Les selfies djihadistes : les islamistes partis en Syrie adorent les réseaux sociaux

Depuis plusieurs semaines, les combattants de l'EIIL postent des selfies sur leurs comptes Instagram, Facebook et Twitter afin de recruter un peu de chair fraiche pour venir les rejoindre en Syrie.

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déc. 8 2013, 9:00am

Suite à leur condamnation publique par Aymann al-Zawahiri, le leader d'al-Qaida, et après avoir accidentellement égorgé un des combattants d'un groupe allié, on peut à juste titre affirmer que la réputation du groupe djihadiste l'État Islamique a beaucoup souffert lors de ces deux dernières semaines. Ils ont donc décidé de redorer leur blason, comme tout autre bon militant islamiste l'aurait fait. Malheureusement, compte tenu de leur attitude et de leurs derniers kidnappings de journalistes en date, ils ont très difficilement accès aux médias. Du coup, ils ont fini par se tourner vers les médias sociaux – comme beaucoup d'autres auparavant.

Depuis plusieurs semaines, les combattants de l'EI et de la division de la Brigade moudjahidine postent des selfies sur leurs comptes Instagram, Facebook et Twitter afin de médiatiser leur combat et de recruter un peu de chair fraiche pour venir les rejoindre en Syrie. Au final, ces photos nous offrent un étrange et fascinant regard sur les groupes islamistes les plus craints et incompris de tous.

En théorie, la Brigade moudjahidine n'appartient pas à l'EI. Cependant, elle est considérée par plusieurs analystes comme étant la subdivision la plus importante du groupe. Les petites perles qu'on trouve sur les réseaux sociaux semblent renforcer cette hypothèse.

Sur cette photo, on voit le combattant anglais Ibrahim al-Mazwagi au combat avec Omar Shishani, un Tchétchène Géorgien, ancien leader de la Brigade Moudjahidine devenu commandant de l'EI dans le nord de la Syrie.

Al-Mazwagi, 21 ans, est mort au combat en février dernier. Ce collage l'honore en tant que martyr, en compagnie de son ami et compagnon de route, Abu Qudama.

Ci-dessus, deux autres martyrs britanniques, Choukri Ellekhilfi, 22 ans, et Mohammed El-Araj, 23 ans. Ici, le duo se trouve dans un webcafé djihadiste d'Atmeh, un village à la frontière turco-syrienne désormais strictement contrôlée par l'EI. Suite à la mort des deux amis, un combattant anglais a rédigé un hommage élogieux sur le profil Facebook d'El-Araj :

« Ce frère n'a pas besoin d'être présenté. Ses proches savaient qu'il avait emprunté le droit chemin. C'était un garçon poli. Il est venu ici avec un frère et a quitté ce monde avec lui. Tous deux, ils étaient stricts et rigoureux. Ils faisaient partie des meilleurs éléments de leurs régiments – en l'espace d'un mois, ils ont été promus commandos et ont commencé à former les autres. Ils étaient tous les deux mariés et ont quitté leurs épouses pour devenir des frères Fi Sabilillah. Ils ne pouvaient plus rester assis sans rien faire face à la dégradation de l'oumma. Ils étaient tous les deux durs envers les non-croyants et humbles envers ceux qui fredonnaient « la illaha illa llah ». Ils ne perdaient pas leur temps à se disputer avec un musulman, même s'ils se trouvaient dans leur bon droit. Wollahi, ils se sont fait remarquer parmi les meilleurs djihadistes d'entre nous. Puisse Allah le tout savant, le tout sage, le miséricordieux, le juge parmi tous, le roi des rois accepter tous leurs efforts, pardonner leurs pêchés, nous laisser nous réunir avec eux, prendre soin de ceux qu'ils laissent derrière eux, nous garder tous fidèles au haqq et nous faire profiter de ses bienfaits jusqu'à ce qu'IL nous regarde et sourisse. Que paix et bénédiction soient sur Mahomet, le meilleur de tous, sa famille et ses sahaba. Mon frère philistin qui nous a battu à la ligne d'arrivée ! Nous arrivons bientôt, inch'allah.

Les nombreuses pertes subies par les Anglais et les autres djihadistes européens mentionnés dans la tribune ci-dessus dément - au moins partiellement - les propos des membres relativement laïcs de l'Armée Syrienne Libre. Ils affirment que l'EI et leurs alliés combattent rarement, pour ne pas dire jamais, le régime :

Il est, parmi les croyants, des hommes qui ont été sincères dans leur engagement envers Allah. Certain d'entre eux ont atteint leur fin, et d'autres attendent encore ; et ils n'ont varié aucunement dans leur engagement.

Les accusations comme quoi l'EI préférerait combattre les rebelles laïcs au lieu de s'attaquer au régime semblent avoir irrité le groupe, qui a répondu en publiant des images très intenses de ses combats sur son compte Vimeo (désormais fermé).

Mais au même moment, plusieurs pages anglaises annonçaient des combats contre le groupe de l'Armée syrienne libre du Ghuraba al-Cham, dont les membres se sont fait une triste réputation de criminels, d'extorqueurs et de pilleurs dans la population syrienne.

Cette photo montre une partie du butin récupéré par l'EIIL, après sa bataille victorieuse contre les « criminels » de Ghuraba al-Cham. Plus tard, l'EI a exécuté les commandants du groupe de l'Armée libre, comme on peut le voir sur cette violente vidéo.

Beaucoup d'images postées sur les réseaux sociaux ont été prises au webcafé d'Atmeh et montrent la vie relativement normale des djihadistes loin de la ligne de front. Dans le but de recruter plus d'européens, les combattants anglais qualifient régulièrement la guerre en Syrie de « Djihad 5 étoiles » et encouragent leurs compatriotes à les rejoindre tant qu'ils le peuvent toujours.

Un compte Facebook anglais s'est d'ailleurs moqué des avertissements envoyés par la Police aux gens suspectés de vouloir partir en Syrie.

L'avertissement lancé par la Police anglaise, qui annonce notamment les dangers que représente le franchissement de la frontière turco-syrienne

« Le message envoyé par la Police à ceux suspectés de partir en Syrie m'a fait rire lool !!... Quelle blague ! »

Le même compte s'est ensuite moqué de la facilité avec laquelle les djihadistes étrangers peuvent franchir la frontière entre la Turquie et la Syrie :

« La frontière entre la Syrie et la turquie... A quel point ça semble simple !! Qui pense qu'ils peuvent sauter ça ???...Subhan'ALLAH... 1 heure de vol depuis Istanbul, 30 minutes de route depuis Hatai et, bing bang boom, on y est ! »

Un autre compte anglais sur Tumblr a prétendu que les gardes-frontières turques facilitaient l'entrée de moudjahidin en Syrie, malgré les récents démentis de la Turquie à propos d'un soutien aux groupes djihadistes (les notes entre crochets sont celles de l'auteur du texte) :

« Un énorme véhicule de l'armée turque est apparu à la frontière que l'on s'apprêtait à franchir. Sur son toit, il y avait une mitrailleuse avec un soldat à son contrôle et deux hommes de plus à l'intérieur. Quelques-uns d'entre nous ont pensé que tout était fini, que l'on allait devenir martyrs ou se faire arrêter. Étrangement, mon cœur se sentait en paix. Ils nous ont demandé de sortir de notre véhicule et d'ouvrir nos bagages. Ils nous ont ensuite demandé si nous appartenions à jaysh al-hur [l'Armée Syrienne Libre], nous leur avons répondu que non. Nous étions ici pour la sadaqah et nous n'avons pas menti quant au fait que nous ne voulions rien avoir à faire avec les martadun [appostats] de jaysh al-hur, [l'Armée syrienne libre].

Le commandant a hésité entre nous renvoyer ou nous laisser franchir la frontière. Mais quand le conducteur lui a révélé notre nationalité, les Turcs ont souri. Quelle tristesse de voir qu'ils aiment le deen [religion/droit chemin] mais qu'ils avaient préféré prêter allégeance au tawagheet [dirigeants tyranniques]. Après avoir fouillé nos bagages et s'être offerts une de nos paires de gants (ils ne nous ont pas laissé le choix), ils nous ont laissé continuer notre route. Nous n'avons pas caché notre joie, et ça s'est tellement vu sur nos visages qu'ils nous ont souri. Ils ont juste demandé au chauffeur de faire demi-tour et de partir, et ils nous ont laissé traverser la frontière à pied. »

Une fois rendus en Syrie, la vie semble être plus cool pour ces touristes djihadistes anglais. Ils reçoivent notamment des colis de nourriture venus directement de chez eux.

Le Jihad... Sponsorisé par Pot Noodles et Asda

Des bonbons occidentaux pour gosses...

Auxquels viennent s'ajouter les villas de gangsters qu'ils se voient offrir :

Cette vie a parfois un étrange goût de vacances et de saveurs traditionnelles. Et, contrairement à leurs compatriotes anglais à Kavos ou Magaluf, ils n'ont pas à digérer des cochonneries comme du taboulé ou du hoummous étranger. Au lieu de ça, ils ont droit à des pizzas...

Et des kebabs :

Et comme l'a dit un combattant qui se croit visiblement au Club Med :

« Nous vivons très bien AL-HAMDULILLAH ! Je viens de télécharger quelques images pour vous montrer ce qu'Allah peut nous offrir sur cette terre sainte du Shaam ! A noter que ma maison n'a seulement qu'une seule chambre... Les autres en ont 5 ou + avec des piscines, etc... Encore un AL-HAMDULILLAH pour CELUI qui nous a offert ce que nous avons ici. IL sait que j'aime un peu la Dunyaavec mon deen lol »

Mais il y a aussi d'autres choses que de la junk food et des bonbons. Notamment des entraînements avec tout un arsenal de différentes armes dans les oliveraies des alentours d'Atmeh.

Leurs jouets personnels...

Ce que signifie être jeune, insouciant et en guerre sainte :

« Nous avons Internet, des téléphones, des cheeseburgers lol, des pizzas... Il y a aussi des marchés, des écoles pour les enfants, des cours pour adultes, des tribunaux islamiques et plein d'autres trucs ! »

Cependant, comme dans tout autre groupe de jeunes mecs qui vivent ensemble, certaines plaisanteries peuvent tourner au bizutage :

« Triste de voir des adultes venir faire le djihad et prétendre aimer les grandes choses matérielles... Wollahi, quelle blague ! Vous me faites pitié et je plains vos femmes. »

Une villa surplombant Atmeh et affublée du drapeau noir de l'EIIL revient souvent sur les photos postées par les djihadistes. Il semblerait qu'elle soit la nouvelle maison des combattants britanniques. C'est aussi là qu'ils s'entraînent :

Ils ont aussi une piscine pour se détendre :

Un tel endroit peut se traquer facilement par satellite. Ce qui laisse à penser que les djihadistes n'ont aucune connaissance des méthodes de sécurité les plus élémentaires, ou qu'ils ne craignent pas les bombes du régime et la surveillance des services de renseignements étrangers.

Des rapports récents indiquent que le gouvernement turc a commencé à restreindre l'accès à la Syrie aux djihadistes étrangers. L'heure de gloire du « djihad 5 étoiles » pourrait toucher à sa fin.

Malgré ça, les appels au recrutement au djihad dans cette Syrie dévastée font autant rêver que les dépliants diffusés par les agences de tourisme à l'époque où le pays était en paix.

« Aux frères : Qu'attendez-vous ? Il y a ici tout un paquet d'armes qui attendent que vous veniez jouer avec. Nous égorgeons régulièrement des moutons selon le nombre de frères présents et il y a beaucoup de nourriture. Il y a aussi plein de femmes qui attendent de se marier avec impatience ;). Nous attendons la venue de la progéniture de l'armée de l'Imam Mehdi selon la volonté d'Allah. Musulmans, vous trouverez ici l'honneur.

« Aux sœurs : Qu'attendez-vous ? Les vêtements de vos maris ont besoin d'être lavés ! (je rigole) mais sérieusement, qu'attendez-vous ? Ici, vous pourrez porter vos voiles sans vous faire harceler. Ici, aucune femme n'est prise à parti et si cela arrive, une grande sanction sera prononcée car l'honneur d'une femme ne doit jamais se trouver altéré. Ici, il y a aussi des dizaines de moudjahidin qui souhaitent se marier. Bien qu'ils soient féroces aux combats, ils sont très doux. Sans femme pour les aimer et sans mère pour leurs enfants, ils sont comme des orphelins qui attendent qu'on les aime comme leurs parents les ont aimé. Rejoignez-nous sur la terre de l'honneur. Nous avons ici besoin de vous.

« Nous n'avons ici pas seulement besoin d'hommes et d'argent. Nous avons besoin de communautés pour aider à la construction de l'Etat Islamique. Rejoignez-nous dès maintenant, avant que l'entrée dans le pays ne devienne trop difficile.

C'est sans doute parce que leurs propriétaires se font tuer, mais les comptes djihadistes se font de plus en plus silencieux. Mais de jeunes Anglais irréductibles continuent à venir se battre, à vivre en Syrie et à uploader leurs exploits sur Internet, au grand plaisir de leurs amis et des journalistes curieux. Comme l'a noté le combattant britannique Abu Qa'Qaa à propos de la récente médiatisation des jeunes volontaires étrangers partis en Syrie :

« Les médias anglais reprennent nos images dans leurs journaux. Ils n'ont pas conscience que cela inspire de nouveaux jeunes à venir faire le Jihad. Mais ne vous inquiétez pas, nous n'avons aucune envie de revenir. :) »

Suivez Aris sur Twitter : @arisroussinos

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