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La jeune fille qui copulait avec un homme-poisson

Romain  Gonzalez

Romain Gonzalez

Un extrait de « La fille sans culotte », une bande dessinée où il est question de sexe, de filles, et de ce qu'il y a entre.

Alors que les Français lisent toujours aussi peu de livres, la solution est-elle de faire figurer des culs sur les couvertures des bouquins pour qu'ils se vendent décemment ? Nos collègues de Noisey vous avaient déjà parlé des postérieurs emblématiques de l'histoire des pochettes de disque. Certains mettaient en évidence un anus entrouvert, d'autres de simples fessiers féminins sur une plage floridienne, et tous avaient le mérite de capter le regard du chaland, ivre d'images clinquantes, pris au piège du rayon CD d'un Cultura anonyme de la France périphérique. OK, l'industrie du disque est elle aussi en crise, mais au moins on ne pourra pas lui reprocher de ne pas avoir tout tenté pour se redresser.

Les couvertures de livres, elles, sont soumises à une tradition de sobriété – notamment en France. Les éditeurs n'ont que peu d'imagination quand il s'agit de donner naissance à une image qui pourrait peut-être vous convaincre de jeter un œil sur le bouquin en question. A contrario, la bande dessinée se permet tout et n'importe quoi car cela fait bien longtemps que les éditeurs spécialisés ont compris que sobriété n'était pas gage de qualité.

El Don Guillermo, dessinateur français et cofondateur de la maison d'édition MISMA, n'a pas eu peur de faire figurer un cul sur la couverture de sa dernière création. Après, il m'a tout de même avoué n'avoir jamais voulu marquer les esprits avec son fessier de premier plan. Celui-ci est relativement innocent, d'ailleurs – arrondi, un poil angélique, quelque peu naïf. Aucune bestialité ne s'en dégage, simplement une tranquille étrangeté. Il est à l'image de La fille sans culotte, recueil de nouvelles douces et bizarres, qui mettent en avant des femmes que l'on dit souvent « fortes » – en gros, qui refusent de faire ce que les hommes leur prescrivent. Alors que l'ouvrage est sorti il y a quelques semaines aux éditions MISMA, son auteur a accepté de répondre à nos questions. On n'a pas manqué de lui demander s'il était utile de représenter des culs en gros plan au moment où les fêtes de Noël débarquent, charriant leur lot de consuméristes effrénés.

VICE : Tu es dessinateur mais également le fondateur de MISMA, la maison d'édition qui publie La fille sans culotte. Tu es donc amené à diffuser en France des auteurs étrangers, comme Simon Hanselmann. Quel « consommateur » de BD es-tu ?
El Don Guillermo : J'ai été un gros lecteur et acheteur de BD pendant mes études et après. Aujourd'hui, je m'aperçois que je n'en achète presque plus. C'est sûrement lié au fait d'être éditeur... Je me suis lassé !

Après, je continue quand même à en lire et quand je tombe par hasard sur un truc bien, je ne peux plus m'arrêter. Je veux en lire plus. C'est ce qui s'était passé avec Simon Hanselmann. On l'a découvert comme tout le monde au moment où il a créé son tumblr, sur lequel il a posté plein d'épisodes de Megg, Mogg & Owl. C'était fou. D'un coup, ce type débarquait avec des personnages, un univers fort et des histoires à se pisser de rire. On lui a tout de suite proposé de participer au Dopututto et c'est ainsi que notre belle histoire d'amour avec Simon a commencé.

C'est effectivement sur Internet qu'on va dénicher des nouveaux dessinateurs. Par exemple, la dernière artiste qu'on a découverte est Wakana Yamazaki. On travaille en ce moment avec elle pour publier une bande dessinée pour Misma.

Es-tu influencé par ce que tu lis ou souhaites-tu conserver le style qui est le tien ?
On est forcément influencé par ce qu'on lit. Des bandes dessinées comme celles de Debbie Drechsler ou Sébastien Lumineau sont des livres qui m'ont marqué.

Récemment, j'ai lu Mauvaises filles de la coréenne Ancco. Quand j'ai ce livre entre les mains, je me dis : « Mais c'est ça que j'aimerais faire. Ce livre est juste magnifique ! » Mais rien à faire. Je retombe toujours dans mes histoires sordides mélangeant humour pouet-pouet et fantaisie. Mais c'est mon style...

Parlons-en, de ton style. Y a-t-il une quelconque revendication lorsque tu représentes une femme qui assume sa nudité, sa sexualité, etc. ? Lorsqu'on lit La fille sans culotte, on fait face à des premiers rôles féminins qui semblent contrôler leur environnement, les hommes, etc.
Quand je raconte des histoires, c'est étrange mais j'ai une plus grande facilité à me mettre dans la peau de personnages féminins. C'est comme quand je jouais à la Barbie gamin ou aux jeux vidéo – je choisissais toujours Chun-Li à Street Fighter par exemple. Je crois que j'ai tout simplement une grande fascination pour la féminité. C'est mystérieux une femme. C'est plus complexe, plus sensible, plus intéressant pour imaginer des histoires. Du coup, dans La fille sans culotte, les femmes mènent le récit et les hommes – ou hommes-poissons – sont au second plan.

Je comprends. Au-delà de la féminité, tu explores dans certaines de tes nouvelles la question du genre. En tant qu'artiste, abolir ou diluer les frontières du masculin et du féminin peut être une source créatrice illimitée, non ?
Effectivement, il y a deux nouvelles au milieu du livre qui sont intitulées « Un si joli sourire » et « Garçon sans sourire ». Elles mettent en scène une transsexuelle et le petit garçon qu'elle a été. Elles sont comme un entracte. La transsexualité est quelque chose qui m'intéresse beaucoup. La question m'a moi-même déjà traversé l'esprit : « Suis-je né dans le bon corps ? »

Les personnes qui vivent ça et vont au bout de leur choix, je trouve ça vraiment courageux. En tant qu'auteur de BD, je joue avec mes personnages. Je les incarne et je passe donc du masculin au féminin sans arrêt – sauf si je ne dessine que des animaux asexués, évidemment. En tout cas, j'aime cet équilibre et cette part de féminité que j'ai en moi et que je peux exprimer par le dessin.

L'une des nouvelles évoque le rapprochement physique entre une jeune fille et un monstre marin. D'où te viennent de telles idées ? Es-tu influencé par le fantastique, la SF ?
J'aime bien les associations étranges ou incongrues. J'avais déjà réalisé une première histoire de cette fille à casquette qui s'emmerde dans une ville pépère de bord de mer. Au moment de chercher une suite, je suis tombé sur une vieille affiche du film L'Étrange Créature du lac noir. Je n'avais pas vu le film mais j'ai tout de suite imaginé cet homme-poisson rejoindre mon univers et vivre une romance adolescente avec cette fille.

En règle générale, je ne suis pas un adepte de films SF – sauf les vieux films un peu kitch. Barbarella est l'un de mes films préférés, par exemple.

Après les thématiques, le format. Pourquoi privilégies-tu la nouvelle ? Tu as dit à Télérama que tu te sentais plus « à l'aise ». Y a-t-il quelque chose d'intimidant dans un format long ?
J'ai toujours écrit des histoires courtes – sûrement à cause de la revue Dopututto, à laquelle je contribue depuis sa création. Comme c'est une revue au nombre de pages limité, j'ai été habitué à construire mes scénarios en format court.

En 2008, je me suis lancé dans mon tout premier long récit : Charles. Le challenge était d'arriver à créer une BD de 100 pages. Ça a été une expérience importante, mais j'ai trouvé ça épuisant. Au moment de faire mon troisième livre, Dame un beso, j'ai opté pour une longue histoire mais construite en chapitres. C'était plus agréable. J'arrivais mieux à jouer sur le temps, les ellipses. Du coup, j'ai adopté cette façon de faire par la suite.

La fille sans culotte se conclut très joliment sur la représentation d'une photo d'un pénis, sorte d'autel chéri par une vieille femme après la mort de son mari. Ton approche de la nudité et de la sexualité me paraît toujours détournée, comme si elle servait avant tout à évoquer autre chose : le temps qui passe, le statut de la femme, etc. Est-ce aussi ton avis ?
Dans ce livre, je ne pense pas utiliser la nudité dans un but précis. Finalement, elle est presque anecdotique. Madeleine se trimballe cul-nu mais on finit par oublier qu'elle n'a pas de culotte.

Dans la vraie vie, je suis un garçon extrêmement pudique. Donc dessiner des gens à poil, ça doit être ma thérapie !

Justement, cette pudeur semble transparaître dans ta représentation de la nudité, qui paraît toujours un peu « candide » – avec quelques traits ondulés pour les poils. Alors que certains privilégient l'approche frontale du corps humain, tu sembles aller à rebours de cette tendance.
Voilà, c'est ce que je disais plus haut. J'ai besoin de rendre cette nudité mignonne et innocente. D'où les petits zizis de statues grecs, les seins rondouillets et les pubis en soleil. La nudité, si elle est vulgaire, ne m'intéresse pas.

Question bête, pour finir. On dit généralement que « le sexe fait vendre ». Es-tu d'accord avec ça ?
Tiens, il faudrait que je demande aux Requins Marteaux, chez qui j'ai sorti un opus dans la collection « BD Cul », intitulé Bernadette.

Bon, il n'empêche que je crois que c'est vrai, malheureusement... Dixit le mec qui a foutu un cul en gros plan sur sa couverture avec un titre hyper racoleur ! Mais pour moi, le titre et le dessin de la couverture de La fille sans culotte n'ont rien de sexuel.

Entendu. Merci encore, El Don Guillermo.

Chopez La fille sans culotte sans attendre.

Romain est sur Twitter.