Ma mère, cette alcoolique

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Ma mère, cette alcoolique

J'ai grandi avec une mère portée sur la bouteille – et ça m'a toujours donné l'impression d'être un cliché vivant.
15.4.15

Je connais un paquet d'alcooliques – des buveurs réguliers ou des personnes qui se saoulent simplement en soirée. Je connais aussi beaucoup d'enfants d'alcooliques ; moi-même, j'en suis une.

Pourtant, la plupart des témoignages de vie avec un(e) alcoolique que j'ai pu lire – en particulier sur internet – tendent vers une certaine forme de ridicule. Tous contiennent souvent les mêmes tropes d'abus ou de négligence, et même quand je partage ceux qui m'ont particulièrement touché, j'ai la désagréable impression de tomber dans le cliché. Mais qu'est-ce que je peux y faire ? C'est aussi mon histoire.

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Ma mère a toujours beaucoup bu. Quand elle était jeune, c'était considéré comme normal. Ses amis l'appelaient « la Reine » parce qu'elle était toujours au centre de l'attention. Ma mère et mon père étaient tout deux musiciens. En conséquence, ils voyageaient beaucoup. Je comprends que cela puisse paraître réducteur mais pour moi, son caractère extraverti et son mode de vie bohème représentaient un terreau parfait pour son alcoolisme.

Les choses ont définitivement empiré le jour où elle et mon père ont décidé de se séparer. Elle m'aimait, voulait prendre soin de moi mais était anéantie par la rupture.

Mon premier souvenir remonte à un jour de Noël, que j''avais passé à pleurer parce qu'elle m'avait frappé. Je suis assise dans le couloir de notre appartement, en train de penser à comment ma mère me battait parfois tous les jours pendant des semaines entières, et à quel point j'espérais que la situation change en ce jour de fête.

À ce moment-là, ma mère est professeur. Quand je suis malade, elle m'achète des autocollants et des sucreries. J'aime bien être malade, mais elle oublie toute sa tendresse lorsqu'elle boit. Je m'enferme dans ma chambre et elle se tient debout derrière la porte pendant des heures, en jurant et en m'ordonnant de sortir.

Pendant la matinée, tout va bien : ma mère m'achète mes chocolats préférés. Si je lui rappelle qu'elle m'a frappé la veille, elle me répond : « Tu mens. Je ne pourrais jamais te frapper. Je t'aime trop pour te faire ça. » Aujourd'hui, elle croit toujours que c'est le cas.

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Sa maladie a empiré avec l'âge. Elle va toujours au travail – elle se débrouille pour gérer les deux – tandis que j'appréhende les week-ends et son temps libre. Quand elle ne travaille pas, elle boit, au point d'avoir besoin de mon aide pour marcher. Alors que sa condition se détériore, elle devient de plus en plus paranoïaque. Un jour, elle a décidé de vaporiser du répulsif à insecte sous la porte de notre propriétaire parce qu'elle était persuadée qu'il empoisonnait notre eau.

Je garde un autre souvenir de moi marchant dans notre salon un dimanche. La pièce est large, ordonnée et lumineuse. Ma mère est assise sur le canapé et regarde un meuble contre le mur. Il est en bois noir, ce qui le fait briller à la lumière du soleil. « Toi », a-t-elle dit au meuble. « Je le vois maintenant – tu es fait d'or. »

Elle débarque constamment avec de nouvelles règles qu'elle oublie dans la foulée. Si j'ai une demi-heure de retard, elle hurle et me traite de prostituée. J'ai 16 ans, elle en a 43. Nous allons dans des restaurants huppés où elle boit avant et après le repas. Elle m'accuse de trop manger, avant de se plaindre que je ne mange pas assez. Elle me dit que je suis grosse, alors j'arrête de manger. Pendant environ un an, je mange la moitié d'un petit pain, une salade et six pommes par jour. Si je mange plus, je me punis moi-même.

J'ai 17 ans, et je pars en vacance avec une amie. Quand je reviens, elle est à l'hôpital.

Apparemment, pendant mon absence, elle souffrait de delirium tremens – une genre de crise d'épilepsie que les alcooliques en manque développent. Elle a failli mourir. On m'a dit qu'elle avait eu des hallucinations. Convaincue que j'étais morte, elle s'est habillée en noir et a fait le tour des cimetières à la recherche de ma tombe.

Je lui rends visite à l'hôpital, dans l'aile psychiatrique. Elle est sobre pour la première fois depuis des années. Je ne la reconnais pas. En fait, c'est comme si j'avais quelque chose comme une mère au lieu d'un monstre en face de moi. Elle décide de me peindre un hibou..

C'est l'automne. Elle rentre à la maison et se remet à boire. Je finis par vider dans l'évier les bouteilles de champagne qu'elle ramène. Nous sommes assis dans un restaurant. Elle veut commander du vin, mais je lui demande de ne pas le faire. « Bois si tu veux, mais pas quand je suis là », l'ai-je suppliée. Elle en a commandé quand même, et je suis partie.

Je réalise qu'elle accorde plus d'importance à l'alcool qu'à moi. Je réalise que je ne peux pas l'aider. Je réalise que l'addiction est plus forte que je ne le serai jamais. J'ai 18 ans, alors je m'en vais.