Interviews

Quand les diggers foutent le zouk

Julien Achard, le boss de Digger's Diggest, nous parle des compilations « Digital Zandoli » et de sa passion pour le son des Antilles.

par Patrick Thévenin
11 Octobre 2016, 8:03am

Dans les années 80, le zouk à l'intersection de la disco, de l'afro-beat, du funk et des musiques latines, fut la bande son des Antilles françaises, celle qui réglée sur les aigus pour accentuer la rythmique s'échappait des bus scolaires, celle qui faisait danser la jeunesse antillaise dans les tan, les surprises-parties de l'époque, et celle qui a fait la gloire d'un groupe comme Kassav'. Deux passionnés du genre, Julien Achard et Nicolas Skliris, ont décidé depuis quelques mois avec leur projet Digital Zandoli, à coups de mixtapes et de compilation, de briser les clichés liés au genre en exhumant des titres rares perdus dans les limbes des bacs de disques et de la mémoire collective. Tous morceaux sensuels, humides et tropicaux, qui s'ouvrent au funk et au boogie, aux premiers synthétiseurs et boites à rythmes, au disco comme à l'électro, et qui témoignent d'un genre bien plus complexe, créatif et avant-gardiste qu'un simple « collé-serré » avec Francky Vincent.


Noisey : On se retrouve comment à faire une compilation de zouk ?
Julien Achard : Mon métier de base, c'est de vendre des disques rares, et j'ai mon site Digger's Digest. Je suis donc un digger, même si le terme ne veut plus rien dire aujourd'hui. Digger à l'origine c'était très confidentiel, passer des heures dans les bacs à disques les plus improbables, rechercher les trucs les plus obscurs possibles. Aujourd'hui on te met du diggin à toutes les sauces, un mec qui trouve un son sur Youtube, c'est quasi du diggin digital. Quand j'ai commencé, il n'existait aucunes données sur le web, pour vendre des disques sur eBay on ne pouvait même pas mettre l'image de la pochette, on commençait juste à découvrir l'immensité de la production discographique à travers le monde. Et puis un site participatif comme Discogs a commencé à répertorier tous les disques existants, et la force des véritables diggers, c'est à dire leur connaissance des disques rares, est devenue moins précieuse, car tout le monde pouvait savoir quel disque était côté et quel autre ne l'était pas.

Ta passion est née comment ?
J'ai commencé à acheter des disques à 18 ans, puis j'ai travaillé chez Warner ce qui n'a fait qu'augmenter ma curiosité. En même temps je trainais Chez Youri, une boutique de disques tenue par un passionné, le genre de mecs qui te fait découvrir des trucs incroyables et qui était précurseur sur plein de styles, comme l'italo-disco avant que ce soit à la mode. Et puis logiquement, j'ai commencé à arpenter les brocantes, les samedi et les dimanche dès 5 heures du matin j'étais sur place et j'ai commencé à découvrir des disques que je n'aurais jamais écoutés autrement. Ma spécialisation en partie pour la musique antillaise est venue parce qu'à l'époque je chinais pas mal de funk ricain, et puis j'ai commencé dans la continuité à acheter des lots entiers de vinyles de musique antillaise. Quand je disais il y a quelques années que j'étais tombé sur des disques rares de Kassav', on se foutait de ma gueule. Au fur et à mesure, j'ai découvert des morceaux jazz, disco, hybrides ou fusion et ça m'a encouragé à sortir la compile Kouté Jazz qui rassemblait 12 titres de jazz antillais des années 70 et 80, un truc dont personne ne se doutait. Ensuite, avec mon partner in crime Nicolas Skliris, on a décidé d'aller plus loin et d'explorer une facette moins connue, plus expérimentale du zouk avec Digital Zandoli. Vu l'intérêt actuel pour le zouk, on s'est dit que ce serait dommage de se faire piquer le truc, que ce soit une fois de plus un Anglais ou un Canadien qui le fasse et en moins bien, car forcément il n'aura pas toutes les clés pour raconter l'histoire comme un Français.

La house a beaucoup samplé les percus des disques antillais, je pense par exemple à DJ Grégory avec son label Faya Combo.
Ce n'étaient pas des morceaux qui venaient des Antilles françaises, mais plus de la Barbade ou des Bahamas, les Antilles anglophones qui ont un son très différent. En Guadeloupe, par exemple, tu as le Gwo Ka, la percu traditionnelle et puis la biguine, en Martinique c'est le bèlè. Ce qui est amusant c'est que ce sont de tous petits territoires mais qui ont été traversés par énormément d'influences. Un jour un musicien antillais m'a dit : « On ne jurait que par la musique haïtienne jusqu'aux années 70, et puis Kassav' est arrivé et ça a changé tout le paysage musical. »

C'est Kassav' qui a inventé le zouk ?
Non, déjà le terme existait avant Kassav', il y a d'ailleurs un disque d'Henri Guédon qui date de 1973 et qui s'appelle Cosmozouk. Disons que Kassav' a popularisé et transformé le genre en énorme phénomène, mais en faisant la compile j'ai rencontré pas mal de mecs qui se plaignaient que Kassav' leur ait piqué des rythmes. L'esprit de Kassav', c'est Pierre-Edouard Décimus, un mec qui était dans les Vikings, un groupe de cadence traditionnelle guadeloupéen, et il en avait un peu marre, il voulait aborder un répertoire plus moderne et funky, ils ont essayé de faire un disque plus aventureux et ça n'a pas marché. Alors il a laissé tomber, il a ouvert une mercerie et a arrêté la musique, jusqu'au jour où il tombe sur un truc qu'on appelait le toumblak, un mélange de disco et de percussions dérivé du Gwo Ka et il se dit « C'est exactement ça que je veux faire. » Et c'est comme ça que les premiers albums de Kassav' sont sortis sur Celluloid. Les trois premiers albums n'ont pas marché, alors que ce sont de loin les meilleurs, de la bonne grosse fusion disco avec des chœurs en créole.

Les morceaux sur la compile ont eu du succès ?
Pas vraiment. Sur le disque tu as deux trucs faits par la bande de Kassav' mais sous d'autres noms et qui n'ont pas du tout marché. Quand on les a contacté pour clearer les morceaux ils étaient très surpris « Non mais les gars, vous avez été chercher ça où ? C'est des morceaux qu'on faisait pour les potes, on allait en studio et on en pressait 500 exemplaires, pas plus. » Le truc aussi c'est qu'on est plus faces B, à la recherche de trucs qui nous semblent intéressants mais qui n'ont pas été mis en avant. On arrive un peu avec une relecture contemporaine et une oreille différente. Mais ce sont surtout les rencontres avec les compositeurs qui sont fascinantes, comme Erick Orville qui est devenu depuis un des architectes les plus célèbres des Antilles et qui lorsqu'il était étudiant aux Beaux-Arts de Paris a composé le morceau « Biguine inferno » de O.R.E.A, qui pour le coup n'est pas vraiment zouk mais carrément électro avant l'heure et sur lequel tu retrouves Wally Badarou. Il me dit « Mais comment t'as retrouvé ça, j'avais même oublié que j'avais fait ce truc. », et il me raconte comment son morceau a fait scandale et a été déprogrammé de France Inter à l'époque, car son propos c'était « Eh les mecs arrêtez de bosser à la RATP et prenez vous enfin en main. »

Ce qui est incroyable c'est que les morceaux ne semblent pas datés.
C'est vraiment le sujet de la compilation et des mixtapes, les morceaux pourraient être sortis il y a quinze ans comme aujourd'hui et les connexions avec la musique électronique d'aujourd'hui sont évidentes. Le dernier morceau de la compile, « Indiano » d'Eddy La Viny, c'est même pas du zouk, mais de la minimale composée au DX7.

L'âge d'or du zouk, c'est quand ?
Je dirais de 86 à 90, après tu as le ragga et le dancehall, qui arrivent. Il faut se souvenir que ceux qui ont beaucoup participé à l'essor du zouk ce sont les chauffeurs de bus scolaires qui en passaient à fond la caisse.

Il y a des samples de zouk qui ont servi à de gros tubes ?
Il n y en a pas beaucoup ou alors ils n'ont pas été déclarés, il y a un mec qui s'appelait Kali, il faisait pas vraiment du zouk, mais plus un mélange antillais-reggae, et son titre « La Biguine des enfants du bon Dieu » a été samplé par Q-Tip sur « Do It ».

Pourquoi sortir la mixtape Digital Zandoli 2 en K7 ?
Parce qu'en ce moment on parle beaucoup du phénomène des mixtapes, tout le monde en fait et appelle ça mixtape alors qu'il s'agit uniquement d'un mix sur Soundcloud. Quand j'ai commencé à mixer et acheter des disques, les mixtapes c'étaient des K7 de hip-hop que tu achetais ou qu'un pote de te filait pour te faire découvrir des morceaux. Et comme ce phénomène de mode autour de mixtapes qui n'en sont pas vraiment m'énervait, je me suis dit « je vais faire de vraies mixtapes. » Du coup je mets la face A en écoute libre sur Soundcloud et la face B elle est réservée à ceux qui achèteront la K7. Après c'est aussi une manière de rendre hommage au zouk qui a beaucoup circulé et été écouté en K7.

Tu chines où désormais ?
Je ne chine plus vraiment de manière traditionnelle, mais surtout au téléphone. Il ne faut pas le dire, mais Paris est vraiment la ville du diggin, tu as plein d'Anglais et d'Hollandais qui débarquent pour trouver des disques rares. Mais les brocantes, c'est épuisé comme filon. Ce qui m'excite le plus aujourd'hui dans cette recherche, c'est de rencontrer les musiciens, et de tomber sur des trucs qu'ils n'ont jamais sortis ou de manière confidentielle. Les musiciens les plus brillants que j'ai rencontrés, c'est quand j'ai sorti Kouté Jazz, une bonne moitié habite en métropole alors c'était plutôt simple. Je me souviens de Marcel Louis Joseph, 85 ans, qui vit aujourd'hui dans un HLM du 19e arrondissement, me racontant l'histoire de la musique antillaise pendant la seconde guerre mondiale. Il a des tonnes d'anecdotes comme lorsqu'il est arrivé en France à 18 ans et qu'il est tombé sur Duke Ellington qui voulait l'embarquer avec lui car il trouvait qu'il assurait au saxo. Il n'a pas suivi Duke, mais par contre il joue sur quasi tous les disques de jazz antillais qui sont sortis dans les années 70.

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