Comment j’ai découvert que la méthamphétamine était presque identique à l’Adderall

Après l'avoir longuement étudiée et testée, un neuroscientifique nous a expliqué ce qu'il avait découvert sur la meth.

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18 Février 2016, 6:00am

Dr. Carl L. Hart. Photo publiée avec l’aimable autorisation de The Influence

Cet article a été publié en partenariat avec le site The Influence.

Mon trajet en métro de l'aéroport de Washington DC à Silver Spring était étrangement agréable. Cela faisait à peu près une heure que j'avais ingéré une microdose de méthamphétamine. C'était le jour de mon 40 e anniversaire – le 30 octobre 2006 – et j'étais en route pour une réunion parrainée par le National Institute on Drug Abuse (NIDA).

Un de mes amis, qui s'était fait prescrire un médicament à base d'amphétamines, m'avait donné quelques pilules en guise de cadeau. Il savait que j'étais expert sur ce type de substances, mais que je n'en avais jamais pris auparavant. Je me suis assis sur mon siège, à la fois alerte, euphorique et serein.

Au bout de quelques heures, quand les effets se sont dissipés, j'ai repensé au sentiment agréable qui m'avait envahi. Bizarrement, je ne ressentais pas le besoin de reprendre de médicaments, et mon comportement est resté plus ou moins le même – j'étais loin d'incarner le stéréotype du « methhead ». C'est là que je me suis demandé pourquoi les gens avaient une vision radicalement différente de cette drogue.

Peut-être est-ce en partie dû aux campagnes « éducatives » qui visent à décourager les gens de consommer de la méthamphétamine. À grand renfort de détails graphiques et terrifiants, ces campagnes montrent souvent une jeune personne vulnérable qui découvre cette drogue et finit par se prostituer, voler ses parents ou agresser des inconnus. À la fin de chaque vidéo, un message surgit sur l'écran : « La meth – ne commencez jamais. » Tout le monde a également déjà vu ces photos tristement célèbres de consommateurs de meth dont les dents sont complètement ravagées – ce qui est considéré à tort comme étant une conséquence directe de la consommation de méthamphétamine.

Ce type de campagnes médiatiques ne permet pas de faire baisser les taux de consommation de cette drogue et n'apporte pas de faits avérés sur ses effets. Elles ne servent à rien, si ce n'est à perpétuer des idées reçues. Résultat, la plupart des gens ignorent complètement le fait que la méthamphétamine produit des effets presque identiques à ceux de l'Adderrall – une combinaison de quatre sels d'amphétamines et de dextroamphétamines. Oui, je sais que c'est difficile à croire, mais permettez-moi de défendre cet argument.

Je ne suis pas en train de suggérer que les personnes qui prennent de l'Adderall devraient arrêter par peur de devenir accros, mais plutôt que nous devrions envisager la méthamphétamine de la même manière que la dextroamphétamine. La méthamphétamine et la dextroamphétamine sont toutes deux agréées par la FDA pour traiter les troubles déficitaires de l'attention. La méthamphétamine est également acceptée pour traiter l'obésité, tandis que la dextroamphétamine permet de traiter la narcolepsie.

Par souci de transparence, je tiens à préciser que j'ai également cru par le passé que la méthamphétamine était bien plus dangereuse que la dextroamphétamine, bien que les structures chimiques de ces deux substances soient quasiment identiques. À la fin des années 1990, quand j'étais encore doctorant, on m'a dit – et je l'ai cru – que l'ajout du groupe méthyle à la méthamphétamine la rendait plus liposoluble (comprendre : capable de s'immiscer dans le cerveau plus rapidement) et par conséquent plus addictive que la dextroamphétamine.

Ce n'est que quelques années après avoir décroché mon diplôme que j'ai été détrompé – non seulement par mes propres recherches, mais aussi par des résultats obtenus par d'autres scientifiques.

Dans le cadre de notre étude randomisée en double aveugle, nous avons rassemblé 13 consommateurs réguliers de méthamphétamine dans notre laboratoire. Nous leur avons donné à chacun une dose de méthamphétamine, ou de dextroamphétamine, ou des placebos. À plusieurs reprises, nous avons donné à chaque personne des doses multiples de chaque médicament.

À l'instar de la dextroamphétamine, la méthamphétamine rendait nos sujets plus énergiques et leur permettait de se concentrer plus facilement ; elle permettait également de réduire la sensation subjective de fatigue. Les deux substances ont augmenté leur pression sanguine et leur fréquence cardiaque. Je ne doute pas du fait que ce soit ces effets qui aient justifié l'utilisation continue de dextroamphétamine sur diverses armées – y compris celle des États-Unis.

Quand nous proposions à nos sujets de choisir entre les médicaments ou différentes sommes d'argent, ces derniers ont autant privilégié la dextroamphétamine que la méthamphétamine. Les consommateurs réguliers de méthamphétamine ne parvenaient même pas à différencier ces deux substances. (Il est possible que le groupe méthyle augmente la liposolubilité de la méthamphétamine, mais que son effet soit imperceptible chez les consommateurs humains.)

Bien entendu, fumer de la méthamphétamine provoque des effets plus intenses que lorsqu'on se contente d'avaler une pilule qui contient de la dextroamphétamine. Mais cette intensité est due à la voie d'administration – pas à la substance en elle-même. Fumer de la dextroamphétamine produit des effets presque aussi intenses que ceux de la méthamphétamine.

Quand j'ai quitté Washington pour rentrer chez moi, à New York, j'ai repensé à comment j'avais moi-même laissé entendre aux gens que la méthamphétamine était plus dangereuse qu'elle ne l'était vraiment. Par exemple, dans une de mes études précédentes visant à documenter la nature addictive de cette drogue, j'ai découvert que lorsque les consommateurs de meth devaient choisir entre une dose de 10 mg de meth ou un billet d'un dollar, la moitié optait pour la drogue.

À mes yeux, cette étude réalisée en 2001 suggérait que cette drogue était addictive. En réalité, elle témoignait simplement de ma propre ignorance. Comme je l'ai découvert plus tard, les consommateurs optaient systématiquement pour l'argent si j'augmentais la somme à cinq dollars – même s'ils savaient qu'ils devraient attendre plusieurs semaines avant d'empocher leur dû.

Il m'a fallu près de 20 ans – et des dizaines de publications scientifiques sur la drogue – pour reconnaître mes propres préjugés sur la méthamphétamine. J'espère sincèrement qu'il vous faudra moins de temps ou d'activité scientifique pour comprendre que l'Adderall que prennent de nombreuses personnes est essentiellement identique à la meth. Et j'espère aussi que nous jugerons moins les consommateurs réguliers de meth et que nous saurons faire preuve de plus d'empathie envers eux.

Dr. Carl L. Hart est professeur en psychiatrie à l'université de Columbia. Retrouvez-le sur Twitter.

Cet article a été initialement publié par The Influence, un site d'informations qui traite de la relation des hommes avec les drogues. Retrouvez The Influence sur Facebook et Twitter.