Culture

Ce fanzine canadien était punk avant même que le punk n’existe

Lancé à l'été 1971, « Denim Delinquent » a soutenu les premiers groupes véners ignorés de la presse rock.
Sandra  Proutry-Skrzypek
Paris, FR
4.7.16
denim delinquent

Toutes les pages de « Denim Delinquent » sont publiées avec l'aimable autorisation de HoZac Books

À l'aube des années 1970, le rock'n'roll, autrefois symbole de la rébellion, s'était transformé en une auguste institution culturelle, et les musiciens comme les critiques prenaient l'avantage de ce tout nouveau prestige. Alors que les groupes bénéficiaient de budgets illimités pour enregistrer de longs morceaux de rock progressif, les journalistes suivaient le rythme en écrivant des critiques élogieuses. Des groupes tels que les Stooges, Grand Funk et les New York Dolls ont été éclipsés de la scène au profit de gamins idiots dénichés par les soi-disant créateurs de tendance des publications rock, créant un fossé entre la hiérarchie et les fans amateurs de sons bruts.

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C'est là que des mecs comme le canadien Jim Parrett sont entrés en jeu. Inspirés par les rares voix irrévérencieuses du journalisme rock – à savoir Lester Bangs, Richard Meltzer, Mike Saunders et Nick Tosche – Parrett et ses pairs ont créé des publications de petite envergure une décennie avant le boom des fanzines punk. « Rolling Stone a ouvert la voie avec des approches intéressantes de la scène musicale, avant de succomber au délire intellectuel », déclare Parrett. « Dans le rock'n'roll, l'intellect ne fait qu'entraver les choses. Je voulais transmettre des sensations, des sons. »

C'est ce qu'il a essayé de faire via Denim Delinquent, un fanzine lancé au cours de l'été 1971. En l'espace de huit numéros polycopiés, il a traqué les meilleurs groupes de rock de Londres, Los Angeles et de son Canada natal. Delinquent était librement inspiré par les sons tapageurs, les drogues bon marché et le magazine Mad.

« Denim Delinquent n'avait pas une vision du rock aussi large que celle de Rolling Stone ou Creem, déclare Parrett. Pour Mark A. Jones [le co-rédacteur] et moi, il s'agissait surtout de puissance, de volume, de son de guitare, de martèlement des caisses. À l'instar de beaucoup d'autres rédacteurs de fanzine, nous étions en mission. C'était une passion pour nous. À la différence des gros médias, nous faisions ce que nous voulions et n'avions pas besoin d'écrire de jolis articles sur Joni Mitchell ou James Taylor. Nous avions la liberté de nous inventer sans nous demander si quelqu'un allait lire le truc. C'était un peu notre journal, avec des illustrations barges et beaucoup de rock. Nous écrivions pour nous-même, sans imaginer que quelqu'un aurait envie de nous lire. »

Et pourtant, les lecteurs étaient au rendez-vous. Les fans de Delinquent comptaient non seulement des rédacteurs de fanzine comme Phast Phreddie Patterson de Backdoor Man, les futurs membres des Dictators et le grand chef de la Teenage Wasteland Gazette, Andy Sternoff, mais aussi certaines des inspirations des rédacteurs. Quand Lester Bangs a envoyé une critique non sollicitée du quatrième album solo de Lou Reed, Sally Can't Dance, Parrett et Jones ont su qu'il fallait la publier. « Le numéro six de Denim Delinquent était terminé, mais il était hors de question pour nous de ne pas inclure un article écrit par notre idole », déclare Parrett. « Une page a donc été coupée et remplacée par l'article de Bangs. Mais l'article était très long et la police était minuscule, afin que tout tienne sur une page – mais ça aurait vraiment mérité deux pages. »

Denim Delinquent s'est également attiré les bonnes grâces de futures rock stars. Le magazine a soutenu Kiss dès le départ, ce que le groupe n'a jamais oublié. « J'ai vu Kiss en première partie de Blue Öyster Cult en 1974 », se souvient Parrett. « Si les maquillages et les costumes étaient marrants, j'ai surtout été marqué par leur son monstrueux et puissant. C'est précisément le son que j'aimais à l'époque. Le fait qu'ils aient été ignorés par l'ensemble de la presse rock les rendait encore plus attirants. Gene Simmons nous a souvent contactés. Il était très poli et se souvenait toujours de nos noms, même quand on ne se croisait pas pendant un an. Après un concert en 1976, le groupe a bien voulu signer une douzaine de copies du magazine, que nous avons distribuées lors d'un concours entre les abonnés. »

C'est à partir de là que Parrett a commencé à récolter les fruits du projet qui le passionnait. Il est devenu pigiste pour des magazines rock professionnels et était payé par les maisons de disques pour vérifier l'image des groupes. D'ici 1977, il avait un boulot et une famille, vivait à Dallas et avait mis les fanzines de côté.

« J'ai mis en contact quelques groupes punk et j'ai arrêté d'écrire, ce qui a été un véritable soulagement – j'ai toujours détesté écrire et je détesterai toujours ça, déclare-t-il. Je suis devenu un larbin d'entreprise de plus, redoutant chaque instant de cette vie, passant mes week-ends avec mes pauvres gamins dans des magasins de disques. »

Ces dernières décennies, les historiens du protopunk Chris Stigliano et Jeremy Cargill ont chanté les louanges de Denim Delinquent dans leurs magazines – respectivement Black to Comm et Ugly Things. Leurs voix ont dû être entendues puisqu'un recueil de tous les numéros a vu le jour chez la branche éditoriale du label punk HoZac, à Chicago. De retour au Canada après des années au Moyen-Orient, Parrett est excité mais sceptique quant à la façon dont son fanzine sera perçu 40 ans après.

« Je pense que Denim Delinquent ne sera jamais plus qu'un détail sans importance, avance-t-il. La plupart des choses que j'ai écrites n'étaient qu'un flux de conscience. C'était seulement pour rire, sans but intellectuel spécifique. Les fanzines d'aujourd'hui sont des merveilles de recherche sur les groupes et leur histoire. Certes, Denim Delinquent a publié des interviews sympas de Ron Asheton, Iggy Pop et autres, mais si vous cherchez de la nourriture intellectuelle, vous êtes au mauvais endroit. En revanche, si vous cherchez juste du divertissement, bienvenue à bord. »

Un recueil réunissant les huit numéros de Denim Delinquent est disponible chez HoZacRecords.