de la technologie, même pour des choses simples.

Cette dépendance ne rend-elle pas un effondrement plus probable ? En cas de problème, il y aurait un effet domino.
Je le crois. Il se dit par exemple que si un satellite tombait, tous les autres suivraient. Pour autant, cela ne signifie pas que les gens ne réessaieraient pas de renvoyer des satellites par la suite pour tout reconstruire.

Comment convaincre les gens d'abandonner la technologie ?
Ça n'arrivera que si les gens finissent par se lasser du nombre toujours croissant de médiations. Tant qu'ils se satisfont d'être des zombies devant leur écran, rien ne se passera. Mais j'espère que les gens finiront par voir ce mode de vie tel qu’il est : triste.

Quand avez-vous commencé à penser de cette façon ?
C'est venu progressivement – à partir du moment où j’ai réalisé que la technologie n’était jamais neutre, mais toujours intentionnelle. La Révolution industrielle ne fut pas simplement dicté par des enjeux économiques. Comme l'écrit Foucault, il s'agissait surtout d'imposer une discipline aux autres. J'ai alors commencé à m'interroger, et à me dire que la technologie avait peut-être toujours fonctionné ainsi. Les gens n'y réfléchissent pas encore trop – mais Hollywood si. Regardez Her, regardez Transcendance. Des films commencent à poser ce genre de questions.

Vous n'avez pas le moindre espoir que le progrès technologique puisse être positif ?
Non. Je n'y crois pas. Le transhumanisme prétend que plus de technologie, c'est l'assurance du progrès, l'assurance que tout ira bien. Tous les problèmes seront résolus par la technologie, on finira par vivre éternellement. Mais il suffit de regarder où en sont les choses. Nous sommes au cœur d'une crise environnementale et sociétale sans précédent. Ils prétendent que nous sommes tous connectés, mais je crois que dans l’Histoire, nous n'avons jamais été aussi déconnectés les uns des autres.

Vous voulez que les gens soient connectés, et les trans-humanistes aussi. Serait-il possible que vous rêviez en réalité d'un même monde, que vos utopies convergent ?
Peut-être, mais ces gens-là assimilent le cerveau à un ordinateur. Ce n'en est pas un. Ça n'a rien à voir, ce n'est pas une machine, et nous non plus. Ils n'ont aucune idée de ce qu'est la conscience ; personne n'en a d’ailleurs la moindre idée.

Il me semble que ce qu'ils entendent par là, c'est que le cerveau est une entité purement physique, comme l'ordinateur. Vous, vous pensez qu'il existe un élément spirituel, impossible à répliquer par la technologie ?
Ils n'ont rien fait de mieux que de concevoir une machine capable de battre un être humain aux échecs. Mais il s'agit juste de calculer plus vite. En quoi est-ce de l'intelligence, l'expression d'une conscience ? Je me souviens d'un voyage en Turquie – j’ai discuté avec une jeune femme qui m'a dit qu'elle pensait que l'anarchisme vert était avant tout un « mouvement spirituel ».

De nombreux trans-humanistes idéalisent la technologie. Mais n'y a-t-il pas aussi une tendance à idéaliser le mode de vie des chasseurs-cueilleurs ? Theodore Kaczynski vous a fait ce reproche.
Ce qui est vrai, c'est qu'il ne faut pas idéaliser trop vite ce qu’était la vie à la préhistoire. En revanche, Theodore a falsifié ses sources, et c'est quelque chose que je trouve impardonnable. Il a délibérément sorti plusieurs arguments de leur contexte.

Vous pouvez nous donner un exemple ?
Il a écrit que les homosexuels étaient spontanément mis à l'écart ou supprimés dans les sociétés primitives. Il a cité un passage du texte auquel il se référait, précisant que les relations homosexuelles étaient interdites. Mais ce passage parlait en fait d'un rituel de plusieurs jours au cours duquel toute relation sexuelle était proscrite. C’est donc un mensonge de sa part.

Pourquoi a-t-il agi ainsi, selon vous ?
Il n'est pas objectif en ce qui concerne le débat anti-technologie. Pourtant, le sujet est complexe. Il faut tenir compte de notre domestication, de l'état actuel de la civilisation. Nous avons vécu 2 000 000 d'années sans civilisation – et tout le monde s’était bien porté jusque-là.

À en croire vos ouvrages, vous pensez que si les humains se sont si « bien portés », c’était dû à l'absence de langage. Vous êtes contre le langage ?
C'est l’une des choses les plus spéculatives que j'ai écrites. Je ne rejette pas cette idée, j'essaie de m'en servir pour interroger nos activités symboliques, langage y compris – mais aussi tout ce qui a rapport au temps, aux nombres et à l'art. Ce qui rend cette idée spéculative, c'est que personne ne sait quand nous avons effectivement commencé à parler. Il n'y a aucun moyen d'en être sûrs.

Vous dites que le langage est à l'origine d'une fracture qui a transformé une société holiste en une multitude de groupes fragmentés. Comment imaginez-vous un monde sans langage ?
Je pense juste qu'une forme plus directe de communication pourrait prendre le relais. J'ai trouvé stupéfiant que Freud, le rationnel Freud, puisse considérer la possibilité d'une communication télépathique entre les anciens hommes. Il n'y voyait rien de fantaisiste. Ce serait génial, selon moi : nous n'aurions même plus besoin de passer par des médiations symboliques pour communiquer.

OK, mais croyez-vous qu'on pourrait renoncer au langage ?
Qui sait ? Nombreux sont les poètes à avoir dit ou écrit que les choses les plus profondes ne pouvaient être mises en mots.

Vous avez parlé du temps en tant que chose symbolique. Ce serait quoi, de vivre dans un rapport non symbolique au temps ?
J'ai toujours eu un rapport particulier au temps. Je ne sais pas pourquoi. Je me souviens que quand j'étais petit, je cueillais souvent des fraises dans un champ. Je commençais à 6 heures du matin, et le midi un sifflet signalait l'heure de la pause. Je savais toujours quelques secondes avant qu'il siffle que l'heure était venue. C'était une sensation étrange, mais j'étais très fier de ça.

Le temps à l’âge adulte est devenu pour moi quelque chose de matériel. Je pense même qu'on peut dire que notre rapport au temps, notre sens du temps qui s'écoule est aujourd'hui la plus grande preuve de notre aliénation.

Que pensez-vous des groupes violents qui militent contre la technologie et qui ont émergé à la suite de l'arrestation de Ted Kaczynski – les Mexicains de Individualidades Tendiendo a lo Salvaje, par exemple ?
ITS sont vraiment soumis à la pensée de Kaczynski. Je trouve ça dommage. Il arrive même qu'ils m'insultent de temps à autre. S'ils s'en prennent à moi, c'est parce que j'ai accusé Ted d'avoir menti, et qu'ils savent que j'ai raison. Ils ont déjà causé la mort de deux personnes, alors oui, il faut tenir compte de ce genre de groupes.

Vous pensez que leurs méthodes peuvent s’avérer efficaces ?
J'en doute. Ils ont recours à des explosifs, comme Ted. Quand ils ont blessé un employé de poste, ils ont juste dit : « Eh, c'est comme ça. C'est la guerre, il y a forcément des dommages collatéraux. »

Si la civilisation s'effondre, comment se déroulera le processus de retour à la nature ?
C'est la principale question. Comment allons-nous vivre ? Nous avons perdu la totalité de nos compétences, comment les acquérir à nouveau ? Il faudra réapprendre à fabriquer des outils en pierre, réapprendre à distinguer les plantes comestibles. Il faudra commencer par réacquérir ces savoirs, sinon nous n'oserons jamais sauter le pas.

Et en dehors de l'apprentissage de compétences oubliées, sera-t-on capable d'apprendre à oublier, justement ? Pourra-t-on oublier ce que sont les étoiles ? Avant, les gens regardaient le ciel et ne savaient pas ce que c'était – le mystère était partout.
Après tout oui, pourquoi les gens auraient besoin de savoir ce genre de choses ? À quoi cela leur sert-il ? Je ne pense pas que ce soit de l'ignorance. C'est tout le contraire. Les chasseurs-cueilleurs savaient décrypter d'autres choses, comme un brin d'herbe. C'était déjà une forme de science.

Comment faites-vous pour distinguer une technologie acceptable d'une technologie inutile ?
Un moyen assez général de réfléchir à la question est de penser en termes de division du travail. Si vous disposez d'un outil que n'importe qui peut fabriquer, c'est très bien. Votre rapport à l'objet sera très direct, presque sensuel. Mais des outils qui nécessitent une hiérarchie, une coordination pour voir le jour établissent une distance entre vous et eux. C'est ce genre d'objets, donc de technologie, qu'il faut éviter.

Quoiqu'il arrive, l'humanité ne pourra perdurer éternellement : une météorite finira par frapper la Terre, à moins que le soleil ne meure avant. Dans tous les cas, la vie disparaîtra. Notre seul espoir de survie, comme l'a suggéré Stephen Hawking, serait de coloniser l'espace...
Le soleil ne mourra pas avant plusieurs milliards d'années. Il est difficile de réfléchir à quelque chose d'aussi infiniment lointain. Les choses deviennent si pressante aujourd'hui, à notre échelle de temps, que je pense qu'il faut d'abord se concentrer là-dessus. Souhaitons-nous embarquer à bord d'une fusée pour laisser derrière nous les ruines d'un monde pollué ? « Nous avons détruit notre propre planète – à qui le tour ? » En quoi ceci pourrait être une réponse satisfaisante à nos problèmes ?

Le nouveau livre de Roc, And, vient de paraître. Pour plus d'informations, allez sur son site.