Les Cholombiens

The Colombian Embassy se trouve dans la ville de Monterrey. Elle est entourée d’une petite troupe de commerçants qui vendent des DVD piratés, des pornos amateur et des polos contrefaits.

|
18 Mai 2011, 12:00am

ENRIQUE “PELÓN” OLVERA
The Colombian Embassy se trouve dans la ville de Monterrey. Elle est entourée d’une petite troupe de commerçants qui vendent des DVD piratés, des pornos amateur et des polos contrefaits. The Embassy est un petit stand situé dans la Revolución Street, dirigé par un type qui s’appelle Mario Duran et qui vend toutes sortes de babioles importées de Colombie : des tee-shirts « I love Barranquilla », des autocollants, des drapeaux, des porte-clefs, des peintures de paysages tropicaux, des chapeaux de paille, des tambours et des guacharacas – mais surtout, de la cumbia.

Depuis les années soixante, les habitants de Monterrey (en particulier ceux qui vivent dans les quartiers ouvriers de La Independencia et de La Campagna) dansent au rythme de la cumbia colombienne. On ne sait toujours pas comment cette ville industrielle du nord est devenue le bastion de la cumbia au Mexique. Une hypothèse voudrait que des travailleurs venant de San Antonio aient invité quelques-uns de leurs collègues colombiens à fêter Noël à Monterrey, lesquels auraient ramené quelques disques de chez eux pour les passer à la fête.

Une autre version, violemment démentie par la plupart des locaux à qui j’ai adressé la parole, veut que des disques de cumbia servant à dissimuler de la cocaïne partaient du Mexique pour s’exporter aux États-Unis.

La raison la plus recevable – la plus chiante, aussi – est que les sonideros du coin (des DJ avec des sound systems portables) ont commencé à ramener des disques colombiens de Mexico, simplement parce qu’ils les aimaient bien. Un sonidero en particulier, Gabriel Duenes, a été crédité comme étant le type qui a défini la cumbia de Monterrey.

Gabriel a une soixantaine d’années et possède toujours un stand en plein air où il vend des tee-shirts, des CD piratés avec des covers photocopiées et surtout, ses propres mixtapes. Dans les années soixante, pendant l’une de ses fêtes, son magnétocassette a chauffé et la musique a commencé à ralentir. À partir de là, les gens lui ont demandé de passer des versions ralenties de ses mixtapes, et c’est comme ça que la cumbia rebajada est née. Selon Toy Selectah, une sorte de pendant mexicain de Diplo, DJ Screw s’est inspiré de ces cumbia stoner pour accomplir ce qu’il a fait à Houston dans les années quatre-vingt-dix, ce qui semble assez logique puisqu’il y avait des milliers de travailleurs de Monterrey immigrés dans le coin à l’époque.

Au cours des années, tandis que la cumbia de Monterrey commençait à prendre de l’ampleur, un style a émergé parmi les auditeurs de la classe ouvrière, qui n’était ni mexicains, ni colombiens. Pas vraiment américains non plus, en réalité.

Tous les dimanches après-midi, après avoir dansé pendant tout le week-end dans des bars et des clubs, un groupe de Colombianos mexicains se rassemblent devant le 7-Eleven, au pied de la Latino Tower dans le centre de Monterrey. En prenant exemple sur les cholos de Los Angeles et sur quelques idées reçues sur la Colombie tropicale, ils portent des grandes chemises hawaiiennes ou des chemises à carreaux au dessus des Dickies les plus larges qu’on puisse trouver sur le marché du pantalon. Ils prennent soin de les matcher avec leurs Converse et leurs lacets (un des types qu’on a rencontrés avait quatre différentes paires de Chucks avec sept couleurs de lacets), et ajoutent à leur panoplie une casquette de baseball customisée, portée de façon assez serrée pour qu’elle ne couvre pas toute la tête et qu’elle repose délicatement sur leurs mèches. La casquette est entièrement recouverte de peinture ou d’écritures brodées sur lesquelles on retrouve le nom de leur propriétaire, de leur petite amie, de leur bande, de la radio qu’ils écoutent, de leur quartier, etc.

Quelques Colombiens portent des icônes religieuses – des escapularios – autour du cou avec des images de San Judas Tadeo, la Vierge de Guadalupe, la Santa Muerte ou même Pancho Villa. Au départ, elles ressemblaient à celles que portent les moines, mais elles se sont vite transformées en énormes bannières faites maison qui peuvent être utilisées à but informatif, à l’image de leurs casquettes. Des noms de gangs tels que Los Temelocos, La Dinastia de los Rapers, Foxmafia ou encore Latinaz sont brodés sur le tissu. On a vu un gosse qui avait brodé les nombres 10.90 sur son escapulario. Je lui ai demandé s’il s’agissait d’une radio qu’il aimait écouter, mais il m’a expliqué que c’était un code pour le toluène, un composant chimique qu’on trouve dans du diluant pour peinture et que certaines personnes utilisent pour se défoncer.

Ces pancartes scapulaires sont géniales, mais l’aspect le plus important de la mode colombienne est la coiffure, dont les inspirations proviennent simultanément du hip-hop américain, du reggaeton portoricain et des vieilles peintures de guerriers aztèques.

L’arrière de leur crâne est entièrement rasé, révélant au passage une gigantesque queue de rat. Le dessus des cheveux est taillé en brosse, avec des mèches emocore sur le devant. Enfin, et c’est la partie la plus importante, ils se font pousser des pattes à la Snoopy qui partent du sommet de leur tête et collent à leurs joues grâce à de généreuses poignées de gel coiffant. Ils appellent ça l’Estilo Colombiano.

La communauté colombienne de Monterrey est assez tranquille, si on exclut les quelques types qui se shootent aux solvants. Par exemple, les gosses qui traînent au 7-Eleven s’y rendent parce que leur radio favorite, XEH 1420 AM, se trouve au 20ème étage de l’immeuble au-dessus du magasin. Pendant tout l’après-midi, ils appellent depuis une cabine téléphonique la station afin de leur demander de passer des morceaux et de faire de longues dédicaces à leurs potes et leurs petites copines. Alors que d’autres genres musicaux mexicains comme le narcocorridos sont des hymnes dédiés aux dealers locaux et leurs exploits sanguinaires, les chansons écoutées par les Colombianos traitent d’amour, de paix et d’amitié.

Mais comme n’importe où au Mexique, il y a beaucoup de tensions à Monterrey. Les cartels de la drogue utilisent souvent des remorques pour bloquer l’entrée des avenues principales. Les explosions de grenades ont lieu de plus en plus fréquemment, et la plupart des clubs où traînaient les Colombianos ont été pris d’assaut par les trafiquants de drogue. Tout le monde est angoissé, et dans des villes comme Monterrey où le clivage social est énorme, les gens qui s’habillent différemment sont sujets à la discrimination. La plupart des types qu’on a rencontrés nous ont avoué s’être fait passer à tabac par des flics ou des soldats qui, au passage, ont coupé leurs rouflaquettes avec des ciseaux ou des couteaux. Pas mal d’entre eux ont fini par se raser la tête et ont arrêté de porter des pantalons larges pour éviter de se faire harceler. Mais les vrais Colombianos bravent l’adversité et headbangent leur chevelure folle en dansant toute la nuit sur les beats du stoner cumbia..

On a fait une nouvelle émission qui présente nos photographes préférés. Ça s’appelle Picture Perfect, et Stefan est notre premier sujet. Vous pouvez la regarder sur www.vbs.tv/pictureperfect. Merci à Amanda Watkins


DIEGO

CRISTIAN “CLON”   MICHEL

SAMUEL “SAMMY” MARTINEZ

JUAN “EL TOPO”

ESTEBAN