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Il reste des indignés près de Bastille, et ils ont l'air d'attendre un truc qui n'arrive pas

par VICE Staff
06 Juillet 2011, 11:30am

Il paraît qu’il reste quelques Indignés place de la Bastille, mais tout le monde s'en fout. Du coup, on y est allé et le seul rassemblement qu'on a vu, c'était une petite dizaine de mecs « sur place », ou plus précisément, sur un terre-plein près du métro Bréguet-Sabin. On y a aussi trouvé quatre fourgons de CRS, installés là depuis le 29 mai, date à laquelle ils ont délogé les Indignés assis devant l'opéra à coups de pied au cul. C’est là que nous a accueilli Jérémy, un Indigné ravi de nous voir arriver, puis hyper déçu de se rendre compte qu’on était là pour écrire sur eux et non pas pour rejoindre leur mouvement. 

Jérémy fait partie du pôle « logistique », comme il l’a écrit en gros sur une feuille A4 petits carreaux avec des stabilos de couleurs différentes. Il a rejoint le mouvement Démocratie Réelle presque à ses débuts, il y a deux mois. Après avoir employé deux ou trois fois la terminologie « Indignés » pour qualifier le groupe au sein duquel il officie, Jérémie nous rappelle à l’ordre : « Ce sont les médias qui nous ont collés cette étiquette mais nous sommes plus qu’indignés, nous avons des idées. » Jérémie dit faire partie de la « génération sacrifiée », une génération qui en chie mais qui « a fait beaucoup d’études et que les dirigeants auraient tort de sous-estimer ».

Les membres de Démocratie Réelle (et non pas « les Indignés ») arrivent au compte-gouttes entre 19h et 20h. Ce soir, ils sont environ 25, ce qui est autre manière de dire « pas grand monde ».

Une AG débute aux alentours de 19h30. Démocratie Réelle est divisé en plusieurs commissions qui se rassemblent régulièrement, chaque commission étant chargée d’un domaine particulier. Thierry est ethnologue et fait partie de la commission écologie ; on comprend vite qu’il a un rôle important au sein de l'organisation, bien que son auto-modération refuse de nous le confirmer. À 60 ans, Thierry a vécu dans des communautés hippies et chez les Indiens d’Amazonie. D’après lui, le mouvement s’essouffle car le gouvernement a tendance « à minimiser une situation pourtant alarmiste. » En revanche, il est convaincu qu’après 2012, la France connaîtra à son tour un plan d’austérité, mais il nous rassure : « ce ne sera pas aussi grave qu’en Grèce ; on ressemblera plutôt à l'Espagne ou à l'Irlande. » Cool. Pour lui, la majorité des membres de Démocratie Réelle ont entre 25 et 30 ans, ils sont souvent étudiants ou sans emploi. « On rencontre énormément de mélenchonistes, des anarchistes, des membres du NPA et du Socialisme d’en bas. Notre mouvement est original, autogéré et apartidaire », rappelle-t-il.

Sur cette photo Thierry dévoile son air le plus indigné et porte un badge qui parle de gaz de schiste.

Tout le monde se salue et chacun se présente : les gens débarquent à vélo ou à pied, souvent en jeans retroussés et avec des bières. Il y a même un manifestant bébé, emmitouflé dans un linge qui lui donne un air d'arbre. On distingue deux groupes majoritaires : les « roots » et les « vieux gauchos », soit les deux ailes majoritaires de l'extrême-gauche française des quinze dernières années.

À 26 ans, Sophie ne voulait pas « galérer », du coup elle a passé un concours pour entrer dans la Fonction publique. « De nos jours, si on ne passe pas de concours, on n’a pas de travail. Mais, j’ai toujours été militante. » Elle est là tous les soirs et participe à toutes les manifs. Elle veut que le mouvement fasse écho à celui des retraites, mais qu’il dure aussi plus longtemps. Un « vieux sage » vêtu d’un marcel blanc vient se mêler à la conversation. Il tient une baguette de pain dans sa main droite. « Ici, c’est pas ATTAC, ici c’est pour les débutants. C’est des babas cools, ça me rappelle '68. En fait ce sont des babas cools propres. »

Sophie a galéré, mais ça ne se voit pas sur cette photo. À ses côtés François, qui connaît bien « Ben », un type visiblement important bien que pas grand monde se souvienne de qui il s’agit.

Fred participe activement aux journées d'action. Il commence à nous raconter qu’il a rejoint le mouvement parce que pour la première fois de sa vie, il est persuadé que « des choses importantes » peuvent changer. « Quand tu vois que le mouvement s’est répandu de Grèce en Espagne puis dans beaucoup de pays d’Europe, que tous les jeunes tiennent les mêmes revendications, tu te dis qu’il y a un truc. » C’est à ce moment-là qu’il est alpagué par une nana au teint halé sur un vélo tout terrain. En l’écoutant on apprend que la meuf a fait Bruxelles/Paris à vélo et qu’elle passe voir les Indignés de Paris ce soir avant de repartir le surlendemain en direction des Pyrénées, toujours à vélo.

Fred et re-François. Il aurait voulu qu’on fasse une photo de groupe, parce qu'il est partisan de la force du nombre.

Un petit groupe semble écouter attentivement le récit d’un mec trapu, vêtu d'un t-shirt et d'un bermuda gris. Grégory a 27 ans, et ça fait dix ans qu’il milite pour les sans-papiers tunisiens. Il est au chômage et tient dans la main sa condamnation à 398 euros d’amende pour désobéissance civile, ce qui a l'air de l'amuser. Pendant une manif pour les immigrés tunisiens à Madeleine, il a bloqué la route en se couchant au milieu de la circulation et a refusé de se lever quand les forces de l’ordre l’ont sommé de le faire. Grégory est loin d’être un novice en matière d’activisme et a développé une tactique basée sur la vengeance juste : « Quand l’État m’attaque, j’attaque l’État. » Les frais d’avocats, il n'en a rien à branler. Une avocate militante s’occupe de lui et « refuse » qu’il la paie. Au sein du mouvement Démocratie Réelle, Grégory est à l’origine de la commission Immigration, composé d’un seul membre pour le moment. « Ça n’a pas l’air d’intéresser beaucoup les gens… », soupire-t-il.

Grégory s’est vu refuser sa comparution immédiate après son arrestation place de la Madeleine. Selon lui, les flics (qui lui avaient tapé dessus) voulaient attendre que son œil s’ouvre.

À 20h30, deux cercles sont formés, et il s’agit des deux commissions réunies ce soir. La prochaine grosse étape du mouvement se déroulera dans les Cévennes où 25 000 personnes venues du monde entier sont attendues pour palabrer d’énergie nucléaire, de gaz de schiste, d’ethnocentrisme et de « développementisme ». En attendant, c’est les vacances à Paris, ce qui veut dire mort lente des mouvements de contestation quels qu’ils soient. Jérémy nous confie, « les autorités, qui nous avaient fortement réprimées au départ, nous lâchent la grappe en ce moment parce qu’elles voient bien que le mouvement ne prend pas. Mais nous allons bientôt passer le cap de la "maturité" ». Ce qu’il veut dire, c’est qu’il espère que très bientôt Démocratie Réelle aura des AG qui fonctionnent, suivra un calendrier d'action, et surtout, que des gens autres que des nourrissons le rejoindront pour s'indigner en communauté. En attendant, ils boivent une bière.

La commission « démocratie interne », en pleine réunion

TEXTE ET PHOTOS : ELVIRE CAMUS ET LISYANE MERCADIER