Sarah Schoenfeld dépose des substances douteuses sur des négatifs

Quand l’art imite la science qui imite les effets de la drogue.

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juil. 17 2014, 8:00am

Cette grosse tâche circulaire que vous voyez sur la photo ci-dessus, c'est du speed. Il a été mélangé à de l'eau, puis une goutte du mélange a été déposée à l'aide d'une pipette sur un film négatif. Une réaction a ensuite eu lieu avec les sels d'argent, dont voici le résultat. Ces quasi-photographies sont l'oeuvre de la Berlinoise Sarah Schoenfeld, qui dit avoir voulu décrire l’indescriptible dès l'enfance. « Je voulais être musicienne », m'a-t-elle expliqué au téléphone. « Puis je me suis peu à peu intéressée à l'apparence des choses. Maintenant, je cherche des moyens des rendre visibles les éléments internes, un peu cachés ».

Son discours peut paraître prétentieux, mais à vrai dire, comment rendre visuellement compte d'un narcotique autrement qu'en l'ingérant avant de procéder à quelques dessins de mauvais goût ? Si on présente les choses ainsi, on se rend compte que sa série All You Can Feel dépasse la frontière entre représentation artistique et analyse scientifique, tout en réussissant à évoquer quelque chose de l'effet psychologique de la drogue. J'ai appelé Sarah pour la féliciter pour son travail et lui demander comment elle est parvenue à obtenir des images si justes.

VICE : Salut, Sarah. Cette photo de speed renvoie en quelque sorte à la sensation que procure le speed. Comment as-tu réussi à faire ça ?
Sarah Schoenfeld :
Je n'y ai pas pensé sur le coup, mais c'est vrai que j'ai eu le même écho de beaucoup de gens après la publication de mon livre. J'ai été contactée par un centre de désintoxication qui m'a expliqué qu'ils avaient procédé à une petite expérience. Ils avaient montré le livre à leurs patients, sans rien dire, en leur demandant juste de choisir leur image préférée. Ils ont tous, sans exception, choisi la drogue à laquelle ils étaient dépendants. Même la secrétaire qui se contente de boire du café a choisi la caféine.


Caféine

Comment expliques-tu cela ?
Je dirais que c'est parce que la manière dont nous comprenons le monde est façonnée par notre environnement. Nous ressentons des sensations, sans nous rendre compte qu'elles sont générées par des choses qui nous entourent. On pense que ces sensations nous sont propres, et le projet permet de déterminer d'où elles viennent réellement. Mais j'aime aussi me dire qu'il y a une part d'inexplicable.

On te demande souvent des explications ? Ta réponse semblait bien réfléchie.
Non, les média préfèrent généralement me demander d'où vient la drogue. Et à chaque fois, c'est la même réponse, genre – les gars, j'habite à Berlin, je l'achète, point barre. Est-ce bien la peine de parler de ça ? Le LSD était légal avant que tout le monde se mette à en parler.

Et toi, tu prends des drogues ?
Oui, mais j'ai également découvert que l'on en a pas nécessairement besoin. Les drogues révèlent des facultés qui sont déjà en nous. C'est un des produits dérivés de la société de consommation que de croire que des substances sont nécessaires pour se sentir comme ça.

Tu penses à la méditation ?
Oui, mais pas seulement. J'aime bien travailler, tout simplement. Je pense que le fait de travailler peut permettre d'atteindre ce genre d'état.

Et as-tu pris des drogues au cours de ce projet ?
Oui.



L'exposition de Sarah à Berlin

Il y a une image que tu préfères ?
Non, pas vraiment. Au début, j'aimais beaucoup la kétamine, parce que le résultat était vraiment imprévisible. On dirait une fleur peinte à l'aérographe dans les années 1980, avec des vers grouillant au milieu. Maintenant, je ne sais pas. C'est vraiment difficile de choisir.

Comment as-tu trouvé cette technique ? Tu l'as inventée ?
Je crois. Je n'ai pas entendu parler de quelqu'un d'autre l'ayant utilisée. Je faisais de la photographie et je voulais voir comment la drogue interagissait avec les choses et les gens, puis je me suis dit, Non, cette idée est trop simple. Puis j'ai eu l'idée d'utiliser les négatifs, ça a donné de bons résultats, alors même que je m'y prenais assez mal au début. Je ne nettoyais pas les négatifs, il y avait plein de poussières dessus. Puis j'ai commencé à faire plus attention, j'ai utilisé de l'alcool quand l'eau ne permettait pas de dissoudre la drogue, j'ai essayé de les laisser sécher pendant plus ou moins de temps. En général, j'attendais une semaine, mais la réaction peut continuer, et le résultat peut aussi être différent après un mois.

Le résultat était toujours bon ?
Non. Cinq drogues au moins ne ressemblaient à rien. J'ai laissé tomber le THC par exemple, parce que ça ne donnait rien de beau.

Qu'est-ce que tu retiens de ce projet ?
Ça a renforcé la manière dont je perçois les images. Nous sommes immergés dans un monde d'images. Elles nous donne la capacité de manipuler des idées, des concepts, et nous offre donc un certain pouvoir à l'égard de la réalité. Elles nous donne un contrôle sur le diffus, l'indescriptible.

Maintenant que tu as pu exploiter ce pouvoir, est-ce que tu penses qu'il sera difficile pour toi d'enchaîner sur un autre projet ?
Oui, j'ai cette impression, je me demande ce que je vais faire maintenant. Mais mes amis me répètent que l'inspiration va et vient, et que je finirai par trouver quelque chose. Je continue en tout cas à me poser les mêmes questions : où est la magie ? Comment percevons-nous le réel ? Comment puis-je rendre visible quelque chose d'invisible ?

OK, merci Sarah.

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