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Qui voulait la peau des sorcières ?

Les adoratrices présumées de Satan ont été victimes des évolutions religieuses, sociales et économiques de leur époque.

par Romain Gonzalez
16 Février 2016, 6:00am

Photo : Le Sabbat des sorcières, proche de Hieronymus Francken I, circa 1600. Photo via WikiCommons


De la verrue sur le nez à l'hyper-sexualisation, la représentation des sorcières à l'écran constitue aujourd'hui un prisme par lequel on peut discerner comment l'image de la femme a évolué au cours des XXe et XXIe siècle. Angelina Jolie, Shannen Doherty, Julianne Moore, Charlize Theron – les rôles de sorcières ressemblent de plus en plus aux classements des magazines masculins ornant les toilettes des célibataires lourdauds du monde entier. Sauf qu'à force d'être obnubilé par son pouvoir de séduction, on en oublie que la sorcière est avant tout une figure du Moyen Âge que peu de monde connaît vraiment.

Alors que l'expression de « chasse aux sorcières » utilisée ad nauseam depuis les années 1950 s'avère impropre – les femmes n'ont jamais été les seules visées – le Moyen Âge lui-même est encore tellement fantasmé qu'il véhicule toutes les déformations gothiques chéries par les amateurs de dark fantasy. C'est au cœur de ce bourbier que l'historien se doit d'éclairer les rouages de la société qui ont progressivement modelé la figure de la sorcière.

Depuis l'apparition du mot « sorcière » jusqu'aux condamnations au bûcher à la fin du XVe siècle, étudier l'histoire de cette ensorceleuse permet de lever le voile sur une partie de la pensée et des imaginaires de l'époque. Car derrière ses balais, chaudrons et autres philtres vénéneux, c'est toute la société que la sorcière interroge – notamment l'exclusion des femmes, la sexualisation du corps, et les liens avec le surnaturel. Afin de mieux comprendre le rôle de cette figure mythique, j'ai discuté avec Maxime Perbellini, doctorant en histoire médiévale à l'École des hautes études en sciences sociales et à l'Université libre de Bruxelles, qui travaille sur la construction de la figure de la sorcière à la fin du Moyen Âge.

VICE : Y avait-il des sorcières avant que le mot n'apparaisse dans le langage commun ?
Maxime Perbellini :
Oui, l'Antiquité est peuplée de femmes aux pouvoirs extraordinaires. Il suffit de se souvenir de Circé, la magicienne de l'Odyssée d'Homère, qui métamorphose les compagnons d'Ulysse et tente d'ensorceler ce dernier avec ses philtres, ou encore de Médée, chez Ovide, qui rend la jeunesse à Éson – le père de Jason – par une potion qu'elle fait couler dans ses veines.

La magie au féminin est un élément incontournable de la littérature antique. Le latin a livré une multitude de vocables pour en parler et a contribué à forger nos conceptions de ces femmes qui flirtent avec le surnaturel.

En quoi l'apparition du mot modifie-t-elle la représentation que l'on se fait de ces femmes ?
En fait, lorsque le mot « sorcière » est forgé à partir du latin, son étymologie évoque une personne qui cherche à dévoiler l'avenir par les sorts. Que ce soit en français ou en latin, cette représentation de la sorcière est en concurrence avec d'autres termes du lexique – dont maleficia, en référence à l'action à distance vouée à nuire à autrui, ou vetula, la vieille, la femme labourée par l'âge.

La généralisation du mot « sorcière » est avant tout une victoire d'un terme sur un autre. Au cours du Moyen Âge, le mot a vu se condenser sur lui-même des significations plus ou moins péjoratives. C'est ainsi que la représentation de la « sorcière » circule entre la devineresse, la magicienne, la malfaisante et la vieille ensorceleuse.

Le terme « sorcière » n'est donc pas forcément négatif.

Non, c'est l'idéologie qui s'y attache qui l'est. Si le mot apparaît au XIIe siècle, ce n'est qu'au début du XIIIe siècle que débute la diabolisation de la sorcière.

Comment l'expliquez-vous ?
Par l'évolution de la position théologique sur le libre arbitre, l'élaboration du fait hérétique et l'action des papes pour accorder à l'Inquisition l'aptitude de combattre l'hérésie – tout cela contribue à la stigmatisation de la sorcière.

La condamnation des sorcières a-t-elle quelque chose à voir avec leur dimension subversive ?
Oui, et la situation est encore plus nette à partir du XVe siècle, avec l'élaboration du sabbat par l'Inquisition – cette assemblée nocturne et secrète où se retrouvent hommes et femmes pour adorer le Diable et répandre le malheur sur les campagnes.

D'où viennent les attributs de la sorcière, et notamment son balai ?
Pour comprendre le rôle du balai dans l'imaginaire du Moyen Âge, il faut revenir aux condamnations de Burchard de Worms, datées du XIe siècle. Cet évêque dénonçait fermement les croyances répandues selon lesquelles des femmes chevauchent des bêtes sauvages la nuit en compagnie de Diane. Le vol nocturne est considéré comme un fantasme, à la jonction entre rêve et réalité.

Après le XIIIe siècle, et sous l'influence de la théologie et de l'Inquisition, les accusations de sorcellerie glissent vers une quête de la matérialité. Le balai est un de ces avatars car, une fois le sabbat dissipé, les bêtes sauvages envolées, le balai est censé se maintenir dans la réalité matérielle. Dans l'ordre judiciaire pénal en construction, la quête de la raison et de la preuve est omniprésente.

Quelles étaient les condamnations encourues par les sorcières au Moyen Âge ?

Elles étaient très variées. Sur les quelque huit siècles du Moyen Âge, c'est la variété et la hiérarchisation des pratiques qu'il faut retenir. Les condamnations allaient de la prière jusqu'au bûcher. Tout dépendait du tribunal par lequel les accusés étaient jugés. Les tribunaux ecclésiastiques n'ont jamais appliqué eux-mêmes la peine de mort, contrairement à ce que l'on peut croire. Les condamnations étaient des obligations à la pénitence, au jeûne ou au pèlerinage.

En revanche, la justice séculière n'hésitait pas à condamner à la pendaison, au bûcher ou à la noyade et à pratiquer la torture. On peut prendre l'exemple du Parlement de Paris, qui a condamné dix femmes au bûcher en 1394, et cinq femmes et dix hommes au début du XVe siècle. D'ailleurs, les condamnés à mort par les tribunaux ecclésiastiques étaient livrés au bras séculier de la justice pour l'exécution – ils ne pouvaient se résoudre à appliquer une peine condamnée par la Bible elle-même.

Le Sabbat des sorcières, Franciso Goya, 1798. Photo via WikiCommons



Ces condamnations n'étaient donc pas réservées aux femmes ?

Non. L'accusation de sorcellerie dans les actes de justice de la fin du Moyen Âge n'est pas une spécificité féminine – la balance penche même du côté des hommes. De ce fait, quantitativement, il est impropre de parler de « chasse aux sorcières » au Moyen Âge. L'intensification de la stigmatisation féminine s'opère après les dernières années du XVe siècle.

Si je comprends bien, les sorcières du Moyen Âge n'ont pas été condamnées parce qu'elles étaient des femmes, c'est bien ça ?

Le genre n'est pas, en effet, au centre de l'accusation. La figure de la sorcière comme élément de subversion est en construction depuis le début du XIIIe siècle. Lorsque le Malleus Maleficarum, fameux manuel de l'Inquisition publié en 1487, insiste sur le combat contre les femmes, il n'est que le réceptacle d'un processus de sédimentation des imaginaires misogynes en évolution depuis plus de deux siècles.

C'est d'ailleurs le but de ma thèse : comprendre ces mécanismes qui font que les accusations de sorcellerie sont surtout dirigées contre des femmes à partir du XVIe siècle.

Auriez-vous une opinion sur l'approche de certains mouvements féministes voyant dans la sorcière une figure mythifiée de l'émancipation féminine ?

Vous devez faire référence à Silvia Federici, l'auteure de Caliban et la sorcière, fer de lance de ce type d'études. Il m'est difficile de me positionner là-dessus, parce que nos approches sont très différentes. Federici a voulu prouver que la répression des sorcières constituait l'un des prémisses de l'avènement du capitalisme. L'accusation de sorcellerie envers les femmes aurait servi, selon elle, à satisfaire des ambitions matérielles et capitalistiques, afin d'organiser la spoliation des biens et savoirs des femmes – le spirituel n'aurait pas vraiment d'importance, en fait.

Qu'en est-il de la dimension sexuelle dans tout ça ? Je fais référence aux accusations de débauche et de libertinage souvent proférées à l'encontre des sorcières.

La sexualisation de la sorcière joue sur une triple transgression. À l'envol vers le sabbat répond la fornication avec le démon. Cette fornication démoniaque est transgressive puisqu'elle s'opère avec un corps extraordinaire. De plus, la vieillesse de la sorcière met en relief la difficile association entre dégénérescence du corps et persistance du désir charnel. Enfin, dans le cadre orgiaque du sabbat, la débauche souligne la transgression des rapports sociaux dans une société qui sacralise mariage et monogamie.

La sorcière fonctionne comme une figure d'accumulation d'éléments négatifs et transgressifs. Mais ces derniers ne se limitent pas seulement à la dimension sexuelle. Certaines sorcières ont été accusées de profanation d'églises, de cannibalisme, de meurtre d'enfants, de reniement des sacrements, d'avoir embrassé l'anus d'un bouc, etc.

L'anus d'un bouc ?
Oui, c'est une affaire d'anneaux. Il faut considérer le sabbat comme un monde d'inversion. D'un côté, dans l'ordre social ordinaire, vous avez l'hommage rendu à l'évêque en embrassant son anneau, l'un des symboles de son pouvoir. Par mimétisme inversé, dans le monde des démons, on aboutit à l'adoration du diable métamorphosé en bouc, embrassé non pas au niveau de l'annulus mais de l'anus – jeu de mots avecanulus, petit anneau, étant le diminutif d'anus en latin.

Je comprends mieux. Merci Maxime.



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