NSFW

Je suis allée dans une ville naturiste pour la première fois

Ma journée à poil au Cap d'Agde, au milieu des gentils papys et des libertins chauves.
27 novembre 2015, 6:00am
naturisme cap d'agde

Il est 6 heures du matin et je m'apprête à parcourir plus de 150 kilomètres d'autoroute pour passer la journée avec des inconnus à poil. Je suis partie de ma chambre d'hôte d'une petite ville des Pyrénées sans prendre la peine de déjeuner, espérant pouvoir arriver au Cap d'Agde – toujours la plus grande ville nudiste en France et dans le monde – avant midi.

J'ai toujours été intéressée par la logistique d'une métropole nudiste. Des trucs de type : où les gens gardent-ils leurs téléphones ? Lavent-ils leurs sièges et transats après utilisation ? Il n'empêche que je n'étais pas non plus enchantée à l'idée d'enlever mes fringues devant plusieurs tonnes de chair humaine nue. En fait, j'ai seulement fait ça pour avoir une story sur laquelle écrire et ainsi, gagner de l'argent.

Je viens donc de terminer mon master en journalisme et suis consciente que mon avenir professionnel, dans une industrie où il est de plus en plus difficile de se faire payer pour ce que l'on écrit, risque de ne pas être super radieux. Je suis au Cap d'Agde parce que je sais très bien que le sexe vend, et de fait, je m'attends à en voir pas mal ici.

Cette microsociété naturiste, qui amène avec elle des salons de coiffure, des bars, des supermarchés, une banque et une plage, s'est forgé une solide réputation de paradis sur Terre dans les divers cercles échangistes, français et internationaux. Dans les années 1970, il s'agissait d'un lieu où seuls les nudistes se rencontraient et jouaient ensemble à la pétanque. C'est 20 ans plus tard que les voyeurs se sont mis à affluer en masse. Leur arrivée coïncide avec l'apparition des premiers sex-shops et clubs échangistes dans la ville. Aujourd'hui, Agde est partagée entre deux communautés nudistes : d'un côté les naturistes et de l'autre les échangistes – le ratio fluctue en fonction des saisons. Ce qui m'intéressait, outre le fait de gagner de l'argent, c'était de voir comment ces deux pôles de population coexistaient.

Arrivée à la frontière du monde nu, on me demande de payer 18 euros pour franchir la barrière du parking. Une fois garée, je me rends compte que le moment est arrivé. Un mec obèse affublé d'une casquette de base-ball traîne près des casiers. Je traîne aussi. Une moto se gare à côté de moi. Deux personnes en descendent et se mettent à retirer leurs vêtements un par un, sans faire de bruit, avant de les plier et les ranger dans le coffre à l'arrière. Désormais complètement à poil – mis à part leurs lunettes de soleil et un sac à dos –, ils se prennent par la main et se dirigent vers la ville. C'est à ce moment-là que je me jette à l'eau et décide de retirer mon t-shirt, mon short et – tout en jetant quelques coups d'œil nerveux aux alentours – mes sous-vêtements. Je me suis souvent vantée de ne pas être complexée quand je suis nue, mais, alors que j'avance dans le parking avec un sac à dos et une paire de chaussures de sport, je suis incroyablement gênée. Je me demande à quoi peut bien ressembler mon cul ; je réalise que j'ai une piqûre de moustique derrière la cuisse.

Je guette aussi les érections potentielles, que je considère inévitables dans ce genre d'endroits. Très vite, je me retrouve nez à nez avec une gaule de première catégorie.

En passant devant un groupe de trois personnes nues sur le trottoir, j'essaie de sourire, histoire de leur prouver de la manière la plus ostensible possible ma confiance. En réalité, je me donne tellement de mal qu'ils pensent qu'on se connaît : ils m'arrêtent pour qu'on discute. Je lève la main pour leur faire comprendre que je me suis trompée, qu'on ne se connaît pas, et j'essaie de m'enfuir au plus vite. Je balise d'autant plus. Une fois arrivée en ville, je passe sous une arche et me glisse à l'intérieur d'une cour, dans laquelle se trouvent un supermarché, une boulangerie et plusieurs magasins de fringues. Quelques nudistes avec des bananes autour des hanches se baladent dans les rayons. Des vendeurs habillés les attendent à la caisse.

De l'autre côté, dans le passage couvert, se trouve un bar, bar dans lequel les corps nus se comptent par dizaines. Je remarque immédiatement que je suis encore plus dévêtue que la plupart d'entre eux. De fait, ils portent au moins un accessoire : des trucs en cuir, des piercings, des sarongs. Une femme avec des anneaux aux tétons et des cheveux décolorés me lance un sourire avant de mordre violemment dans sa baguette en forme de pénis. Eux, ça doit être les échangistes.

Je m'assieds et commande un Coca. Mon fessier picote au contact de la chaise en plastique ; penser aux autres fessiers qui sont venus se nicher ici me laisse un goût amer dans la bouche. Un homme avec une crête d'Iroquois se balade à droite à gauche, fait les cent pas, puis décide de s'installer à côté de moi. Je lui demande s'il a une cigarette. Il m'en donne une et me glisse quelques mots, auxquels je réponds en hochant la tête. C'est peut-être une mauvaise idée, parce que dans l'instant qui suit, il me regarde de haut en bas – d'une manière, il faut bien le dire, assez embarrassante –, et dit, en montrant mon corps du doigt, « hmm, très beau ». Je ris nerveusement. Je me dépêche de payer l'addition et me dirige vers la plage.

Là, tout le monde est nu. Même le vendeur de glace. Un vieil homme longe la berge et ramasse des coquillages tandis qu'un groupe de retraitées discute en cercle. Des enfants s'amusent dans l'eau. Devant moi, des kilos et des kilos de corps allongés sur des serviettes de plage sont en train de luire au soleil. Peu de poils pubiens, chez les femmes comme chez les hommes. Je ne me sens pas du tout à ma place.

J'essaie de ne pas trop regarder les pénis qui pendouillent, m'imaginant que reluquer la verge de son voisin peut être considéré comme malpoli, mais je jette quelques regards discrets de temps en temps – pour ma recherche. Je guette aussi les érections potentielles, que je considère inévitables dans ce genre d'endroits. Très vite, je me retrouve nez à nez avec une gaule de première catégorie ; un couple s'enlace sur la berge tout en se roulant des pelles. Ils sont le point de convergence de tous les regards désapprobateurs. Ce genre d'outrage à la pudeur peut valoir jusqu'à 15 000 euros d'amende. Je me demande si quelqu'un va le leur rappeler. Après s'être rendu compte de la gêne qu'il diffuse tout autour de lui, le couple s'arrête. Puis s'en va gambader dans la mer.

De retour dans la ville, je vais rôder dans le supermarché avec mon appareil photo, à la recherche du meilleur moyen de prendre des clichés sans faire chier les gens. Retranchée dans le rayon des boîtes de conserve, j'ai l'impression qu'on ne peut pas me rater. Mon appareil photo est posé sur le sac que je porte autour du ventre. J'attends qu'un client nu décide de se montrer. Un vieil homme arrive et plonge son nez dans les sodas. Je vais à l'autre bout du rayon et fais mine de m'intéresser à une boîte de câpres. Alors qu'il se penche pour attraper une bouteille de Fanta, j'appuie sur le déclencheur. La patronne du magasin m'a vue ; elle est en colère, et habillée. Elle crie quelque chose en agitant son doigt en l'air. Je lui fais mon regard de petite effarouchée qui signifie « Oh, désolé, je ne savais pas que prendre une photo d'inconnus à poil au supermarché était interdit ! » et me précipite vers la sortie.

Je compte les minutes jusqu'à 18 heures – heure à laquelle j'ai prévu de m'échapper après un jour complet d'immersion dans le royaume de l'impudique. Même si je suis de moins en moins gênée, je n'arrive pas à me faire au fait que je suis nue et me sens un peu ridicule à côté de gens qui ne le sont pas – notamment ceux qui travaillent dans les restaurants et magasins. En allant interviewer la femme qui travaille au centre touristique, j'ai l'impression d'être dans un cauchemar, celui où vous vous rendez au travail sans être habillé. Elle est assise derrière un bureau et porte un polo rose et un pantalon noir. Moi, je suis à poil. Je m'excuse même pour ma nudité. Elle me dit qu'elle est habituée et n'y fait même plus attention.

Je suis venue lui demander si elle a déjà été témoin d'une quelconque tension entre échangistes et naturistes. « Pas vraiment, me répond-elle. Ils traînent dans des endroits différents. Sur la plage ils se mélangent et il ne semble y avoir aucun problème entre eux. Les échangistes ne se lâchent que la nuit. »

Il est donc largement temps d'aller me faire des amis chez les échangistes. Je me joins à un couple de quadragénaires avec beaucoup de piercings. Je leur demande s'ils viennent souvent au Cap d'Agde. Ils me répondent qu'ils viennent deux fois par an pour participer à des orgies. « Tout le monde est si gentil, me dit le mari. Tu peux venir cette nuit si tu veux ; on ne se prend pas la tête. » À ce moment-là, un type rasé arrive et leur dit bonjour. Il serre la main de l'homme et roule une pelle à sa femme. « On s'est rencontrés la nuit dernière », m'avoue gaiement le mari, en regardant sa femme se défaire de l'étreinte de leur nouvel ami.

Je m'en vais vers le camping pour discuter avec plusieurs naturistes. Je m'aperçois rapidement qu'aucun d'eux n'est ennuyé par la présence des touristes sexuels. Une mère de famille m'avoue n'avoir aucun problème avec eux – elle se contente simplement de rentrer chez elle avant que les activités nocturnes ne soient lancées. Un comédien parisien efféminé prénommé Guillem me dit qu'il « vient ici depuis des années » et que sa « première fois remonte aux années 1980 ». Aujourd'hui, il s'adonne un peu à l'échangisme lui aussi.

La plupart des médias français dépeignent la relation échangistes-nudistes au Cap d'Agde comme tendue, mais à part un incident de pelotage indécent sur la plage, je n'arrive à me souvenir d'aucun conflit. La liberté semble être le credo des dénudés : avec la nudité vient un esprit de tolérance magnanime. Mis à part les piercings sur les organes génitaux qui sont de rigueur chez les échangistes, leur identité est facilement décelable à la manière dont ils vous regardent. Les nudistes vous regardent directement tandis que les échangistes ont tendance à tourner autour du pot, à vous lancer des regards séducteurs qui ne s'attardent pas forcément sur votre visage. On a l'impression qu'ils attendent un signal secret, qui vient rarement. En général, celui-ci vous met assez mal à l'aise.

À mesure que la soirée approche, on peut déceler une sorte de tension sexuelle dans l'air. Un groupe de femmes portent des costumes d'infirmières en plastique avec des talons, tandis qu'un homme arbore fièrement un tablier en cuir dans lequel un trou laisse entrevoir son pénis. Les bars sont désormais remplis d'échangistes.

Il semblerait que les naturistes se cachent à l'intérieur du camp ou se replient massivement vers leurs voitures. En me promenant, je me sens encore plus exposée que durant l'après-midi – l'atmosphère n'est plus bon enfant comme à la plage et s'est métamorphosée en quelque chose de plus sexuel. Tout le monde semble convoiter la même chose : le sexe. Un type très poilu du torse me propose un massage. Je regarde mon téléphone et découvre avec grand plaisir qu'il est 17 h 55 : l'heure de m'en aller.

De retour au parking, l'endroit ou ma folle journée a commencé, je récupère mes vêtements et m'habille lentement. Bizarrement, je suis un peu triste à l'idée de me rhabiller et de ne plus pouvoir arpenter les rayons de supermarchés à poil. Être nu tous ensemble crée une sorte d'esprit de camaraderie, même si souvent, il est emprunt également de la luxure la plus crasse.

Tout habillée, je monte donc dans ma voiture et m'en vais en passant en revue les événements de la journée. Je ne suis pas sûre de ce que m'inspire le Cap D'Agde ; est-ce la capitale de la perversion sexuelle, ou un bastion de tolérance et de liberté ? Sans doute les deux. En revanche, il y a une chose dont je suis sûre : je suis capable de me mettre à poil pour mon métier sans la moindre des réticences.

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