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Des croupes en béton armé

Les implants fessiers illégaux font des ravages en Amérique.
26.1.14

Mlle Banks, une danseuse du strip-club « The King of Diamonds », ici dans les vestiaires, exhibant fièrement sa croupe majestueuse, injectée illégalement. Toutes les photos sont de Ben Rosenzweig.

Le cauchemar qui s'est abattu sur l'arrière-train d'Oscarina Busse a commencé en juillet 2009. Cette Floridienne de 35 ans a alors ressenti une démangeaison légère mais persistante, profonde et incurable, au niveau du postérieur.

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Peu avant, Oscarina avait remarqué que son cul changeait de couleur : il est devenu aussi mauve qu'un doigt emprisonné dans un bout de ficelle, avant de virer au gris, se mettant à ressembler dangereusement au postérieur d'un cadavre. De là, les choses n'ont fait qu'empirer. Sa chair s'est mise à devenir croûteuse et à se décoller péniblement jusqu'à ce que, quelques mois plus tard, tout s'écroule tel un gâteau mal cuit. Ses fesses se sont mises à pendre, chargées par une potion de produits toxiques tombés dans la partie inférieure de son fessier. Ce qui au départ était souple au toucher était désormais chaud, dur et irritant. Le derrière d'Oscarina s'était tellement transformé qu'il ne ressemblait plus à quelque chose d'humain. Sa fille de 5 ans a d'ailleurs confondu ces fesses remplies de liquide avec une couche souillée. Elle les a renommées les « Pampers pleines ».

Comme des milliers de femmes à travers le monde, Oscarina a souffert des effets secondaires d'une injection illégale de silicone dans les fesses. En raison de la nature clandestine de l'acte, il est impossible de quantifier avec précision le nombre d'Américains ayant choisi de se faire gonfler les miches tels des ballons de baudruche. Cependant, on peut affirmer que leur nombre ne cesse de s'accroître. Suite à la prolifération de cas dans le même genre que celui d'Oscarina et même de décès, la Société des chirurgiens esthétiques ainsi que plusieurs représentants de la justice à travers le pays ont déclaré que ces injections clandestines constituaient une épidémie naissante.

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La procédure de gonflage de la région glutéale consiste à injecter à l'aide d'une seringue une substance liquide comme du silicone ou de l'huile minérale directement dans les fesses et dans les hanches du client. Aucune substance – pas même le silicone médical – n'est complètement sûre pour une injection dans le corps humain à des fins de gain de volume. Selon les victimes, ces « chirurgiens des fesses » autoproclamés auraient utilisé pour leurs opérations des substances dures comme du béton ou du silicone industriel disponible dans des quincailleries. Après l'injection, afin de prévenir toute fuite toxique, les blessures extérieures sont parfois été refermées avec de la Super Glue.

Quiconque possède des connaissances de base en médecine sait pertinemment qu'injecter des substances dans un corps humain est extrêmement dangereux. Par conséquent, il est illégal d'injecter des produits dans le corps de quelqu'un à des fins esthétiques depuis la fin des années soixante. En raison de cette interdiction, ceux qui acceptent de réaliser cette opération sont des charlatans peu scrupuleux, des tarés en costard dont la mallette est remplie de seringues dégueulasses et de fioles douteuses. Étant donné la nocivité des produits utilisés, une forte réponse auto-immunitaire peut être déclenchée et le corps tente alors d'expulser le corps étranger. Cela peut entraîner des réactions inflammatoires comme des polypes, des furoncles, une décoloration de la peau ou même une nécrose. Ces substances peuvent aussi migrer à travers le corps et se fondre aux organes ou pénétrer la circulation sanguine, propager l'infection dans tout l'organisme et provoquer un choc septique – ce qui peut conduire à l'amputation des membres infectés voire, dans le pire des cas, à la mort.

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En octobre dernier, je suis allé à la rencontre d'Oscarina dans son salon de beauté de Coral Gables, en Floride. Je voulais comprendre ce qui pouvait pousser quelqu'un à s'injecter des produits toxiques dans le cul. Elle portait un tailleur moulant, des talons hauts claquant contre le linoléum du salon et un parfum aux notes d'agrumes qui persistait longtemps dans son sillage, alors qu'elle effectuait des allers-retours entre les bacs à shampooing et son fauteuil. Étonnamment, son cul semblait gros et rond. Il me paraissait plutôt beau – ce qui m'a surpris car, quelques années auparavant, au prix d'une douleur immense, ses hanches s'étaient transformées en un tas de chair toxique.

Oscarina a eu de la chance. Elle est l'une des rares femmes qui, après s'être aperçue que son nouveau cul rencontrait un sérieux problème, a réussi à trouver un médecin prêt à l'opérer pour lui retirer le poison présent dans son corps, puis à lui refaire les fesses. Cette opération lui a sans doute sauvé la vie. Suite à cette histoire, elle m'a confié qu'elle se sentait terriblement stupide, surtout qu'elle était déjà dotée d'une plastique dominicaine de rêve avant l'injection. Mais, dans le sud de la Floride, où des fesses splendides se croisent constamment à tous les coins de rue et de plage, « avoir un beau cul » n'est, pour beaucoup, pas suffisant. « Personne [ici] ne se satisfait juste de son corps », m'a-t-elle confié d'un air penaud. « Je n'ai pas fait cette opération en pensant que mes fesses étaient laides ; je l'ai fait juste pour qu'elles soient encore plus belles. »

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Bien qu'il soit illégal d'injecter de mystérieuses substances dans l'arrière-train d'autrui, aux États-Unis, trouver un médecin prêt à le faire est un peu comme chercher de la drogue : il suffit de connaître un type qui connaît un type. Ces relations se créent aussi bien grâce au bouche-à-oreille que sur les forums ou les réseaux sociaux. À Miami, la capitale des opérations de chirurgie esthétique illégales, il suffit de rentrer dans un spa pour se faire injecter. Entre les différents types de massages, de séances d'aromathérapie ou de sauna proposés, les clients ont la possibilité de se commander une injection ou deux de silicone dans le derrière.

C'est exactement ce qu'a fait Oscarina, qui a subi ses premières injections au début de l'été 2012. Cela lui a coûté environ 3 000 dollars. Elle n'a pas voulu me dire qui lui avait administré le traitement mais a admis que ses clientes lui avaient recommandé un spa du quartier. Elle espérait exhiber son nouveau postérieur sur les plages durant la saison estivale. Elle m'a décrit la sensation provoquée par la seringue s’enfonçant profondément dans ses fesses et injectant 60 cl de silicone industrielle comme un truc qui l'avait « remplie ».

Le Dr Constantino Mendieta, assis contre l'une de ses McLaren devant son impressionnante villa de Pinecrest, en Floride.

Il est important de préciser qu'il existe des solutions légales pour augmenter son volume fessier. L'Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA) autorise les implants et les transferts de graisse opérés par un chirurgien plastique professionnel. Dans le second cas, le patient subit une liposuccion du ventre, par exemple, et la graisse est réimplantée dans ses fesses. Néanmoins, à des fins économiques, beaucoup de femmes choisissent la voie de l'illégalité. Les implants et les transferts de graisse légaux peuvent coûter jusqu'à 10 000 dollars de plus que ceux faits dans l'illégalité. Oscarina, elle, a choisi cette deuxième option car la période de rétablissement annoncée était plus courte. En effet, alors que les transferts de graisse et les implants légaux dans les fesses nécessitent plusieurs semaines de récupération et que le résultat ne s'observe que plusieurs mois plus tard, les injections illégales ne nécessitent qu'un court laps de temps de rétablissement et font grossir les fesses immédiatement, comme si vous les aviez mis dans un micro-ondes prévu à cet effet.

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« La récupération a été très facile à vivre », m'a expliqué Oscarina. « J'ai pu aller au travail le lendemain. J'ai juste eu besoin de massages afin que le produit se répartisse correctement sur toute la surface de mes fesses. »

Tout s'est bien passé jusqu'à ce qu'elle décide d'une nouvelle injection dans un spa différent en 2009. Là, les choses ont pris une tournure différente. « On m'a fait les injections », m'a-t-elle raconté en coiffant les cheveux crépus d'une adolescente, « puis, six mois plus tard, mon cul est devenu mauve. Le produit s'est mis à bouffer mes muscles et ma peau à peler comme un oignon. »

Il est impossible de déterminer ce qui a déclenché cette réaction lors de sa deuxième injection. La cause de l'infection pourrait être le mélange entre le nouveau produit et l'ancien, ou alors simplement, la composition du nouveau produit. Ce que nous savons en revanche avec certitude c'est que, quelques mois après la seconde injection, Oscarina a commencé à perdre le contrôle de son corps. Mais, même si ses fesses étaient en train de pourrir, elle était trop gênée pour en parler avec un médecin.

L'hiver venu, Oscarina a enfin partagé ses malheurs avec quelqu'un. Ne supportant plus de voir son cul se déformer jour après jour, et les souffrances liées à l'infection, elle en a parlé ouvertement à l'une de ses clientes. La cliente lui a immédiatement demandé d'aller dans l'arrière-salon pour lui montrer ses fesses. Sous les néons de la pièce, Oscarina a relevé sa robe. Son douloureux secret était révélé. Elle a pu deviner ce qu'en pensait sa cliente rien qu'en voyant son expression.

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« Dès que j'ai vu son visage, j'ai su que c'était vraiment affreux », m'a dit Oscarina en lançant des coups d'œil en direction de l'arrière-salle. C'est à ce moment-là qu'elle a su qu'il lui fallait ravaler sa fierté et agir.

Pour des raisons juridiques et du fait de la difficulté de traiter les conséquences d'une opération bâclée et non autorisée, peu de médecins accepteraient d'aider une patiente comme Oscarina. Quand un problème survient avec le silicone injecté – ce qui peut arriver en quelques heures comme en quelques années –, il peut être très difficile de l'identifier ou de le localiser complètement en raison de son caractère corrosif et de sa capacité à se déplacer dans le corps. Selon un livre sur l'histoire complète des injections de silicone aux États-Unis, édité par Peter Barton Hutt, professeur de droit à Harvard, 55 cl de silicone peuvent se briser en 30 millions de petits globules, une fois injectés dans le corps, et chacun de ces globules peut à lui seul causer une infection. En d'autres termes, se faire injecter cette saleté est facile, l'enlever est déjà beaucoup plus délicat.

« Les réactions des médecins que j'ai consultés m'ont laissé croire que j'allais mourir, m'a relaté Oscarina. Je souffrais beaucoup et j'ai cru que personne ne pourrait m'aider à résoudre ce problème. »

Enfin, après avoir longtemps cherché un docteur prêt à l'aider et en avoir parlé avec plusieurs autres amies de confiance, l'une de ses clientes passée elle aussi par là lui a recommandé d'aller voir le docteur Constantino Mendieta. Le médecin a accepté de l'aider et, estime-t-elle, lui a ainsi sauvé la vie.

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« Quand je l'ai vu, a conclu Oscarina, j'ai vu mon sauveur. »

Les culs injectés de Seven (à gauche) et d'Amore (à droite), deux des danseuses du King of Diamonds. Un jour, ces fesses bombées pourraient bien devenir la source de sérieux problèmes de santé pour ces deux femmes.

La même semaine de ma rencontre avec Oscarina, j'ai rendu visite au docteur Mendieta dans son cabinet de Miami, dans le riche quartier de Coconut Grove. La façade du bâtiment portait l'inscription « CHIRURGIE ESTHÉTIQUE ». Le docteur Mendieta est l'un des meilleurs chirurgiens esthétiques de tout le pays. Sculpteur de fesses aussi doué que Michel-Ange, il a publié l'ouvrage L'art de la sculpture glutéale en 2011. Sans surprise, son art lui a rapporté beaucoup d'argent. Dans l'allée de son cabinet était garée sa Maserati préférée. Durant ses jours de repos, quand il n'a pas pour tâche de sculpter ou de réparer le cul des gens, il fanfaronne en McLaren.

« Les fesses sont aujourd'hui ce que les seins étaient dans les années soixante », m'a dit le docteur Mendieta. Son visage ressemblait à un masque de Clark Kent : sa peau était tirée vers l'arrière au niveau de ses tempes et il portait une veste amirale bleue Valentino en soie fine et faite sur mesure. « Mais, les fesses sont mieux. Quand on regarde des seins, on regarde nécessairement le visage de celle qui les porte. Il n'y a pas de place pour l'imagination. Alors que, quand on regarde le côté opposé, il n'y a plus de visage. On est donc libre de donner à ce cul l'apparence que l'on veut. »

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Bien que l'explication du docteur Mendieta fût un peu bizarre, il avait absolument raison quant à la recrudescence de la pratique dans la population américaine. Le nombre de procédures légales a d'ailleurs augmenté de 176 % entre 2000 et 2012, permettant à l'industrie de faire rentrer 26 millions de dollars. Dr Mendieta a brillamment réussi à surfer sur la vague de ce business chirurgical. Il y a 10 ans, la pratique ne représentait que 20 % des chirurgies plastiques. Aujourd'hui, cela représente 90 %.

Alors que Dr Mendieta aurait préféré se concentrer sur des implantations ou des transferts de graisse, il s'est surtout retrouvé à réparer des culs de femmes injectés illégalement.

« Je m'occupe de plus en plus de procédures reconstructices ; cela ne fait aucun doute, » a-t-il dit. Il m'a aussi expliqué qu'il s'était occupé d'environ 30 cas de femmes atteintes de complications durant sa carrière, et notamment cinq pour la seule année 2013. « Les gens qui viennent me voir sont originaires du monde entier, mais principalement des États-Unis. Ces cas sont endémiques en Amérique du sud, à Miami, à New York et aussi un peu à Los Angeles. Miami est l'endroit où on recense le plus de cas. Je pense que le nombre ne cessera pas de s'accroître dans les années à venir car les réactions peuvent avoir lieu seulement cinq ou dix ans après l'injection. »

Les autorités juridiques de Floride sont d'accord avec Dr Mendieta pour affirmer que le problème ne cesse de prendre de l'ampleur. Bryan Tutler, détective du comté de Broward, qui, en 2012, a mené une enquête sur Oneal Ron Morris – l'une des plus grands médecins charlatans du pays – m'a dit que « ce genre d'affaires vient tout juste d'être mis à jour. Il y a 3 ou 4 ans, personne n'avait encore entendu de telles histoires. Désormais, elles sont fréquentes. Dans un futur proche, je pense que les autorités juridiques devront s'occuper de ce genre d'affaires et ne pourront plus fermer les yeux dessus, comme elles le font actuellement. »

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Cette négligence laisse ainsi le Dr Mendieta seul en ligne de front dans la bataille contre les injections illégales – une bataille qui ne cesse d'empirer au fil du temps. Sur toutes les victimes dont il s'est occupé, il a affirmé qu'Oscarina avait été l'un de ses cas les plus graves.

« Le silicone avait imprégné son tissu nerveux, » a-t-il affirmé, « j'ai ainsi eu à découper tout un bout de chair. Nous avons eu à extraire 700 grammes d'une substance dure comme de la pierre de chaque fesse. »

Enlever le tissu infecté et soigner les fesses d'Oscarina était un tel défi que cela a nécessité de fixer deux opérations différentes. Alors, les 6,000 dollars qu'elle avait dépensés pour ses injections ne semblaient plus du tout être une bonne affaire. Elle a estimé que les soins réparateurs lui avaient déjà coûté près de 70,000 dollars, avant même qu'elle entame la seconde session d'opérations lors de laquelle le tissu imprégné restant serait enlevé et la forme de ses fesses affinée. La chose la plus triste est que, malgré tous ses déboires, elle reste l'une des patientes les plus chanceuses. Il n'y a qu'un Dr Constantino Mendieta, mais qui sait combien il existe de femmes se trouvant dans la même situation douloureuse qu'a connue Oscarina ?

Ces images fournies par Dr Mendieta montrent le résultat des complications qu'ont causé les injections. Les fesses d'Oscarina se sont retrouvées dans le même état. On peut voir une décoloration tout le long de ces fesses déformées. Comme celles d'Oscarina, ces fesses étaient très dures au toucher.

L'utilisation de silicone pour se faire grossir les fesses n'a rien de nouveau. La pratique remonte à l'époque de la Seconde Guerre mondiale, soit 100 ans après l'invention de ce produit synthétique et une dizaine d'années après sa commercialisation au grand public. Durant la guerre, l'Armée américaine a utilisé le silicone afin d'isoler ses transformateurs électriques. Un jour, au port de Yokohama au Japon, les troupes américaines ont découvert la relation qu'il existait entre la disparition du fluide d'isolation sur leurs matériaux et la taille grandissante du buste des prostituées du coin. Bien que brut et en aucun cas crée à des fins médicales, ce produit restait une meilleure solution que la vaseline ou que la paraffine qu'utilisaient jusqu'alors les professionnelles du sexe japonaises afin de faire grossir leur poitrine.

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Les chirurgiens américains ont commencé à utiliser le silicone afin d'augmenter le volume des seins de leurs patientes. Les injections directes de silicone dans la poitrine se sont répandues dans toute l'Amérique dans les années cinquante, 60 et 70. Beaucoup utilisé par des performeuses, des travailleuses du sexe mais aussi par des femmes de tous les jours – et notamment Nancy Reagan –, cela a pris un certain temps avant que des histoires de complications viennent faire surface dans la classe moyenne américaine. Au fil des ans, de plus en plus de femmes ont vu se former des kystes de silicone sur leurs corps, ont vu leurs seins tomber gravement ou devenir durs comme de la pierre.

En 1965, l'Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA) a rendu illégales les injections pour les docteurs ne disposant pas d'un permis spécifique. Néanmoins, les chirurgiens plastiques ont continué à le faire en prétendant que, si le silicone utilisé était fabriqué dans leurs propres États, ils n'avaient pas à se soumettre aux règles juridiques de la FDA. Ainsi, ils ont continué jusqu'à ce que la pratique tombe en popularité en raison des innombrables et horribles histoires qui existaient et de la réglementation qui devenait de plus en plus stricte – des États comme le Nevada et la Californie ont rendu les injections illégales à partir de 1975, avant que d'autres suivent le mouvement.

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En raison de son enveloppe en élastomère, les chirurgiens plastiques se sont tournés vers le silicone pour cette pratique car il le pensait plus sûr que les autres produits. Néanmoins, après que des études aient fait le lien entre de graves problèmes de santé et le silicone, la FDA a mis les fabricants d'implants sous moratoire en 1992. En 2006, la FDA a finalement réapprouvé les implants en gel de silicone. Depuis, ils ont fait un grand retour dans l'industrie chirurgicale, et 72 % des augmentations mammaires aux États-Unis en 2012 ont été fait à partir de ce produit. C'est au cours des deux dernières décennies – alors que le pays se trouvait engagé dans un dialogue national sur les risques et les avantages de tels implants – que les injections de silicone se sont popularisées sur le marché noir.

Les transgenres sont, dans les années quatre-vingt et 90, les pionniers de cette pratique illégale. Pour un homme qui s'apprêtait à devenir une femme, il était ridicule de penser que les assurances paieraient la note pour des procédures permettant à son derrière de ressembler à l'idéal qu'il s'en faisait. Les cabinets illégaux étaient ainsi l'endroit parfait pour ce genre d'opérations en raison de leur moindre coût. Aussi, à l'époque, la méthode de transfert de graisse n'avait pas encore été inventée. Pour avoir le résultat voulu – c'est-à-dire des fesses rondes et féminines –, les injections restaient donc la méthode préférée de la communauté transgenre. Après que plusieurs de ces personnes ont fait leur transition, elles sont elles aussi devenues chirurgiennes des fesses, utilisant la technique d'injection qu'elles ont au départ expérimenté sur leurs propres corps.

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Depuis, la pratique se cantonnant jusqu'alors au marché noir est devenue beaucoup plus grand public. Le cas d'Apryl Michelle Brown, originaire de Los Angeles, dont les mollets et les bras se sont fait amputer après que son corps a subi de nombreuses complications suite à ses injections de silicone en 2004, est devenu l'un des plus médiatiques. Une autre célèbre victime, une femme de 20 ans du nom de Claudia Seye Aderotimi a, en 2011, voyagé de Londres à Philadelphie afin de se faire des injections par Padge Victorie Windslowe, une transsexuelle surnommée dans certains cercles la « Dame Noire ». Claudia était une danseuse en devenir, cherchant à améliorer son apparence afin de pouvoir jouer dans des clips de hip-hop. Elle est morte d'une embolie pulmonaire presque immédiatement après ses injections de silicone industriel. Le produit est entré dans son système sanguin et s'est déplacé dans son foie, ses poumons et son cerveau.

Le phénomène a aussi fait son chemin sur la scène people. À chaque fois que Kim Kardashian ou Jennifer Lopez portent un maillot de bain, les tabloïds et les sites du même genre se retrouvent engagés dans un vif débat opposant ceux qui pensent que ces stars ont obtenu leurs fesses à la suite d'un intense régime sportif et ceux qui croient en revanche qu'elles se sont fait des injections de silicone. Vanity Wonder, ancienne stripteaseuse et danseuse de hip-hop, qui se vante de ses généreuses courbes 34-23-45, a écrit un livre sur son addiction aux injections – elle en a subi 16. Nicki Minaj, qui est autant connue pour ses grosses fesses que pour ses disques de platine, a commenté le phénomène des injections et a admis avec facétie en avoir déjà fait. Dans son featuring avec Big Sean pour le remix du morceau « Dance (A$$) », Nicki déverse son flow : « Kiss my ass and my anus, ’cause it’s finally famous / And it’s finally soft, yeah, it’s finally solved! / I don’t know, man, guess them ass shots wore off! »

Les photos d'identité judiciaire de Oneal Ron Morris alias la Duchesse révèlent sa transition sexuelle. « Elle avait un corps parfait, » a dit l'un de ses amis. « Mais, elle est allée trop loin. » Photos fournies par les autorités judiciaires du comté de Broward

Si, avant de lire cet article, vous aviez déjà entendu parler de l'histoire de ces femmes qui se sont fait des injections illégales dans les fesses, c'est probablement à cause d'Oneal Ron Morris, aussi connue sous le nom de la Duchesse, « docteur » transsexuel spécialisé dans les injections glutéales. En 2011, au moment de son arrestation dans le comté de Miami-Dade pour pratique illégale de la médecine et pour blessures volontaires, le visage déformé et les proportions corporelles grotesques de la Duchesse ont fait la une des principaux sites d'info et des journaux de Floride. L'affaire a permis de médiatiser grandement ces pratiques chirurgicales illégales et dangereuses. Les fesses de la Duchesse étaient si vulgairement grosses qu'elles ressemblaient à un Koopa Troopa qui aurait enfilé une perruque.

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Mais, outre l'apparence hideuse de la Duchesse, ce qui a attiré l'attention du public reste surtout les allégations retenues contre elle. Il a été rapporté qu'elle injectait des substances comme du Ni Clou Ni Vis et du ciment dans les fesses de ses clientes avant de les cicatriser avec de la Super Glue. Bien que de tels méfaits concernant la Duchesse n'aient jamais été confirmés, nous pouvons dire que beaucoup de ses clientes ont subi de nombreux effets secondaires indésirables suite à ses injections et qu'au moins l'une d'entre elles est décédée des suites de complications.

La Duchesse purge actuellement une peine de 366 jours de prison dans le centre pénitentiaire fédéral de Floride et fait face à des accusations d'homicide volontaire – tout cela en lien avec ses anciennes activités de faux chirurgien. Ainsi, elle n'était pas disponible pour une interview quand je me suis rendu en Floride. Néanmoins, j'ai pu interviewer Corey Eubanks, un jeune homme accusé d'avoir été son assistant par les autorités juridiques – ce qu'il nie. Corey a finalement plaidé coupable pour deux des charges de délit de négligence retenues contre lui suite aux injections que la Duchesse a effectué dans sa résidence de Hollywood en Floride. Quand je l'ai interviewé, il se trouvait toujours en période de probation.

J'ai rencontré Corey à l'extérieur de la clinique de chirurgie plastique Body Care de Fort Lauderdale. Ce lieu de rendez-vous a été décidé par Corey en raison de son emploi du temps : cet homme de 42 ans avait prévu de se faire liposucer la graisse du bas de son abdomen plus tard dans l'après-midi. Corey, avec ses longs dreads tombant sur le dos et ses lentilles de couleur pistache, n'est pas étranger à la chirurgie augmentative. En plus d'être charismatique et débrouillard – alternant ses différents jobs de conseiller fiscal, coach personnel et styliste avec génie –, il est aussi l'homme-sandwich des injections illégales, et notamment de celles de la Duchesse, dont il affirme avoir bénéficié de ses injections qu'une seule fois. Selon lui, au fil des ans, sa sculpture a encouragé plus de 25 personnes à venir chez la Duchesse afin de se faire injecter. (Pour la petite histoire, bien qu'il ait fait de la pub pour la Duchesse, il a affirmé n'avoir jamais été payé pour cela.) Visiblement, le monde entier aimerait que son cul ressemble à celui de Corey.

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La première fois que mon regard s'est posé sur le corps de Corey, devant la clinique, au milieu des palmiers et des joggeurs en sueur, je ne me demandais qu'une seule chose : ce qui se passerait s'il tombait dans l'océan Atlantique. Ses fesses semblables à des ballons de baudruche flotteraient-elles ou l'entraîneraient-elles vers le fond, telles une enclume ? Corey n'avait aucun problème à parler du chargement qui occupait son arrière-train. Il ne m'a fallu que quelques minutes après avoir fait sa connaissance pour qu'il me propose de le toucher.

« Vas-y, » m'a-t-il dit avec le même ton maternel que s'il m'avait proposé une friandise lors d'un goûter. Il a alors levé le bas de sa chemise, a courbé son dos tout en tournant la tête dans ma direction, fixant ses faux yeux sur moi. Je me suis exécuté d'une main hésitante, utilisant seulement mon index, comme si je m'apprêtais à appuyer délicatement sur la touche d'un clavier de piano. Alors que j'appuyais sur sa peau, mon doigt ne s'enfonça pas de la façon dont je m'attendais. Au lieu de cela, il se pencha légèrement en arrière, au niveau de mon articulation. Son cul ne donnait pas envie. On aurait dit un rocher enveloppé de cuir moulant.

Corey m'a confié qu'il avait payé la Duchesse 1,100 dollars pour son injection il y a environ 10 ans et que leur relation avait ensuite continué. Corey a rencontré la Duchesse au Waterfront – un club gay maintenant fermé – durant l'été 1994, alors qu'elle n'avait pas encore changé de nom. Ce n'est qu'après que la Duchesse a fait sa transition sexuelle qu'elle est devenue célèbre pour les injections qu'elle proposait – injections illégales identiques à celles qu'a subies son propre corps.

Corey Eubanks n'a aucun problème à parler ouvertement des injections illégales dans ses fesses et du corps qu'elles lui ont donné. Ici, il expose ses jambons habillés d'un court justaucorps de combat au Collins Park de Miami Beach.

« À l’époque, cinq personnes que je connaissais s'étaient déjà fait injecter les fesses par la Duchesse, » a dit Corey. « Avant, l'une de mes connaissances ressemblait à une planche. Elle s'est fait injecter et ses fesses ont gonflé. Elle m'a dit par qui elle et les quatre autres s'étaient fait injecter puis je me suis dit, Pourquoi je ne me ferais pas moi aussi refaire les fesses ? Je voulais qu'elles ressemblent à quelque chose et que mes cuisses soient plus épaisses. »

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Son derrière est considéré comme une véritable œuvre dans une ville comme Miami où, en raison de la compétition de beauté permanente existant entre des milliers de gens qui ne seront jamais satisfaits par leur physique, les parties refaites sont considérées comme caractéristiques de la beauté moderne. Corey pense qu'il n'avait d'autres options que de faire recours à la chirurgie afin d'avoir de belles fesses.

« À l’époque, la raison pour laquelle les gens ne venaient pas dans de tels endroits, » dit-il, faisant référence à la clinique de chirurgie devant laquelle on se trouvait et où il allait se faire liposucer dans une heure, « s'expliquait par le fait que le transfert de graisse n'existait pas encore. Tout ce que les chirurgiens pouvaient faire, c'était implanter un bloc dans les fesses [du patient]. Le résultat n'était pas naturel. Personne ne voulait de ça et tout le monde préférait les injections. Surtout que, dans le second cas, on ne nous rabâchait pas un discours sur les complications que l'opération pourrait entraîner et on ne nous parlait pas de mort éventuelle. Je ne connaissais personne qui, à cette époque, se soit fait refaire les fesses en clinique. »

Bien sûr, depuis, les choses ont changé. Comme m'a dit le Dr Mendieta, il peut se passer des années avant que des complications surviennent. Corey, aussi confiant qu'il est concernant toutes les histoires sur ses fesses, n'en a certainement pas conscience. À tout moment, il pourrait se retrouver avec des polypes, des ulcères ou des lésions. Et, même dans l'hypothèse que ses injections ne lui causent pas de problème de santé dans le futur, elles ont déjà failli le conduire en prison.

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« C'est la merde si des complications surviennent, » m'a répondu Corey, quand je lui ai parlé des soucis judiciaires que lui et la Duchesse avaient eus. « Mais, que se passe-t-il quand tout se passe bien ? Qu'est-ce qu'on peut alors dire concernant la Duchesse ? Qu'elle est une faiseuse de miracles ? »

À peine sa phrase terminée, une blonde en tenue de sage-femme a sorti la tête de la clinique et a appelé Corey. L'heure de sa liposuccion était venue – une procédure qui le condamnerait à rester assis ou allongé pendant plusieurs jours, à prendre tout un cocktail de médicaments et à porter une gaine de sorte que, après que le chirurgien l'a ouvert et extrait sa graisse, ses fluides gastriques ne fuitent pas. Avant qu'il rentre, je lui ai demandé si, lui aussi, comme la Duchesse, était accro aux opérations plastiques.

« Je n'ai jamais eu de problème d'addiction, » m'a-t-il dit. « Après cette opération, je vais m'en tenir à manger sainement et à suivre un régime de vie équilibré. »

Seven, danseuse au King Diamonds, est fière du résultat de ses injections illégales. « Suite à ma première injection, j'avais du mal à marcher – la silicone se trouvant dans mes fesses était lourde. Mais, après un mois de massage permettant à la silicone d'être bien répartie sur toute la surface, c'était parfait.

Durant l'une de mes dernières nuits à Miami, j'ai visité un célèbre club de strip-tease appelé le « King of Diamonds ». Grâce à des rappeurs comme Rick Ross, Lil Wayne et Drake, la réputation de l'établissement est devenue internationale pour les gigantesques croupes de ses danseuses. Après avoir eu connaissance des malheurs d'Oscarina et après avoir appris toutes les subtilités de la liposuccion grâce à Corey, je voulais voir des culs injectés en pleine action.

Dans le club, je me suis retrouvé ébahi devant la masse de billets verts accrochés aux immenses jambons d'une fille douce à l'apparence métisse, connue ici sous le nom de Seven. À mon arrivée, elle se tortillait d'un air d'ange contre une barre de pole dance chromée. Alors que les enceintes crachaient « Uoeno » de Rick Ross, la chair de sa croupe vibrait toute seule à chaque kick de batterie, tel le fameux verre d'eau de Jurassic Park. Durant ses dernières minutes de show, en guise de dessert, Seven a enveloppé la barre entre ses deux fesses et est lentement descendue vers le sol, telle de la mélasse dégoulinant sur la queue d'une fourchette. Alors que la chanson se terminait et que le bonimenteur de la soirée appelait une nouvelle fille au cul tout aussi chargé que celui de Seven sur scène, un gamin en nœud papillon a rappliqué et s'est mis à balayer les billets fraîchement tombés du string de la stripteaseuse et les a mis dans un seau en plastique débordant déjà d'argent sale.

Dans n’importe quel autre strip-club de la planète, les fesses de Seven auraient été élues huitième merveille du monde. Ou alors, elles se seraient fait étudier par les corps ingénieurs de l'Armée afin d'étudier la force structurelle d'une telle chose et de comprendre comment il a été possible de placer quelque chose de si gros sur une si petite surface. Mais, à Miami, au King of Diamonds, ce cul n'est qu'une goutte d'eau dans cet océan de fesses refaites et il n'y a aucun secret concernant leur taille. Comme de nombreuses autres femmes de Miami et des États-Unis, Seven a simplement signé un pacte de beauté avec le Diable.

Après son show passionné, je l'ai rencontré dans une arrière-salle du club. La pièce ressemblait vulgairement au bureau de Tony Montana dans une version blaxploitation de Scarface. Elle était ravie de parler de ses injections illégales et d'expliquer à quel point elles avaient changé sa vie. À l'entendre, se faire grossir les fesses était l'une des meilleures décisions qu'elle ait faite de toute son existence.

« Je me suis fait injecter un mardi, » a-t-elle annoncé. « Je suis revenu au travail le vendredi suivant et, en une nuit, j'ai gagné le triple que ce que je gagnais avant. J'ai ainsi pu passer du rang de stripteaseuse régulière à celui de stripteaseuse confirmée. »

Je lui ai demandé si je pouvais examiner la chose de plus près. En un instant, elle s'est retournée, s'est accroupie, à écarter ses fesses et les a secouées vers le sol. Ce délirant moment m'a conduit à me demander si ses fesses ne pouvaient pas être considérées comme une métaphore de Miami – voire des États-Unis, voire même de l'humanité dans son intégralité. Les fesses de Seven avaient beau être magnifiques et séduisantes vues de l'extérieur, à l'intérieur se cachait quelque chose de lugubre et de nocif.

Mes craintes se sont confirmées quand elle s'est levée pour me proposer de les toucher. Bien que ses fesses ressemblassent toujours à celles d'une déesse, j'avais l'impression de peloter une pierre tombale.

Pour voir les fesses toxiques de Miami en pleine action, regardez Des croupes en béton armé, en ce moment sur VICE.com

@WilbertLCooper

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