Alex Bartsch s'amuse à rephotographier les pochettes de reggae anglais dans leur décor original

Armé de son appareil photo, d'un plan de la ville et de sa collection de disques, Alex parcoure Londres pour rattraper l'Histoire.
29.10.16

Ces dernières années, Alex Bartsch a baroudé dans tout Londres, et aussi pas mal sur Google, pour retrouver les lieux où ont été prises les photos ornant les pochettes des albums classiques de reggae, sortis entre 1967 et 1987. Une fois sur place, il positionne le disque original du bout de son bras et recapture l'environnement et le contexte de chaque pochette. Chacune de ces images nous livre un aperçu fascinant sur l'histoire du reggae dans la capitale anglaise et sur les changements liés au paysage urbain.

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Alex vient de lancer un Kickstarter pour réunir des fonds afin de sortir un livre qui regroupera toutes ces superbes photos. On vous en montre quelques unes juste en dessous, à propos desquelles Alex nous a dit quelques mots.

Noisey : Pourquoi la période 1967-1987 ?
Alex Bartsch : D'après ma collection personnelle, le LP Jackie Mittoo In London sorti en 1967 sur Coxsone Records est le plus vieux des disques du genre qui a été photographié à Londres. C'est aussi à cette période que le label Trojan a été fondé. Donc ça me paraissait être la bonne année où faire débuter ce projet.High Priestess d'Aisha est de 1987 et c'est le dernier de la série. Ces 20 années semblaient être une bonne période à documenter.

John Holt, 2000 Volts of Holt (Trojan Records, 1976), re-photographiée à Holland Park, Londres W14, 39 ans plus tard.

Compilation Harder Shade of Black (Santic, 1974), re-photographiée à ;Hackney Downs, Londres E5, 42 ans plus tard

Comment as-tu retrouvé les adresses ? Tu as eu beaucoup d'infos via les inserts des disques ?
Ca m'a pris des heures, des jours, des semaines, et des mois de boulot de détective. Certains des lieux sont faciles à repérer, d'autres ont été très difficiles. Parmi les plus durs, je mettrais probablement Music Wheel Chapter 1 de Sir Collins, 2000 Volts of Holt de John Holt, Your Musical Doctor de Dandy, Early Years de Moodie et Point of View de Matumbi.

Par exemple, je savais que c'était Syd Shelton qui avait pris les photos de l'album Point of View. J'ai entendu dire qu'il shootait toujours sur le même pont, à l'est de Londres. Et j'avais une idée de la location des arches de ce pont. Je suis allé voir son exposition Rock Against Racism dans laquelle il y avait des planches contact avec de nombreux clichés qui provenaient de ce spot et en regardant attentivement les pavés au sol, j'ai pu déterminer l'endroit exact où avait été prise la photo. Pour 2000 Volts of Holt par contre, le cadre pouvait être n'importe quel parc ou jardin londonien. John Holt et Tony Ashfield bossaient ensemble et les studios Lansdowne qu'ils utilisaient étaient près de Holland Park, et c'est là-bas que j'ai retrouvé les marches sur lesquelles John Holt est assis.

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Le seul truc utile que j'ai pu grappillé sur les pochettes des disques, c'était l'adresse des labels et des distributeurs. On dirait qu'à l'époque, ils s'en foutaient un peu des photos de cover, et j'ai retrouvé pas mal de spots les uns à côté des autres.

Google Maps t'a aidé dans ta tâche ?
Oui, j'ai passé beaucoup de temps dessus, en mode street view. Ca m'a beaucoup aidé et m'a évité d'aller traîner physiquement à chaque fois dans tous les quartiers. Beaucoup des spots de ces pochettes n'étaient pas quadrillés non plus, donc j'ai dû trouver d'autres moyens.

En regardant ces photos, on se rend compte de tout cet héritage britannique qui a été sauvegardé. Tu es souvent tombé sur des spots qui avaient disparu ou été transformés ?
Etant donné la vitesse à laquelle Londres change, j'aurais cru que la majorité des lieux que je cherchais auraient disparu ou n'auraient plus rien eu à voir avec l'époque des disques, mais contre toute attente, la plupart de ces lieux n'avait presque pas changé. Il y a la pochette de Music House Vol.1 dont la photo avait été prise sur Neasden Lane, là où Trojan était basé et ce quartier a complètement changé. Il y a une pochette que je n'ai pas réussi à retrouver non plus, celle de Michael Prophet:mode_rgb():quality(90)/discogs-images/R-6802608-1426947528-4112.jpeg.jpg) sur Greensleeves. À Hammersmith, j'ai retrouvé les adresses des photos de la back cover, mais je n'ai jamais pu savoir sur quel mur il se tenait au recto. J'imagine que ce mur n'existe plus aujourd'hui.

Carroll Thompson, Hopelessly in Love (Carib Gems, 1981), re-photographiée sur Milton Avenue, Londres NW10, 34 ans plus tard.

Smiley Culture, Cockney Translation (Fashion Records, 1984), re-photographiée sur Plough Road, Londres SW11, 32 ans plus tard.

Toutes ces photos sont très anglo-anglaises. De la grisaille, des costards, de gros manteaux, de vieux immeubles, et des briques, à perte de vue.
Oui ! La grisaille, les briques et les gros manteaux sont la première chose que tu peux associer au Royaume-Uni ! Il y a aussi un regard sur Londres qui se dégage, et au cours du projet, je pouvais facilement dire si une pochette avait été prise à Londres ou non.

Il y en a plusieurs où les protagonistes sont appuyés à une voiture. Posséder une voiture était une forme de statut social à l'époque ?
Ouais, y'avait carrément ce truc de toujours s'adosser aux bagnoles mais je n'ai jamais vraiment creusé le phénomène. Peut-être que je devrais pour avoir le fin mot de l'histoire. Je connais juste l'histoire des trois modèles qu'on peut voir sur les pochettes, et aucune d'entre elles n'appartenait aux artistes ! C'est marrant, deux des manteaux en fourrure utilisées pour les shoots n'appartenaient pas non plus aux artistes.

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C'était difficile de prendre les photos des albums à la distance du bras ?
Oui, relativement. Il faut penser à plein de paramètres, l'angle, la distance par rapport au sujet, la perspective, la distance focale, le temps, la lumière, et puis il faut aligner tous les bords de la pochette. Le coin en haut à droite peut être parfait, mais ceux du bas peuvent être totalement à côté. Ca peut prendre une heure pour que tout soit bien calé. Il faut se pencher beaucoup, se cambrer, et tout ce que vous pouvez imaginer.

Tu as pensé à réitérer le projet pour d'autres styles musicaux ou d'autres parties du monde ? 
Oui, ce projet est devenu une sorte d'obsession et j'ai bifurqué vers d'autres genres et destinations depuis. J'en ai fait quelques unes de hip-hop, de musique afro et de jazz qui ont toutes été prises à Londres. Quand je vais en France, je m'arrête à Paris pour en faire aussi. J'en ai également re-photographier quelques unes de Cabo Verde à Lisbonne et une d'Ebo Taylor au Ghana.

Evidemment, la Jamaïque est sur ma liste, juste à côté de New York. On verra jusqu'où mon obsession me conduira.

Image d'en-tête : Moodie, Early Years (Moodie Music, 1974), re-photographiée sur Downhills Park Road, Londres N17, 41 ans plus tard.