FYI.

This story is over 5 years old.

LE NUMÉRO À FENDRE LE CŒUR

La vie de la jungle

Près de la gare de l’Est à Paris, il y a un petit jardin squatté par une centaine de réfugiés afghans qui dorment sur les pelouses pouilleuses, été comme hiver. Je passe devant tous les matins...
9.2.09

(*La vie de la Jungle)

TEXTE : MATHIEU BERENHOLC, ACCOMPAGNÉ DE LAUREEN LANGENDORFF

Près de la gare de l’Est à Paris, il y a un petit jardin squatté par une centaine de réfugiés afghans qui dorment sur les pelouses pouilleuses, été comme hiver. Je passe devant tous les matins, et tous les matins je me dis que c’est quand même loin l’Afghanistan, et je me demande comment ils ont bien pu arriver jusque là et jusqu’où ils ont l’intention d’aller comme ça. Et puis, il y a quelques semaines, je suis tombé sur un article de presse qui racontait le viol d’une journaliste anglaise dans la Jungle de Calais. Calais, c’est l’anus de l’Europe, le dernier bout de terre ferme avant l’Angleterre. C’est là que convergent des milliers de réfugiés afghans, d’Irakiens, d’Iraniens, de Somaliens qui fuient les guerres et les dictatures d’Asie et d’Afrique, et qui s’imaginent que l’herbe est plus verte de l’autre côté de la Manche. La Jungle est leur base provisoire, un campement illégal et insalubre caché dans une forêt de ronces et coincé entre une usine de produits chimiques et le port où embarquent les camions pour l’Angleterre.

Publicité

«

Ne poussez pas, arrêtez de pousser sinon il n’y aura pas de nourriture du tout. Mon Dieu, ils vont finir par nous tuer si ça continue comme ça !

», s’exclame Myriam, une employée du Secours catholique, qui craint que la distribution ne tourne à l’émeute. Barricadés à l’intérieur d’une cabane préfabriquée posée au milieu d’un terrain vague en plein centre-ville, une dizaine de bénévoles s’apprêtent à distribuer le déjeuner. Dehors, comme tous les jours, plus de deux cents réfugiés tambourinent contre les murs en tôle. Ils ont cassé toutes les vitres, elles ont dû être remplacées par des planches en bois. Une masse confuse d’hommes à l’air épuisé s’agglutine, beaucoup d’Afghans et de Pakistanais, des Irakiens, des Kurdes, des Somaliens et des Érythréens, plus ou moins regroupés par nationalités. On discute avec Mohamat, 28 ans, qui prétend être afghan - mais il est difficile de savoir s’il dit la vérité ou s’il est pakistanais. La majorité des Pakistanais prétendent être afghans parce que les Afghans, eux, ne sont pas reconductibles à leur frontière. L’échange se fait dans un anglais approximatif : «

Pourquoi avoir quitté l’Afghanistan ? »

Mohamat s’explique :

« Une nuit, je suis rentré à la maison, les talibans avaient tué ma mère et mon père sous prétexte que je travaillais pour des Américains. J’ai quitté l’Afghanistan pour le Pakistan, puis j’ai marché jusqu’en Iran, j’ai franchi la frontière de nuit, puis Ankara, en Turquie, puis Istanbul, puis Iona, puis Athènes. D’Athènes, j’ai pris l’avion jusqu’à Milan, puis Cannes, Paris, Calais. J’ai marché, pris le train, le bus, le bateau, l’avion, le camion, tout. J’ai payé pour franchir les frontières, là je ne peux plus payer, mais tous les soirs j’essaie quand même d’aller en Angleterre. La France, ça n’est pas bon pour moi, les gens de la police, ils viennent tous les matins avec les chiens, ils m’attrapent et ils m’emmènent au poste, tous les matins ils écrivent mon nom, alors tous les matins je donne un nom différent. Je veux aller à Londres, j’ai un frère là-bas, je veux avoir un magasin, c’est ce que je veux faire.

Publicité

»

Un peu plus loin, près de la baraque, une vingtaine de femmes forment une ligne presque parfaite mais une bénévole s’énerve parce qu’elle soupçonne l’une d’entre elles d’être repassée plusieurs fois. «

On n’arrive pas à les reconnaître comme elles se ressemblent toutes, alors elles en profitent.

» C’est moi ou c’est vaguement raciste, comme remarque ? Au-delà des hurlements des bénévoles, on entend des cris dans la foule. Deux mecs commencent à se battre. Un Kurde vient d’essayer de voler les béquilles d’un Somalien, parce que les blessés sont servis en priorité. Le Somalien ne se laisse pas faire et en cinq secondes, dix Kurdes se jettent sur dix Africains. Un bénévole coincé dans la mêlée tombe dans les pommes. Ses collègues l’installent sur une chaise à l’écart. Ça fait rire un groupe d’Afghans, ce qui met hors de lui le seul clochard blanc de l’assistance qui les traite de

sales Arabes

. On dirait qu’il y a quelques problèmes raciaux dans le coin. Le bordel est tel que les gens du Secours catholique décident d’arrêter la distribution. Il reste pourtant une centaine de petits sacs en plastique blanc qui contiennent chacun une boîte de thon, une baguette, une bouteille d’eau et une banane, mais les bénévoles plient bagage. Une cinquantaine d’hommes qui faisaient la queue calmement n’auront rien à manger ce midi.

La foule se disperse. Claudie, une bénévole, parle avec Fredun, qu’elle n’a pas vu depuis trois ans. Fredun a 25 ans, il s’est fait condamner pour avoir trop fréquenté un groupe de passeurs afghans. Les passeurs aident les réfugiés à monter dans les camions de marchandises qui embarquent dans des ferries pour l’Angleterre. Ce sont eux les maîtres des parkings. Ils demandent 700 euros par personne pour ouvrir discrètement les portes des camions en stationnement, s’assurer de la complicité ou de l’inattention des chauffeurs – en faisant monter une fille à bord, par exemple, et en refermant la porte. On dit qu’un voyage d’Érythrée jusqu’en Angleterre coûte jusqu’à 45 000 euros. Fredun clame qu’il n’a jamais été passeur mais la justice française l’accuse d’avoir servi de rabatteur et d’avoir été utilisé pour réaliser des transferts bancaires vers l’Angleterre. Il a passé trente et un mois dans la prison de Loos, où il a appris le français. Il en est sorti depuis trois jours et il a l’air d’avoir du mal à vivre en dehors de sa cellule. Sa voix tremble, ses yeux sont remplis de larmes, et il sursaute au moindre bruit. «

Publicité

Et maintenant, tu vas faire quoi ? »

, ai-je demandé à Fredun.

« Je ne sais pas, je n’ai plus de famille, ils sont tous morts en Afghanistan, je n’ai pas de femme, pas d’enfants, pas de travail, et je suis coincé ici. Si je pars en Angleterre, en Italie ou en Allemagne, je serai expulsé au premier contrôle. Je dois rester en France, en prison j’ai fait une demande de nationalité française, mais je reste expulsable en attendant que ça aboutisse. J’ai une petite allocation et je dors dans un foyer à Calais pour quelques semaines, mais je ne sais pas quoi faire après – Tu songes à bosser à nouveau avec les passeurs ? – Non, prison plus jamais, j’ai compris maintenant, mais qu’est-ce que je voudrais réellement faire ? Je sais vraiment pas.

»

Un homme entend notre conversation et s’approche de moi : «

Ce sont les passeurs qui foutent le bordel, ce sont eux qui font la loi par ici,

s’énerve Moustache

. La plupart sont des Kurdes, ce sont des charognards, je peux pas les saquer. »

Il hurle :

« Mafia ! Business ! Mafia !

» à l’attention d’un groupe de trois Kurdes qui s’en foutent complètement. Leurs baskets neuves et leur air bien nourri contrastent avec l’allure du reste de la foule. Moustache connaît le monde des réfugiés de Calais comme sa poche, avec son grand béret noir et ses longues moustaches blanches on dirait l’Abbé Pierre. Il me présente à Dominique, un bénévole anglais installé à Calais. Dominique a souvent croisé la pauvre apprentie journaliste qui s’est fait violer il y a quelques semaines : «

Publicité

La première fois que je l’ai vue,

raconte-t-il,

c’était en décembre 2006, elle m’a demandé de l’emmener dans la Jungle, elle voulait faire une série de portraits de réfugiés pour son portfolio de fin d’études. Elle est venue trois fois et puis, la quatrième fois, elle s’est tenue à distance des bénévoles, probablement pour s’attirer la confiance des réfugiés. Je l’ai vue un lundi, elle est partie dans la Jungle vers minuit,

ajoute Dominique

. Dans le coin, les gens disent que son agresseur est peut-être un passeur maghrébin, puisqu’il parlait très bien français, mais personne ne sait vraiment ce qui s’est passé. »

La police a contrôlé des dizaines de personnes sans pour autant trouver le coupable.

« Il est sûrement déjà parti loin d’ici,

explique le bénévole.

C’est dangereux pour une femme seule de passer la nuit là-bas. Même en pleine journée, la Jungle est un endroit dangereux. »

Moustache propose de nous y emmener.

« On va d’abord passer chez moi chercher un sac de vêtements à leur offrir, précise-t-il. Vous devriez mettre des bottes, le sol est glissant, c’est tout tapissé de merde.

»

Dans la voiture, Moustache nous fait faire une petite visite guidée de la ville à sa façon. Il a 49 ans. Dans le temps, il était éducateur, maintenant il consacre tout son temps à aider les réfugiés : «

Parce que je suis un vrai boy-scout dans l’âme, je ne peux pas envisager de passer une journée sans accomplir une bonne action,

Publicité

dit-il en rigolant

. Tiens, regarde là, à droite, ce sont trois passeurs, ces enfoirés dorment à l’hôtel bien au chaud pendant que les autres crèvent de faim.

» Toutes les trois secondes, il pointe son doigt vers un groupe de réfugiés qui le saluent en souriant, ou en direction d’un groupe de passeurs qu’il insulte et qui le regardent comme s’il était dingue. «

Clean, hein ? Good hotel, good ? Business ? Mafia ?

» Au bout de trois kilomètres comme ça, on commence à réaliser que les réfugiés sont partout, à Calais. Un peu plus tard dans un petit bar où l’on nous sert un douteux plat de cheddar à la bière, héritage de la présence anglaise, le serveur compare les migrants à «

des taupes qui percent des galeries dans un jardin

». Il nous raconte qu’un copain à lui, qui bossait dans un magasin de sport, a vendu un Zodiac et des rames à trois Afghans, avant d’apprendre le lendemain matin en lisant le journal qu’on avait retrouvé le petit pneumatique vide au milieu de la Manche. Notre serveur conclut : «

Soit ils ont réussi à ramer les trente kilomètres qui les séparaient de l’Angleterre, soit un bateau de la police les a embarqués, soit ils se sont noyés.

» La traversée de la Manche est devenue un sport local, certains tentent même le voyage en pédalo ou à la nage. Mais la grande majorité d’entre eux préfère emprunter les camions de marchandises.

«

Tenez, là, c’est le parking des Africains,

Publicité

nous indique notre guide

, c’est là qu’ils essayent de monter de jour comme de nuit. Un peu plus loin c’est celui des Afghans, et juste derrière, c’est la Jungle.

» On se gare, on traverse un terrain de foot abandonné où une trentaine d’hommes se reposent. Une arrivée d’eau, ouverte à même le sol, fait office de salle de bain. L’eau provient directement de l’usine de pétrochimie dont les hauts fourneaux masquent la vue sur la mer. On s’enfonce dans une petite forêt d’arbustes et de ronces, effectivement, le sol glisse et pue. Moustache parle fort pour prévenir de notre arrivée : «

Il ne faudrait pas qu’ils nous prennent pour la police. Tous les matins, les CRS débarquent avec des chiens et balancent des lacrymo. Ils embarquent généralement une dizaine de personnes pour remplir leur quota, puis ils les emmènent à la police de l’air et des frontières, notent leurs identités et les relâchent. Ils n’ont plus qu’à se taper les trente bornes du retour à pied.

»

La première tente qu’on aperçoit est vide. Il s’agit plutôt, d’ailleurs, d’une palette de bois recouverte de draps et d’une bâche. Tout autour, c’est un bordel indescriptible. Des centaines de coquilles d’œufs et de boîtes de conserve vides, des dizaines de paires de chaussures plus trouées les unes que les autres. Dans la tente on distingue deux matelas, sur lesquels dorment six hommes. En tout, il y en a plus de cinquante, des habitations comme ça, dans la Jungle de Calais. Pourquoi nettoyer alors qu’on espère ne plus être là demain ?

Publicité

Dans une autre tente, Halimi, 19 ans, prépare du tchai, son beau visage est tout souriant. «

J’aimerais me laver, mais il n’y a que huit douches pour des centaines de gens, donc je peux une fois par semaine. »

Et, sans se déparer de son grand sourire, il commente la situation en Afghanistan :

« Certains sont du côté des Américains, d’autres avec les talibans. Même le président Karzaï a des problèmes pour assurer sa protection, alors comment les pauvres peuvent-ils se sentir en sécurité ? Ma famille a dû quitter le Pakistan,

reprend Halimi, et on ne peut plus l’arrêter.

Quand mon père est mort, ma mère m’a dit d’aller en Europe. Mon voyage a démarré. En Iran tout allait bien, j’avais du travail. Ensuite, en Turquie, j’étais avec un agent (

c’est ainsi qu’Halimi appelle les passeurs, ndlr

) qui ne m’a pas demandé d’argent. Je suis resté deux mois à Istanbul, puis j’ai pris un bateau pour la Grèce, mais le bateau n’était pas en bon état, alors j’ai nagé. Je suis resté dans l’eau pendant tellement longtemps ! Huit heures. Jusqu’à ce que je voie un hélicoptère, la police grecque. Ils m’ont embarqué à Athènes. De tous les pays que j’ai traversés, la Grèce a été le pire. C’était trop difficile. Il y avait du travail, oui, mais parfois tu travaillais et ensuite les gens, ils te disaient que tu ne pouvais pas avoir l’argent, que tu avais mal travaillé. Ils te donnent rien, ils se comportent comme des chiens, ils t’insultent tout le temps en disant “

Malaga, malaga

.” C’est un très gros mot vous savez. Les gens en France sont très amicaux et en Italie aussi, mais en Grèce, ils sont très méchants. Dès que je serai en Angleterre et que j’aurai un petit peu de temps, j’écrirai quelque chose là-dessus sur Internet, dans ma langue, je ferai un livre aussi. Je peux écrire vous savez ? J’ai été à l’école pendant douze ans. Je suis tailleur, aussi. En une seule journée j’allais à l’école, puis j’apprenais la couture, puis le kung-fu. Je veux que les gens sachent ce qui se passe en Grèce, parce que les Grecs te crient dessus, et parfois ils te frappent. Je ne pourrais pas tuer un taliban, et je n’aime vraiment pas les talibans, mais un Grec… Les Grecs ne sont pas gentils avec nous. Là, ça fait deux mois que je suis à Calais, et j’essaie de franchir le tunnel CHAQUE NUIT.

»

On attend que la nuit tombe pour faire un tour dans la grande zone industrielle, derrière le port. Des centaines de réfugiés se cachent où ils le peuvent, sous les ponts, dans les arbustes sur les ronds-points, en attendant qu’un camion ralentisse assez longtemps pour pouvoir monter dedans. On aperçoit deux garçons noirs très jeunes qui courent le plus vite possible. Derrière eux, une fourgonnette de la police les prend en chasse au ralenti, les deux mômes ont le temps de disparaître dans un coin sombre. On gare notre voiture sur le « parking des Afghans », dans un endroit discret. Une trentaine de camions venus de toute l’Europe stationnent en attendant les prochains ferries. Pendant plus d’une heure, il ne se passe pas grand-chose. Les routiers fument des clopes en faisant le tour de leur véhicule. Soudain, on aperçoit deux ombres accroupies sous le camion le plus proche de nous. Moustache nous explique qu’ils vont se glisser entre deux roues, dans les essieux du camion. Le camion démarre, les deux garçons sont planqués, mais Moustache nous assure que leur chance d’arriver cette nuit en Angleterre est plus que faible : « La douane contrôle systématiquement chaque véhicule. Ils sont équipés des dernières technologies. Ils ont des chiens, et si jamais les chiens ne sentent rien, ils ont aussi des appareils qui peuvent détecter la chaleur ou les battements du cœur humain. » En fait, leur seule chance de passer, c’est de tomber sur un douanier négligent, où sur une période où le gouvernement français décide de laisser filtrer quelques réfugiés, quand ils sont trop nombreux dans la région. Halimi est persuadé qu’il n’a pas eu de chance jusque-là, mais qu’un jour ou l’autre il atteindra l’Angleterre : « Parfois un conducteur m’aperçoit et me dit qu’il est désolé, qu’il n’y a pas de place pour moi. Alors j’attends ma chance, et je sais qu’elle arrivera, parce que je prie le Ciel, que je sais me servir de mon cerveau et que j’ai de l’espoir. Des questions ? »