

© Josh Krause, 2008
J’ai mis longtemps avant de me décider à regarder The Carter, le documentaire sur Lil’ Wayne sorti l’an dernier. À vrai dire, si l’on ne nous avait pas proposé de parler avec Adam Bhala Lough, le réalisateur du film, je pense même que je n’aurais jamais eu envie de le voir. La majorité de mes amis (qui sont des fans absolus de Weezy doublés de gens relativement objectifs) l’avaient trouvé moyen, parfois chiant, et surtout, trop centré sur le problème de Wayne avec les drogues. J’avais en réalité très peur qu’on nous ait refait le coup de la rap star poétique en proie à ses démons, obligée de s’oublier dans « ces putains d’paradis artificiels » pour fuir la réalité (cf. le problème 2Pac). Il s’est avéré que j’avais tout faux. Pire, puisque j’ai aimé The Carter. Il dépeint un Lil’ Wayne odieux, infiniment égocentrique, chiant – mais dans le sens féminin du terme, obsessionnel, casse-couille –, et ravagé par la weed et la défonce en sirop. Et là où je m’imaginais une star vide, pantin de Birdman, je suis tombé sur un bosseur monomaniaque, qui ne pense qu’au rap et à l’argent du rap. Du coup, j’ai eu beaucoup de choses à dire à Adam, finalement.
Vice : Premièrement, pourquoi as-tu choisi Weezy comme objet de ton documentaire ? Ce n’est pas le premier rappeur à dents glacées qui devient une superstar multi-platine.
Adam Bhala Lough : J’ai connu Wayne à l’époque des Hot Boys, lorsqu’il n’était qu’un gosse, le fils adoptif de Baby « Birdman » Williams. Tout ce qui touche de près ou de loin à Baby est fascinant à mes yeux. Je respecte tous les anciens Hot Boys (ndlr : le super groupe monté de toutes pièces par Cash Money Rec. à la fin des années 1990), mais le fait que Wayne ne se soit jamais séparé de Baby Birdman et ait grandi sous sa constante influence le rend plus intéressant que les autres.
Avant de t’intéresser à Wayne, tu réalisais des clips musicaux pour des rappeurs américains underground – t’as notamment clipé le « Dead Bent » de MF Doom. J’imagine que c’est un tout autre environnement, non ?
C’est un autre monde. MF Grimm (ndlr : l’un des plus fidèles compagnons de Doom) est en chaise roulante. Ça blague pas. Il s’est pris genre douze balles, s’est réveillé dans le coma, et a dû réapprendre à respirer. Puis à reparler. Ensuite, il a sorti un album le jour où on le renvoyait en prison. Ce mec est un vrai survivant. Je lui écrivais des lettres à l’époque, et je recevais de longs courriers en retour. Je les ai tous gardés.
J’imagine que tu connais bien Doom, aussi.
Doom était une star dans les années 1990, à l’époque de KMD. Puis son frère Subroc a été tué, renversé par une caisse je crois, et Doom a disparu pendant plus de cinq ans. Il était dans une secte à Atlanta avec des membres du culte Nuwaubu, sous la direction du Dr Malachi Z. York. Il est revenu par la suite à New York, à moitié clochard, il dormait sur les bancs publics. C’est là qu’il s’est mis à rapper de nouveau à des open mic, il portait un masque pour pas qu’on le reconnaisse. Bobbito (ndlr : Bobbito Garcia, animateur radio et star de l’underground new-yorkais de la fin des années 1990) l’a signé sur son label Fondle ‘Em et a sorti Operation Doomsday. C’est à ce moment-là qu’on s’est rencontrés, et j’ai proposé de lui réaliser deux vidéos gratos, qui me serviraient de projet de fin d’année de fac à NYU. Les vidéos se sont vite propagées. J’ai même su que des Allemands les avaient bootlegées pour en faire un DVD vendu dans la rue.
Comment as-tu tourné The Carter ? C’est incroyable qu’en l’espace de six mois de rencontres régulières, il n’ait jamais daigné s’asseoir avec vous une seule fois pour discuter. Il semble tout le temps froid, distant. On a toujours l’impression que tout ça l’agace.
Il a deux facettes : d’un côté Dwayne Carter Jr., l’homme, et de l’autre, Lil’ Wayne. Ce qu’on voit la plupart du temps, c’est Lil’ Wayne, le personnage, la superstar. Je ne l’ai jamais pris personnellement. En tant que réalisateur, je sais ce que c’est que bosser avec des acteurs et Wayne est un acteur, puisqu’il joue son rôle. Wayne est le personnage principal de The Carter et ce que l’on voit à l’écran, ce sont les scènes dans lesquelles il joue.
Justement, tu n’as pas l’impression qu’il joue trop, constamment ?
Bien sûr, mais lui-même en parle comme du « personnage Lil’ Wayne ». Et il y a des moments où il arrête de jouer. Notamment cette scène dans laquelle il dit que « l’héroïne ne serait pas bonne pour le personnage de Lil’ Wayne ». Ça ne marcherait pas avec son image.
Comment as-tu vécu tous ces moments gênants entre Wayne et le reste du monde ? Je pense notamment à la séquence incroyable avec le journaliste allemand chiant qui lui parle de « l’influence de la poésie et du jazz de la Nouvelle-Orléans sur son travail ».
Je me rappelle être à cinq mètres de la scène, en train de filmer la séquence. J’ai senti que quelque chose arrivait. Mon second cameraman déconnait avec les lumières et n’arrêtait pas de faire du bruit – on m’entend même lui dire de la fermer à l’écran. J’ai su qu’une scène géniale était en train de se dérouler.
L’un des éléments les plus significatifs du mode de vie de Wayne, c’est son utilisation abusive de la weed et du sirop de codéine. C’était quelque chose que tu voulais mettre en lumière ou c’était juste impossible à éviter ?
Je ne me souviens pas d’un instant qu’il ait passé sans son verre de sirop. Il fallait en parler au bout d’un moment. J’étais au courant de l’utilisation du sizzurp bien avant de rencontrer Wayne, et je n’avais donc aucune raison de la mettre en lumière. J’ai toujours pensé qu’il s’agissait d’une mode et que ça ne serait que passager, alors pourquoi m’attarder dessus ? Mais quand on a commencé à tourner, puis plus tard au montage, on s’est aperçus que le sirop était l’un de ses plus grands centres d’intérêt, présent à la fois dans ses textes et dans sa vie privée, c’est pourquoi on lui a fait prendre une plus grande part dans le documentaire que ce que l’on prévoyait au début.
Est-ce qu’à force d’appuyer sur sa dépendance aux drogues, sur ses relations instables avec sa famille et les autres, tu n’as pas eu l’impression de faire de Weezy une sorte de rock star ? Il cite même Cobain à un moment.
Au début, nous voulions faire un film sur un jeune rappeur père de famille. Tout comme Wayne, je suis père d’une petite fille et l’idée de le filmer en tant que père m’intéressait. Mais quand nous avons commencé à filmer, nous nous sommes rendu compte que Wayne était en train de se transformer en rock star et c’est donc devenu le principal sujet du documentaire. Cette idée de devenir une rock star le fascinait. Lorsqu’il cite Nirvana dans l’une de ses interviews, c’est à cause de moi. On avait parlé dans une chambre d’hôtel une fois, et je lui avais dit que Courtney avait vendu le journal intime de Kurt quelque temps après sa mort. Il a vraiment été perturbé par cette idée, que quelqu’un puisse profiter des écrits les plus intimes d’un artiste. Il a presque pété un câble lorsque je lui ai dit ça. Il l’a ressorti le lendemain quand un journaliste lui a demandé pourquoi il n’écrivait pas ses textes. Il lui a dit : « Respect à my man Kurt, mais je ne veux pas qu’on vende mon journal intime après ma mort. »
Tant qu’on en parle, tu as écouté son dernier album, Rebirth ? C’est atroce.
J’ai écouté beaucoup de morceaux vénères qui n’ont pas été sélectionnés pour Rebirth, et qui étaient très bons. Évidemment, les pires morceaux ont été choisis pour la sortie officielle. Tu pouvais espérer mieux de la part d’une maison de disques ?
Pas vraiment. Tu as été surpris par sa réaction lorsqu’il a atteint le million d’exemplaires vendus, une semaine après la sortie de The Carter III ? Il avait l’air d’en avoir rien à foutre, genre, « c’est pas important, les négros gagnent des disques de platine tous les jours ».
Je n’ai pas été surpris, parce que je le connaissais déjà suffisamment à ce moment-là, mais j’ai effectivement ri derrière la caméra quand il s’est mis à parler du fait que Willie Randolph (ndlr : ancienne star du baseball devenue manager des New York Mets) venait de se faire virer des Mets et que c’était plus important que son disque de platine. Parce que pour lui, en effet, c’est plus important. Cette nuit-là, son staff a organisé une soirée au Lucky Strike de Hollywood en son honneur. Il n’est même pas venu. Il était en train d’enregistrer.
Est-ce qu’il t’est arrivé d’avoir peur des réactions de Lil’ Wayne pendant le tournage ?
Parfois, il réagissait de manière très étrange et je n’arrivais pas à le comprendre. Avec lui, on était dans l’inconnu. Je me souviens d’une fois à Atlanta, lorsque des mecs sont entrés sans prévenir dans le studio où il enregistrait. L’un des types a essayé de lui serrer la main et Wayne a surréagi, il a fait un bond en arrière et un signe de tête du style « pas moyen de me toucher », puis il s’est barré. Le mec en question était super gêné, il a quitté la salle sans se retourner. Je n’ai pas compris pourquoi Wayne avait réagi comme ça. Je pense que c’est parce que la caméra était à côté. Il voulait que je montre au monde entier qu’il ne considérait pas ce mec comme un ami.
Parmi tous les gens que l’on croise à travers le documentaire, quel est celui qui te fascine le plus – hormis Wayne, évidemment ?
Mon personnage préféré ? Birdman. C’est le personnage ultime. Un genre de Don Corleone. Et sinon, j’aime beaucoup Lil’ Twist, le petit de 15 ans dont Wayne moque le pucelage au début du documentaire. Il est génial, poli, gentil, et en réalité, plutôt innocent. C’était du pain bénit pour Wayne. Mais ce n’était pas sérieux, ça fait juste partie du fait de grandir avec des gens plus âgés. Je suis passé par là au même âge, et je ne trouve pas que Wayne ait dépassé les bornes, comme certains l’affirment. Mais comme j’ai grandi en Virginie au sein d’un environnement vraiment misogyne, peut-être que je ne me rends pas bien compte.
J’ai entendu dire qu’il avait refusé catégoriquement de faire la promotion du documentaire.
J’étais pas là lors de la projection avec Wayne. Le producteur m’a dit qu’il avait adoré le film, qu’il avait ri pendant les trois quarts et qu’il lui était arrivé de sauter sur son siège d’excitation. C’est après la première à Sundance qu’il a arrêté de soutenir le projet. Récemment, il a dit que c’était une décision en rapport avec le business.
J’ai entendu dire qu’on avait comparé The Carter au Don’t Look Back sur Dylan. Ça ne t’ennuie pas que les journalistes comparent toujours le rap avec ce à quoi ils peuvent le rattacher, c’est-à-dire le rock ?
Je n’ai pas envie de voir ça sous cet angle-là. Ça m’intéresse plus de savoir qu’on l’a comparé à un documentaire de D.A. Pennebaker, l’une de mes plus grandes idoles.
Tu travailles sur un nouveau projet ?
Je suis en train de réaliser un film d’horreur qui s’appelle Splatter Sisters. Ça parle de deux magnifiques vagabondes qui deviennent des tueuses en série. Et elles sont aussi amantes. J’ai envie que ces filles deviennent des icônes, un peu comme Freddy Krueger. J’ai aussi très envie de faire quelque chose avec The Knife, le groupe suédois. Tout sauf un clip musical, je voudrais vraiment faire quelque chose avec une vraie histoire. Si jamais un lecteur les connaît, merci de leur faire passer le mot.
The Carter sera diffusé pour la première fois en France lors du festival Filmer la musique, le jeudi 10 juin, à 20 heures, au cinéma MK2 Quai de Seine
