La vie des autres

La Vie d’une réfugiée à Paris

On a donné un appareil jetable à Aïcha, arrivée d'Algérie il y a trois ans, pour qu'elle documente son quotidien.

par Félix Macherez
05 Octobre 2016, 5:00am

Bienvenue dans La Vie des autres, notre nouvelle colonne photo – en gros, on prête des appareils jetables à de parfaits inconnus afin qu'ils documentent leur quotidien. La plupart des personnes en question ne sont pas des photographes confirmés, et on se contrefiche du fait que leurs photos soient « jolies » ou non. On veut juste que ces contributeurs ponctuels nous montrent ce qui les intéressent, ce qu'ils ont tenu à immortaliser et comment ils vivent.

Cet article vous est présenté par Canal+, qui diffusera le documentaire EXODE ce mercredi 5 octobre à 20h55. Cliquez ici pour plus d'informations.

« Vous savez, les migrants ont souvent peur quand une personne qu'ils ne connaissent pas les approche. Certains d'entre eux sont des gens brillants – médecins, psychologues, professeurs, etc – et questionnent tout ce qui les entoure. Il faut établir un lien de confiance avec eux pour pouvoir rentrer dans leur intimité, et ça peut prendre beaucoup de temps », m'a expliqué Claude Fordy – bénévole depuis plus de 10 ans à la Coordination Laghouat en tant que formatrice en français, et présidente depuis cinq ans – quand je l'ai rencontrée dans les locaux de l'association située à la Goutte d'Or, à Paris.

« Les différents secteurs de l'association permettent à certains migrants de bénéficier d'un accompagnement global dans leurs démarches d'accès au droit et d'autonomisation » m'a précisé Claude. C'était notamment le cas d'Aïcha B – une migrante que l'association suit depuis trois ans. Je l'ai rencontrée la semaine suivante. Après avoir quitté l'Algérie, cette femme de 41 ans s'est retrouvée à Paris, sans argent et sans papier. Habitant chez des connaissances à la Goutte d'Or, Aïcha s'est rendue à la Coordination Laghouat pour qu'on lui file un coup de pouce. L'association lui a apporté son soutien, et – par le biais de la domiciliation et de la médiation – elle a pu accéder à un hébergement d'urgence. Ça fait aujourd'hui trois ans qu'elle y suit des cours de français et qu'elle y demande de l'aide administrative.

Lors de notre première rencontre, on a brièvement parlé de sa situation et je lui ai filé un appareil photo jetable en lui demandant de retranscrire au plus près sa réalité. J'ai récupéré l'appareil la semaine suivante ; on a ensuite discuté des clichés et de son quotidien.

Aïcha B. dans son appartement.

VICE : Depuis combien de temps habitez-vous à Paris ?
Aïcha :
Ça fait trois ans. Je suis venue à Paris pour soigner mon cancer et pour que ma fille vive une meilleure vie que moi. C'est compliqué pour moi de vivre en France mais quand je pense à ma fille, je sais que j'ai fait le bon choix.

Quelle est la réalité d'une femme migrante ?
C'est dur d'être une femme migrante – je me suis déjà faite frapper plusieurs fois par des gens que je côtoyais, par exemple. Mais, en général, je pense que c'est un monde plus facile pour une femme que pour un homme. Moi, je suis cachée dans un appartement à faire le ménage ; les hommes sont moins facilement embauchés et plus facilement repérables.

Quand on est migrante, survivre est difficile. Pour m'en sortir, j'ai fait beaucoup de travaux de remplacement dans tous les domaines – femme de ménage, pâtissière, garde d'enfants – et même des travaux comme la peinture et le jardinage.

Le problème, c'est que le travail est très irrégulier et que je suis tout le temps payée au noir. Parfois mon employeur me paye qu'à moitié et je ne peux rien dire. Je ne peux rien faire pour deux raisons : j'ai besoin d'argent – quel que soit le montant, pour manger et payer des affaires à ma fille – et j'ai peur de me faire dénoncer à la police. L'association m'aide pour ce genre de choses, aussi.

Dans l'appartement d'Aïcha B.

Je vois. D'ailleurs, comment avez-vous connu l'association?
Je logeais dans le quartier. Je suis passée devant plusieurs fois. J'ai décidé de venir ici pour apprendre le français quand j'ai réalisé que je ne pouvais pas communiquer avec les médecins et que j'avais honte de ne pas comprendre quand l'institutrice de ma fille me parlait. Je prends des cours deux fois par semaine depuis trois ans.

En gros, comment se passent vos journées ?
Quand on pense aux immigrés, les gens pensent tout de suite aux migrants qui dorment dans la rue, mais ce n'est qu'une partie de la réalité. Les gens comme moi forment l'autre partie. On est la majorité qui ne fait pas de bruit – on ne fait pas de bruit parce qu'on a peur et qu'on veut rester en France.

J'habite depuis neuf mois dans un hôtel social à Viry-Châtillon, à une heure et demi de Paris en RER. J'accompagne ma fille à l'école le matin. Je fais du bénévolat à l'association quand j'ai le temps. Actuellement, j'ai réussi à trouver un job de couturière alors je travaille tous les jours. L'après-midi, je vais chercher ma fille à l'école, je l'aide à faire ses devoirs dans les locaux d'une association, et on rentre chez nous. Le week-end je me repose et je m'occupe de ma fille.

Un cours de français à l'attention des migrants.

Quels types de personnes vivent avec vous ?
Il y a des migrants de toutes les nationalités – surtout des Roumains, des Marocains, des Tunisiens et des gens d'Afrique Noire. La moitié des occupants sont des femmes avec leurs enfants, comme moi.

On a notre propre petite chambre, et les cuisines sont au premier étage – on a des créneaux pour faire à manger ; parfois je cuisine pour les femmes de mon étage quand elles rentrent tard du travail. Je me suis fait quelques amies ici, mais les gens changent d'endroit régulièrement, alors c'est dur de créer des liens solides.

Je n'ai pas vu de visage d'autres migrants sur vos photos, ils ont peur de se montrer face caméra ?
Oui, ils sont très méfiants. C'est ça de vivre dans l'illégalité.

Je comprends. Comment vous sentez-vous en France ?
C'était mon rêve de venir en France ; j'en rêve depuis que j'ai 14 ans. Aujourd'hui, ma fille est scolarisée et elle vit une meilleure vie que moi à son âge. Alors je persévère. J'ai encore un an à tenir comme ça avant de demander mon titre de séjour.

Le plus dur, c'est de ne pas voir sa famille et de penser qu'à tout moment quelqu'un de proche peut mourir et qu'on n'a pas pu passer plus de temps avec lui. Je sais que si je retourne en Algérie, je ne pourrai plus revenir en France. C'est pour ça que je pleure tous les soirs après notre Skype quotidien.

Rendez-vous sur le site de l'association pour en savoir plus, et retrouvez Félix sur son site.

Plus de photos ci-dessous :

Devant l'immeuble d'Aïcha B.

Non loin de l'école de la fille d'Aïcha B.

Devant l'école de la fille d'Aïcha B.

Aïcha B.

Dans l'appartement d'Aïcha B.

Avec les enfants de plusieurs résidents de l'hôtel social dans lequel vit Aïcha B.

Dans les couloirs de l'hôtel social dans lequel réside Aïcha B.

Cet article vous est présenté par Canal+, qui diffusera le documentaire EXODE ce mercredi 5 octobre à 20h55. Cliquez ici pour plus d'informations.