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LE NUMÉRO MODE 2011

Eyes Behind

Depuis quelques mois, Eyes Behind n'est plus un groupe de filles. Elles viennent d'accueillir dans leurs rangs un collaborateur manifestement mâle qui est aussi leur producteur, leur manager, leur ange gardien, et l'un des membres du meilleur groupe...

par Julien Morel
26 Avril 2011, 12:00am



Depuis quelques mois, Eyes Behind n’est plus un groupe de filles. Elles viennent d’accueillir dans leurs rangs un collaborateur manifestement mâle qui est aussi leur producteur, leur manager, leur ange gardien, et l’un des membres du meilleur groupe de musique français, Cheveu. C’est aussi lui qui leur trouve des salles où répéter et qui se fait régulièrement engueuler pour des raisons difficilement compréhensibles pour un garçon comme « refuser de bien s’habiller ». Vous l’aurez compris, il s’est peu à peu imposé comme le chef incontesté du groupe, au nez et à la barbe de ses membres de départ – en disant ça, je sais que je m’expose à me faire latter les couilles par Mariette et Zaza, qui sont pourtant les deux filles les plus adorables au monde.

Le son du groupe oscille entre krautrock aride et post-punk mécanique sous infrabasses, ce qui, couplé aux chants féminins et aux bruits industriels de guitare, pourrait sans problème être rangé près du genre « no wave » dont sont amateurs les historiens des niches du rock ‘n’ roll. La plupart du temps, la répétition et le minimalisme confèrent à leur musique un style froid difficilement accessible et foncièrement antifun, mais ponctuellement, les lignes de basse font jaillir dans mon petit cœur de nerd des envies de danser, voire même de bouncer. C’est du putain de funk d’apocalypse.

On s’est retrouvés dans un rade près de Bastille pour parler de leur premier album introuvable, de leur passion méconnue pour la salsa et des études de stylisme de Zaza. À part ça, ils devraient sortir un nouvel album bien enregistré dans les prochains mois et faire des dates en Chine grâce à leur mystérieux contact hongkongais avec lequel ils correspondent par ondes ADSL.

Vous avez l’air de ramasser un peu.
Mariette (guitare) :
Ouais, un peu. Surtout lui, à cause du jetlag.
Olivier (basse, synthés) : Je suis arrivé il y a deux jours, je reviens de vacances en Martinique, un pote qui s’est installé là-bas m’a hébergé.

Comment ça s’est passé hier soir ?
M :
On s’est fait plaisir, même si le son n’est pas génial à La Cantine.
O : Il y a des gens qui disaient que c’était mieux à l’Espace B.

Ça vous a fait chier d’ouvrir pour un groupe de prog rock ?
O :
Je ne suis pas vraiment allé voir, pour tout dire.
M : C’était bien, mais ça a duré un peu trop longtemps, en fait.

Ça fait combien de temps que vous avez commencé Eyes Behind ?
M :
Ça fait un an. On s’est rencontrés en décembre 2009. On a commencé à jouer avec Vic, notre ­ancienne bassiste.
Zaza (batterie) : En fait, elle m’a hébergée les premiers jours, quand je suis arrivée à Paris. Le cinquième jour, on est allés au Gambetta pour le concert de Feeling of Love. Puis on a décidé de monter un groupe.

Vous jouiez dans quels groupes avant ?
M :
Je jouais dans Pussy Patrol, un groupe exclusivement composé de filles. On a fait des premières parties pour Cheveu, d’ailleurs. C’était très punk, on s’habillait avec des petites robes à pois rouges. On était vachement influencées par les riot grrrl. Puis on a fini par tourner en rond, ce qu’on faisait ne nous correspondait plus trop et c’est à ce moment-là que j’ai rencontré Zaza.

T’étais un genre de grungette.
M :
Non, pas vraiment, on mettait juste des fringues un peu abusées, un peu mauvais goût. En gros, tout ce qui était riot, ça m’a donné envie de prendre la guitare et de jouer, mais j’avais aussi envie de déconner.

T’as commencé à écouter de la musique avec les riot grrrl ?
M :
Non, en réalité mes potes se foutaient de ma gueule parce que j’écoutais de la musique brésilienne. J’écoutais de la samba. Quand j’avais 19 ans, je suis partie à l’aventure au Brésil pendant un mois.

Du coup t’es revenue en écoutant de la samba.
M :
Ouais, je suis tombée amoureuse d’un mec qui faisait de la capoeira au fin fond du Brésil. Je n’ai pas du tout honte de cette période. J’ai commencé à faire du punk après.




Tu viens d’où Zaza ?
Z :
De Chine. Je suis venue pour étudier le stylisme, à ESMOD.

Tu faisais de la musique en Chine ?
: Maintenant je fais de la batterie, mais j’ai fait du violoncelle pendant longtemps. J’ai joué dans plusieurs groupes de rock, de post-rock. J’étais aussi booking ­manager, je faisais tourner des groupes, dont certains étaient européens.

Vous faites quoi d’autre dans la vie ?
M :
Moi, je suis étudiante en photo et vidéo aux Arts Déco.
O : Je gagne assez d’argent avec Cheveu pour être intermittent du spectacle et jouir de ce statut pour ne rien faire à côté.

Comment ça se passe en tournée ? Vous créchez chez vos bookers ?
O :
Oui, mais ça ne marche pas toujours, le plus souvent on se fait héberger par des gens.

Comment t’as rencontré les filles ?
O :
En fait quand Vic était encore là, j’étais seulement là pour enregistrer leurs morceaux. Et quand elle est partie, elles m’ont demandé de la remplacer. Le producteur s’est donc transformé en bassiste. Comme dans Metallica.

Qu’est-ce qui est arrivé à votre ancienne bassiste ?
M :
Elle était interne en psychiatrie en France pendant son année d’échange, mais elle a dû rentrer finir ses études pour obtenir son diplôme. C’était également une histoire de visa, elle vient de Chine elle aussi. On se parlait tous en anglais avant, personne n’arrivait à se comprendre. Mais là, par exemple, Zaza commence à parler un très bon français, elle nous sort même des mots d’argot et tout.

D’ailleurs ça tombe bien que Zaza étudie le stylisme, parce que c’est le numéro mode. T’as fait des boulots pour qui ?
Z :
Je travaille surtout pour mes amis.
M : Elle nous fait des sacs, des fringues, et avant de partir pour un concert je lui demande de regarder comment je suis habillée et elle me dit « oui » ou « non ».
Z : Je conseille des pulls à Olivier aussi.

De toute façon les garçons ne mettent que des hoodies et des chemises pourries. Ça t’arrive de leur dire : « Je peux pas monter sur scène avec vous, vous êtes trop mal sapés ? »
Z :
Je ne vais pas leur interdire, mais je suis obligée de faire une remarque. Il y a peut-être une fois où j’ai vexé Mariette, mais je ne peux pas parler de cette histoire.
M : Dis pas ça dans l’interview ! J’étais extrêmement vexée après. Pendant un moment, j’ai même arrêté de lui demander comment m’habiller.

Vous jouez assez rarement, j’ai l’impression.
O :
On n’a joué qu’à Paris, en fait. Je crois qu’on a une date en Italie en juin.
M : On ne peut pas trop tourner pour l’instant parce que je suis hyper occupée avec mes études. Mais après on compte aller en Italie, on a peut-être des dates dans le sud en août, et on a très envie d’aller en Chine aussi.
O : On a peut-être un plan pour se faire payer les billets par un label. C’est plutôt cool.
M : C’est le leader d’un groupe chinois qui a fondé son propre label et en théorie, on va être un des premiers groupes à signer. C’est le meilleur ami de Zaza, il nous suit de loin. Il nous attend en Chine pour nous enregistrer, et il a peut-être des plans pour nous faire tourner là-bas.

Est-ce que votre premier album existe réellement ? Je ne l’ai vu nulle part et je suis contraint d’écouter votre musique sur votre Myspace.
M :
Il sera bientôt chez Born Bad, normalement. On ne l’a tiré qu’à 100 exemplaires. C’était histoire de garder une trace.
O : On va essayer de faire un autre enregistrement en juin.

C’est différent de jouer avec un garçon ?
M :
Ça fait vachement de bien. Quand on est dans un groupe de trois filles, on peut facilement devenir hystérique.

Vous faites quoi, vous gueulez et vous n’arrêtez pas de ­parler de fringues ?
M :
Ah non, ça c’est ce que pensent les garçons de chez Vice, mais les filles sont aussi ouvertes au monde que les garçons. Elles parlent même de musique, des fois.