Publicité
Stuff

Faisons-nous le nécessaire pour préserver la santé mentale des LGBT ?

Un bilan des cerveaux de la communauté gay, après des siècles de discrimination.

par Patrick Cash
01 Mai 2015, 5:00am
Dan avait 14 ans quand il est monté dans sa chambre avec un couteau de cuisine. Il voulait mettre fin à ses jours. Ayant grandi dans une famille juive orthodoxe, où les homosexuels sont vus comme des erreurs de la nature, il se sentait constamment déprimé et avait l'impression de vivre au fond d'une grotte. Un jour où il était seul, il s'est donc retrouvé à contempler la lame, hésitant sur la manière de faire.

Quelqu'un a alors lancé : « Il y a quelqu'un ? » C'était une amie de sa mère. À ce moment précis, l'envie lui a passé. Aujourd'hui, il ne repense que rarement à cette funeste soirée. « C'était vraiment difficile d'être gay quand j'étais jeune, explique Dan, à tel point que j'ai juste enfoui ça au plus profond de moi. Il y a plein de choses dont je n'ai jamais parlé à personne, et je me considère comme chanceux d'avoir pu m'en sortir. »

« La santé mentale des LGBT est un problème à part entière », estime Matthew Todd, rédacteur chez Attitude et qui a écrit un livre, Straight Jacket , sur le sujet. « La société traite les gens dès leur naissance comme s'ils étaient hétérosexuels. Si vous n'êtes pas hétéro ou cisgenre (si votre identité de genre ne correspond pas à votre sexe biologique), vous subissez une forte pression sociale vous incitant à taire cette partie de vous-mêmes.

« Ceci devient d'autant plus évident au fur et à mesure qu'on grandit. Cette injonction transparaît au sein de votre famille, à l'école, dans les préceptes religieux, dans l'histoire politique, dans les médias, dans tous les films qu'on voit et les livres qu'on lit. Le monde n'est pas aussi adapté aux LGBT qu'aux hétéros. »

Cette tendance de notre société à partir du principe que tout le monde est hétéro a un nom : l'hétéronormativité. On la retrouve par exemple dans la publicité : « J'ai eu la chance de vivre un peu à Berlin », raconte Dan, qui a maintenant 31 ans et a retrouvé confiance en lui. « Là-bas, dans le métro, on voit beaucoup plus de pubs représentant des couples gays. Voir ça, au quotidien, ça permet d'affirmer son identité, son sentiment d'appartenir à la société. » Quand l'agence de voyages Expedia a lancé récemment une campagne où figurait un couple gay, les réactions sur les réseaux sociaux avaient été variables, allant de remarques plutôt positives à quelques réflexions outrées, certains utilisateurs déclarant que cette campagne leur donnait envie de « vomir ». Il y avait également une flopée de variations autour du classique « Je hais les pédés ».

À la demande de Pace, une association de soutien psychologique aux LGBT, une enquête a été menée sur 5 ans afin de mesurer les problèmes de santé mentale rencontrés par ce groupe social. Le rapport final, intitulé RaRE, indique que 34 % des gays, bi et lesbiennes de moins de 26 ans ont déjà commis au moins une tentative de suicide au cours de leur vie. Ce chiffre s'élevait à 48 % chez les jeunes transsexuels, contre 18 % pour les jeunes hétéros et 26 % pour les jeunes cisgenres. Les principales causes identifiées étaient les violences homophobes ou transphobes, et les « difficultés à affirmer son homosexualité ou sa transsexualité à l'école ou au sein de sa famille ».

En 1988, une loi proposée par Margaret Thatcher fut implantée au Royaume-Uni en vue d'interdire « la promotion de l'homosexualité ». À la fois vague et fourre-tout, cette loi empêchait les professeurs de parler d'homosexualité ou d'intervenir lorsque des élèves étaient victimes de violences homophobes – au risque de perdre leur emploi.

Cette loi a été abrogée en 2003 par le gouvernement travailliste, mais son spectre plane toujours sur le système éducatif britannique, privant les ados LGBT des moyens d'exprimer leur différence.

« Il faudrait parler plus ouvertement de diversité sexuelle , pour que ça devienne enfin quelque chose de normal », pense Callum Berry, un jeune de 18 ans déscolarisé depuis dix mois. « J'ai fait face à l'homophobie dès 11 ans, bien avant d'avoir complètement accepté mon orientation sexuelle. J'ai souffert de TOC pendant une longue période, et suis devenu obsédé par l'idée de vivre une vie "normale", à tel point que je me faisais du mal. J'étais constamment angoissé, et je devenais extrêmement nerveux dès que je voyais un homme qui m'attirait. »

Selon le rapport RaRE, une enquête menée sur 5 ans à la demande de l'association Pace, 34 % des jeunes homosexuels ou bisexuels de moins de 26 ans interrogés avait commis au moins une tentative de suicide au cours de leur vie. Chez les jeunes transsexuels, ce chiffre s'élevait à 48 %.

Le rapport RaRE indique que 57 % des jeunes homosexuels, et 85 % des transsexuels ont déjà eu recours à l'automutilation. Pour Callum, la compréhension dont a fait preuve sa famille a été cruciale pour sortir de cette période, ainsi que le fait de pouvoir « rencontrer des amis à eux qui vivaient parfaitement leur homosexualité ».

Mind, la plus grosse association caritative dédiée à la santé mentale au Royaume-Uni, reconnaît que les conséquences de l'isolement des LGBT au cours de leur jeunesse peut se faire ressentir au cours de leur vie d'adulte. « On manque encore aujourd'hui de structures d'accueil pour répondre localement aux difficultés rencontrées par les LGBT », affirme Geoff Heyes, responsable de la stratégie. « Nous voulons que les services psychiatriques adaptent leurs soins à chaque individu, et que les responsables politiques comprennent l'importance de proposer aux LGBT un soutien vraiment inclusif et qui leur permettent de s'affirmer socialement. »

Lydia Cawson, une lesbienne de 29 ans, suit actuellement une formation pour devenir psychiatre. Si elle a choisi ce métier, c'est en partie parce qu'elle pense que la communauté LGBT ne reçoit pas l'aide dont elle a besoin.

« J'ai souffert psychologiquement. Je n'ai jamais reçu d'aide de personne, que ce soit pour discuter de ma sexualité ou de mon identité de genre, parce que ces facteurs étaient toujours laissés de côté lorsqu'il s'agissait de traiter mes problèmes de santé. J'ai été anorexique de 16 à 21 ans, et on m'a toujours affirmé que c'était ma manière de rejeter ma féminité et mon passage à l'âge adulte. On attendait de moi que j'accepte ce changement, et les choses devaient ensuite s'arranger d'elles-mêmes. À aucun moment il n'a été envisagé que ça pouvait être une partie du problème. »

Le rapport RaRE insiste sur un chiffre, le nombre de femmes homosexuelles ou bisexuelles ayant recours à l'alcool pour se sentir mieux lorsqu'elles souffrent de « sentiments gênants liés à leur attirance pour une personne du même sexe. » 37 % d'entre elles avouaient une consommation excessive d'alcool. Les causes, là encore, sont liées à l'adolescence et à la peur de révéler sa sexualité ; l'alcool apparaît comme un moyen de faire face aux attentes hétéronormées de la famille.

Ce ratio pourrait être mis en relation avec la hausse récente du nombre d'homosexuels pratiquant le « chemsex », qui consiste à prendre de la méphédrone, du GHB ou de la méthamphétamine avant d'avoir un rapport sexuel. Monty Moncrieff est directeur de London Friend, une association LGBT qui gère un service d'assistance téléphonique à l'attention des toxicomanes. Selon lui, « il semble effectivement y avoir un lien entre la toxicomanie et les difficultés d'individus à s'accepter tels qu'ils sont. Quelque chose qui revient souvent quand nous parlons de sexualité avec ces hommes, c'est le désir d'atteindre un plus grand degré d'intimité sur le plan émotionnel. » David Stuart, qui s'est spécialisé dans les questions relatives au chemsex, estime que la honte ressentie à l'adolescence peut le bloquer par la suite, l'empêchant de développer une relation sexuelle véritablement intime une fois adulte.

Surtout, l'homosexualité demeure un tabou pour beaucoup d'entre eux. Les hommes hétéros adoptent encore très souvent des attitudes qui contribuent à ridiculiser l'homosexualité : le dernier exemple en date, ce sont les commentaires postés en réponse aux photos publiées par VICE aux Gay Porn Awards. Une cinquantaine de types avaient tagué leurs amis en commentaires en leur demandant s'ils avaient obtenu une récompense. J'ai demandé au Dr Qazi Rahman, de l'Institut de Psychiatrie du King's College de Londres, ce qu'il pensait de ce genre d'humour et de ses conséquences sur l'image que les gays ont d'eux-mêmes.

« C'est une manière pour les hétérosexuels d'améliorer leur statut au sein de leurs réseaux d'amitié et de renforcer leur sentiment d'appartenance à ce groupe (les hétérosexuels) en exprimant des préjugés à l'égard d'un autre groupe. L'homme tend à définir son identité par rapport à un groupe de référence et en opposition à d'autres groupes ; c'est ce que les psychologues qualifient de phénomène "coalitionnel". Mais cette inclinaison reste malléable. C'est pourquoi les associations entre gays et hétéros dans les écoles sont de bonnes idées car elles favorisent la mise en place d'un nouveau rapport, d'une nouvelle "coalition" entre les groupes hétérosexuels et homosexuels et leurs membres. »

La culture populaire ne montre jamais de tels rapprochements. À la télévision, en tout cas, on en est resté à des personnages archétypaux, comme Carrie de Sex and the City , qui se contente de juger les tenues vestimentaires des autres et de faire du shopping. Il est rare de voir un hétéro et un homo meilleurs amis à l'écran. Socialement, la « scène » LGBT est mise à l'écart, hormis quelques rares exceptions. Ça convient peut-être à certains, mais la logique du « nous » et du « eux » a également des effets néfastes sur les mentalités.

Au sein de la communauté gay, à laquelle j'appartiens, des idéaux de beauté irréalistes sont véhiculés. On rêve de perfection, ou de « contrôle » selon les termes de Damien Killeen, acteur et barman de 25 ans. « On cherche à avoir le contrôle sur notre corps, à défaut de l'avoir sur le reste. Les gens peuvent te juger et être dégoûtés par ta sexualité, mais au moins, tu sais qu'ils sont un peu jaloux, parce que t'es beau comme un dieu. Je vois mal comment notre communauté peut faire pour sortir de ce rapport au corps – ça nous obsède tellement. »

59 % des hommes gays ou bi ne sont pas satisfaits de leur physique, contre 40 % des hétéros. Une faible estime de soi, la tendance à adhérer à un idéal de beauté masculin irréalisable et les moqueries subies à l'adolescence dans le cadre de violences homophobes en seraient à l'origine.

Mais une faible estime de soi n'a pas pour seule conséquence des difficultés à accepter son physique ; elle a également un effet sur le risque de contracter des MST. Si l'on ne se respecte pas en tant que personne, pourquoi se protéger ?

Adrian Hyyrylainen-Trett est le candidat libéral-démocrate au poste de MP dans la circonscription du Vauxhall. Il a récemment révélé être séropositif. « Je suis sûr à 100 % que les violences homophobes que j'ai subies dans ma jeunesse m'ont conduit à adopter un comportement autodestructeur. Je voulais me faire du mal », m'a-t-il avoué.

Un diagnostic de séropositivité peut rajouter de nouveaux troubles mentaux aux LGBT. « La santé mentale et le sida sont connectés », confirme Eleanor Briggs, responsable de la stratégie au National AIDS Trust. « Des études ont établi que la dépression touchait deux fois plus souvent les personnes vivant avec le sida. L'auto-stigmatisation et la honte peuvent conduire les gens à avoir l'impression d'être des moins-que-rien – et l'homophobie dont ils sont parfois victimes n'arrange pas les choses. »

« Je suis sûr à 100 % que les violences homophobes que j'ai subies dans ma jeunesse m'ont conduit à adopter un comportement autodestructeur. Je voulais me faire le plus de mal possible ». Adrian Hyyrylainen-Trett, candidat libéral-démocrate au poste de MP dans la circonscription du Vauxhall.

Ce n'est que la pointe de l'iceberg en ce qui concerne la question de la santé mentale des LGBT, mais il faut bien commencer quelque part. Comme le rapport RaRE l'indique, la prise en compte de la spécificité de la communauté LGBT par les professionnels de la santé mentale est essentielle. J'ai moi-même rencontré un jeune homme qui affirmé avoir souffert de discrimination de la part d'infirmières un poil trop pieuses.

Hyyrylainen-Trett a son idée de la démarche à suivre pour traiter le problème : il préconise une éducation sexuelle plus égalitaire.

« Si toutes les écoles abordaient les questions sexuelles de manière ouverte, si on y discutait des différents modèles familiaux et des différentes identités sexuelles, je suis persuadé que les enfants seraient plus tolérants à l'égard de la différence et que l'on ne laisserait plus passer les violences homophobes. Ceci s'inscrit plus largement dans le cadre de la nécessité de renouveler l'éducation sexuelle en Grande-Bretagne, afin d'aborder autrement les questions de sexualité et de genre. »

Dan Glass, le type qui s'est ramené avec le « Cabaret of Diversity » dans le pub préféré de Nigel Farage, se réjouit aujourd'hui de ne pas s'être servi des couteaux de ses parents. Mais Ayden Keenan-Olson n'a pas eu la même chance. Ce jeune garçon s'est donné la mort à l'âge où Dan lui-même envisageait le suicide : 14 ans. Ce genre de situation n'arrive pas qu'aux « jeunes LGBT ». Elle concerne les jeunes en général, point final. Tant que nous ne ferons rien pour changer les choses et traiter les stigmates qu'entretient notre société, nous aurons toutes les raisons d'avoir honte. Que nous soyons gays ou hétéros.