Chez moi chez les autres

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Chez moi chez les autres

La photographe flamande Bieke Depoorter a traversé les villages de Russie et des États-Unis en passant chacune de ses nuits chez des inconnus.
18.3.15

Magnum est de loin l'agence de photo la plus connue au monde. Et même si vous n'en avez jamais entendu parler, vous connaissez forcément leur travail, qu'il s'agisse des reportages de Robert Capa sur la guerre civile espagnole ou des escapades excessivement britanniques de Martin Parr. Dans le cadre d'un partenariat en cours, nous vous présenterons tous les mois un photographe rattaché à l'agence parisienne de Magnum Photos.

En 2009, alors qu'elle n'était âgée que de 23 ans, la photographe flamande Bieke Depoorter a embarqué à bord du Transsibérien pour visiter des villages de Russie, avec son appareil photo, un sac de couchage et une petite note pour seule compagnie. Sur ce papier, on pouvait lire les mots suivants griffonnés en russe : Je cherche un endroit pour passer la nuit. Je ne souhaite pas séjourner à l'hôtel car j'ai peu d'argent et parce que je veux voir comment vivent les gens en Russie. Je pourrais peut-être dormir chez vous ? Merci beaucoup pour votre aide ! ». Ainsi, Depoorter a passé presque chacune de ses nuits chez des inconnus dont elle ne parlait même pas la langue, en documentant systématiquement son séjour. Elle en a tiré des photos d'étrangers dans leur chambre, de femmes nues se douchant dans la neige et de salons moscovites, qui lui ont notamment permis de décrocher l'Expression Award de la prestigieuse agence Magnum Photos.

Après avoir rejoint l'agence, elle a entamé un autre projet en suivant le même procédé, cette fois-ci aux États-Unis, avant de partir au Mali pour photographier des femmes donnant naissance à leur enfant, ou encore au Tchad pour rencontrer les petites communautés de la région du Barh El Gazel. J'ai discuté avec elle de son rapport à la photographie, de ses livres et son talent pour infiltrer les maisons de parfaits inconnus.

Extrait de la série I'm About to Call it a Day, 2010-2014

VICE : Vous avez rejoint Magnum très jeune, quelques années après avoir décroché l'Expression Award décerné par l'agence en 2009. Comment vous êtes-vous mise à la photographie ?
Bieke Depoorter : Je n'ai pas vraiment un parcours incroyable. J'ai commencé la photographie quand j'avais 18 ans, juste après le lycée. Avant ça, je m'intéressais surtout aux mathématiques, à l'économie et aux sciences humaines, et je n'y connaissais absolument rien ! D'une certaine manière, je pensais que l'art était l'apanage des grandes villes – étant moi-même née dans la petite ville belge de Courtrai, je ne pensais vraiment pas posséder le moindre sens artistique. C'est seulement trois jours avant l'examen d'entrée de l'Académie royale des Beaux-arts de Gand que je me suis dit qu'il fallait que je tente ma chance. Je savais que je finirais par exercer un métier qui ne me plaît pas si je ne faisais rien – je serai probablement psychologue à l'heure qu'il est. J'ai réussi l'examen, et une semaine de cours plus tard, je savais que j'étais à la bonne place. Tout s'est enchaîné à partir de là.

Vous avez réalise votre projet de fin d'études, Ou Menya, en Russie. Qu'est-ce qui vous attirait là-bas ?
J'avais très envie d'aller en Russie parce que je ne connais absolument rien du pays. Je n'avais pas d'idée bien définie, mais je savais que je préférais travailler avec des inconnus. Comme je ne parlais pas du tout russe, j'ai cherché des gens sur internet jusqu'à rencontrer une jeune russe qui parlait anglais. Lors de ma première nuit à Moscou, j'ai dormi chez elle. Je n'avais pas beaucoup d'argent et je voulais absolument visiter des petites villes, dont la plupart n'avait pas d'hôtels. Du coup, je lui ai demandé si elle pouvait me rédiger une petite note en russe, qui demanderait aux gens si je peux dormir chez eux. Au début, ce petit bout de papier était simplement destiné à me dépanner, mais je me suis rendue compte que c'était un très bon moyen d'entrer dans l'intimité des autres. J'ai finalement décidé que je l'utiliserais chaque nuit pour dormir dans un nouvel endroit, et c'est devenu le cœur de mon projet.

Bien entendu, les gens ne m'accueillaient pas tous à bras ouverts. Certaines personnes m'ont délibérément ignorée, d'autres m'ont prise par la main et m'ont très vite accordé leur confiance. Parfois, je me sentais presque comme une membre de leur famille.

Extrait de la série I'm About to Call it a Day, 2010-2014. Toutes les photos sont de Bieke Depoorter/Magnum Photos

Comment êtes-vous parvenue à devenir si proche d'eux en l'espace d'une nuit ?
Je n'ai pas de secret, mais je mets un point d'honneur à ce que les gens me voient comme une personne, et non comme une photographe. Je veux qu'ils sachent que je ne les considère pas comme de simples sujets. Je ne me fixais aucune règle, à part celle de ne jamais chercher d'endroit où dormir une fois la nuit tombée, quand je ne me sentais plus trop en sécurité. Comme le projet requérait beaucoup d'énergie – et impliquait souvent que je dorme dans le même lit que mon hôte –, je réservais occasionnellement une chambre d'hôtel, quand je ne pouvais pas dormir dans le Transsibérien.

Toutes les nuits étaient très différentes. J'avais vraiment l'impression de connaître ces personnes : je mangeais avec eux, je regardais la télé avec eux, j'allais même au sauna avec eux. Quand on ne partage pas la même langue que son interlocuteur, on n'a pas vraiment besoin de s'embarrasser de formalités – il ne me restait plus que l'observation.

J'imagine que c'était très différent aux États-Unis – où vous avez réalisé la série I'm About to Call it a Day en utilisant le même procédé –, sachant que vous parlez anglais.
Oui, je voulais m'y rendre parce que je me demandais vraiment à quel point cela changerait d'aller dans un pays dont je maîtrise la langue. J'ai réservé un vol à destination d'Atlanta, et je devais aller à New York pour le retour. J'avais trois semaines à tuer entre les deux, donc je me suis rendue dans toutes les petites villes qui parsemaient mon chemin jusqu'à New York. Mais forcément, je mettais beaucoup plus de temps avant de pouvoir dégainer mon appareil photo, notamment parce que les gens me posaient plein de questions. Pour éviter ça, je me mettais à les photographier très vite pour qu'ils s'y habituent, même si je n'utilisais jamais ces premiers clichés. J'aime particulièrement prendre des photos la nuit, quand les gens rentrent du boulot. Ils sont plus détendus et ne se sentent pas obligés de jouer un rôle, ils sont sur leur propre territoire.

Extrait de la série I'm About to Call it a Day, 2010-2014

Ce qui me frappe en regardant vos photos, c'est le fait que ces inconnus semblent avoir complètement oublié que vous êtes dans la même pièce qu'eux.
Ils essaient toujours de poser un peu au début. Mais après quelques heures, ils finissent par passer outre. Certaines personnes n'y arrivaient pas, tandis que d'autres savaient pertinemment que je disparaîtrais de leur vie dès le lendemain et en profitaient pour me confier leurs secrets. Un jour, une femme m'a montré son vieux journal intime, qui contenait une lettre de suicide. Ça se voyait qu'elle avait besoin de partager son histoire – son mari se trouvait dans la pièce juste à côté, mais elle ne lui avait jamais parlé de ce mal-être. J'adore faire des portraits, mais je pense sincèrement que sa lettre en dit plus que n'importe quelle photo.

J'aime beaucoup le caractère éphémère de ces soirées, et je ne ressens pas le besoin de garder contact avec les inconnus que j'ai appris à connaître. Mais je leur dis toujours mon nom, et s'ils veulent m'ajouter sur Facebook, j'accepterais avec plaisir. Parfois, j'ai un peu peur qu'une personne me demande de revenir chez elle, parce que je n'ai pas envie de ternir le souvenir que je m'en fais.

Je me trompe peut-être, mais tout votre travail est à l'étranger. Vous n'avez jamais eu envie de vous concentrer sur la Belgique ? Est-ce que la notion d'inconnu est indispensable à votre travail ?
J'adorerais bosser au sud de la Belgique, mais je ne ferai jamais rien à Gand, où je vis actuellement. C'est mon lieu de repos, si je commence à bosser ici, je ne m'arrêterais jamais de travailler ! Quand je suis avec des amis, je ne prends jamais de photos, je n'aime pas trop qu'ils me voient en plein travail. Je suis très timide ici.

Vous partez toujours sans savoir ce que vous allez faire, mais vous finissez toujours par en tirer quelque chose. Ça vous est déjà arrivé de revenir les mains vides ?
Heureusement, ça ne m'est jamais arrivé ! En fait, j'essaie d'être la plus ouverte d'esprit possible. Je pense que lorsqu'on s'entête à partir avec un projet bien défini, ça finit toujours par restreindre votre perspective. On finit par occulter tout le reste, et je préfère éviter ça.

D'ailleurs, je viens de terminer un projet à Sète, dans le sud de la France où j'ai fait une résidence d'un mois. C'était vraiment super stressant, parce que je savais qu'il fallait que j'en tire un livre. Je voulais changer un peu de procédé, et j'ai vraiment galéré la première semaine. Puis j'ai fini par me dire « Prends plein de photos, tu verras bien ce que tu finiras par obtenir ». Finalement, le projet qui en a résulté est très différent de ce que j'ai fait auparavant. En Russie et aux États-Unis, je me suis vraiment concentrée sur la réalité, je voulais que tout soit très authentique. À Sète, j'ai fait un travail assez cinématographique, plus composé et porté sur le sexe – je pense que ce changement est intéressant.

Extrait de la série In Between, 2011

Vous travaillez également sur la série In Between, qui traite du quotidien post-révolution en Égypte. Comment le soulèvement a-t-il changé la vie des Égyptiens ? Quand arrivez-vous à vous dire qu'un tel projet est terminé ?
Comme je ne m'étais jamais rendue en Égypte avant la révolution, c'est difficile pour moi d'en juger. Au cours de ce projet, j'ai préféré me concentrer sur les individus plutôt que la politique. Lors de mon premier séjour, les Égyptiens avaient beaucoup d'espoir pour leur avenir, et ils étaient très ouverts. Mais c'était déjà bien plus dur quand j'y suis retournée – des gens m'ont prise pour une espionne, une étrangère. La dernière fois que j'y suis allée, c'était en mai 2014, et j'ai vraiment peur que leurs espérances se soient éteintes. J'y retourne après l'été, en octobre, pour essayer d'en faire une publication.

Vous vous êtes également concentrée sur l'aspect humain des conflits quand vous avez suivi une famille à Srebrenica.
En fait, les photos ont été commandées par un journal, et j'ai travaillé avec deux journalistes qui couvraient le conflit. Mais j'ai bossé à ma façon, en passant mes nuits dans des camps de réfugiés bosniens. Heureusement, les journalistes étaient très ouverts et familiers de mon travail. Quand je fais des travaux commandés par des journaux ou des ONG comme Oxfam ou Handicap International, je m'assure toujours qu'ils comprennent bien mon mode de fonctionnement. C'est pour cette raison que je refuse d'être associée à une rédaction. Je n'aime pas l'idée d'aller à un endroit, le photographier et partir une fois l'article terminé – certains photoreporters font de l'excellent boulot, mais je ne suis pas taillée pour ça.

J'ai lu que vous aviez arrêté la photographie de rue parce que vous aviez l'impression de voler des inconnus.
J'en ai fait pas mal quand j'étais étudiante. Mais c'est vrai, j'avais l'impression de ne plus considérer les gens comme des êtres humains. Je passais parfois des heures dans un bel endroit à attendre qu'une personne passe, parce que je composais déjà mes photos dans ma tête. Les images étaient parfois jolies, mais il manquait toujours quelque chose. Heureusement, j'ai trouvé mon « truc » en Russie, et j'ai compris qu'il fallait que j'apprenne à connaître les autres, à les humaniser. Ma plus grande erreur de jeunesse, c'est d'avoir été obnubilée par l'idée de prendre la photo parfaite – d'ailleurs, je n'ai jamais réussi.

Merci beaucoup Bieke !

Le dernier livre de Bieke, I'm About to Call it a Day , est disponible à cette adresse. Vous pouvez la retrouver sur son site et celui de Magnum Photos.

_Le reste des photos est ci-dessous. _