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Comment Peter Gene Hernandez est devenu Bruno Mars

De « Grenade » à « Uptown Funk », le chanteur torturé et producteur discret s'est transformé en un putain de tombeur.

par Lauren O'Neill
17 Novembre 2016, 10:50am

Avez-vous déjà lu L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde ? Probablement. Si ce n'est pas le cas, vous en connaissez au moins l'intrigue : le gentil Dr Jekyll se transforme progressivement en son double maléfique, M. Hyde. L'histoire est une réflexion sur les multiples facettes de l'être humain et le changement de son comportement en fonction du contexte et des circonstances. Mais ce que vos profs ne vous ont sans doute pas précisé, c'est qu'il s'agit également d'une métaphore parfaite du parcours de ce géant des charts qu'est Peter Gene Hernandez, plus connu sous le nom de Bruno Mars.

OK, « parfaite » n'est peut-être pas le mot. Mais on n'en est pas loin. Jekyll-Bruno est ce jeune homme affable qui nous a pondu le tube « Grenade » en 2010. C'est aussi celui qui chante à qui veut l'entendre qu'il « aime » sa copine « comme elle est », même si elle a un gros cul. Il est sympa ce type, mais sa musique ne donne pas vraiment envie de se frotter contre un mur, pas vrai ? Il en va tout autrement pour celle de Hyde-Bruno.

Hyde-Bruno est tout ce que Jekyll-Bruno n'est pas : sûr de lui, cool et tranquille – le plus attachant des enfoirés d'1m65. C'est lui qui prend les rênes du nouveau single de Mars, « 24K Magic », une chanson proche de la perfection pop. Ce Bruno Mars là est bien dans son slip. Il est brillant, charmant : vous l'imaginez sans mal vous offrir un daïquiri cerise et vous appeler « bébé », pour votre plus grand bonheur.

Mais comment un mec avec le charisme d'une porte de tiroir a-t-il pu se transformer en un tombeur arrogant couvert de chaînes en or dans le clip de « 24K Magic » ? Eh bien il se cachait pendant tout ce temps. Tout comme le vrai M. Hyde, le côté funky de Bruno a couvé sous la surface pendant des années, un peu comme une maladie qui l'aurait soudainement rendu hyper doué pour écrire des titres. La Toute-Puissance que représente Bruno Mars en 2016 existe en réalité depuis longtemps. 



S'il n'a sorti que deux albums, Mars a déjà écrit et produit dix chansons classées en Top 10 au Royaume-Uni, dont cinq numéros un, notamment pour CeeLo Green, Adele et Flo Rida – son talent n'est donc plus à prouver. Les morceaux les plus représentatifs du Bruno Mars sympa et talentueux – « Grenade » et « Just The Way You Are » – sont également partout. Mais ils ont un défaut. Le public visé par ces titres est tellement large qu'ils en deviennent transparents, fades et totalement jetables. 

Pour un artiste qui tente de bâtir un héritage musical conséquent, ce type d'approche détachée ne marche pas. Avec son album Unorthodox Jukebox de 2012, Bruno a quelque peu changé la donne. Il a laissé son M. Hyde prendre un peu plus de contrôle ; il a embrassé le funk qui coulait manifestement dans ses fines veines. Vous vous souvenez de son concert de la mi-temps du Super Bowl en 2014 ? C'est là que le processus de transition vers « 24K Magic » a débuté. Ce moment est resté gravé dans mon cerveau. Au cas où vous seriez passé à côté, le voici juste là :

Avant que les festivités ne soient inexplicablement interrompues par une intervention interminable et passablement embarrassante des Red Hot Chili Peppers, sa performance s'est imposée comme coup de maître. Et quelque part au milieu de tout ça s'est érigée la chapelle Sixtine de Bruno Mars : « Treasure », la chanson d'amour de Unorthodox Jukebox.

Dès la première ligne, « Gimme your attention, baby », le côté Hyde de Bruno Mars prend le dessus. Cette performance, couplée au disque Unorthodox Jukebox, était déjà annonciatrice d'une évolution chez Bruno Mars. Sans qu'on s'en aperçoive, il était passé du Jekyll-Bruno qui se lamentait sur sa sexualité au Hyde-Bruno capable de séduire n'importe qui avec un simple clin d'œil. C'était le début d'une nouvelle ère. Un avenir prometteur et brillant.

L'étape suivante a été « Uptown Funk » – la première itération de Bruno Mars en mode Hyde. Certes, c'est maintenant le point d'orgue de tous les bals de mariage du monde entier, mais elle a ce petit truc unique et attachant, malgré son côté kitsch 70's. Mieux encore, elle capture le sens inhérent du spectacle de Mars et le retranscrit au sein d'un titre au succès commercial phénoménal. Bien sûr, « Uptown Funk » n'est techniquement pas une chanson de Bruno Mars (l'artiste crédité est Mark Ronson). Mais elle a permis à Mars de plonger la tête la première dans un style qui lui sied comme un gant, sans pour autant risquer sa peau en cas de flop.

Dans un sens, « Uptown Funk » était une répétition, un essai. Peut-être que Mars a compris que « l'appel universel » n'a pas besoin de passer par des chansons d'amour hypocrites. Peut-être qu'il a compris quel était son vrai but. Peut-être qu'il s'est lassé. Dans tous les cas, ce titre était la dernière étape de la naissance du Bruno Mars que nous avons aujourd'hui : un chanteur incroyablement sûr de lui, un danseur extraordinaire et un porteur de lunettes de soleil invétéré.

Mars sortira bientôt son troisième album studio, 24K Magic. Si les trois titres qu'il a déjà dévoilés (le morceau titre, le tout en basse « Chunky » et enfin « Versace on the Floor », oui oui) sont des indices, on peut alors s'attendre à ce qu'il continue de s'éloigner de ses précédents tubes, qui sont l'équivalent émotionnel d'une laitue périmée. En renonçant à la sécurité de son Jekyll afin d'embrasser complètement son Hyde, Bruno Mars a touché le jackpot.

Bien sûr, Bruno Mars a toujours eu un semblant de crédibilité. Chanteur, compositeur, chorégraphe et producteur – il a remporté quatre Grammys et été nominé pas moins de 16 fois. Il a écrit certains des titres les plus vendus de 2010. Son nom est aussi omniprésent que Tinder (et les deux peuvent être parfois liés) et provoque un même niveau d'enthousiasme et/ou de désenchantement. Il n'a pourtant jamais réussi à franchir le seuil de considération qu'ont récemment franchi, entre autres, Justin Bieber ou Carly Rae Jepsen.

Malgré tout ce qu'on a pu dire, Mars était en réalité un mec pas cool qui faisait semblant de l'être – comme ces types incapables de s'habiller autrement qu'en vêtements de marque totalement neufs. Mais peut-être que nous entrons à présent dans l'âge d'or de Mars. Peut-être qu'il est sur le point de faire sa propre transformation, comme Bieber. Peut-être qu'il pourra bientôt s'asseoir confortablement entre Kanye West et Tinashe pendant les DJ sets. Peut-être que 2017 sera enfin l'année où Bruno Mars obtiendra son dû.

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