Madame Claude, la reine des mères maquerelles est morte

Retour sur l'histoire de celle qui a fait tourner le plus prestigieux réseau de filles à avoir fricoté avec les grands de ce monde.
Pierre Longeray
Paris, France
22.12.15

« Allô oui ? Je pense que j'ai ce qu'il vous faut. » Voilà comment celle qu'on surnommait Madame Claude avait pour habitude de répondre au téléphone, le regard penché sur son célèbre carnet noir. D'une voix douce, la plus célèbre des mères maquerelles de France demandait à son interlocuteur quel type de fille il voulait, quel fantasme il comptait réaliser, puis Madame Claude proposait un lieu de rendez-vous et notait le nom du client dans son carnet.

À l'autre bout du fil, les plus grands noms des années 1960 et 1970 se sont succédés, notamment le Shah d'Iran — qui n'hésitait pas à débourser 150 000 francs pour une nuit —, le célèbre industriel italien Gianni Agnelli, des ministres, des dignitaires africains ou encore Mouammar Kadhafi et John Kennedy, d'après des informations données par le magazine Vanity Fair.

Elles seraient près de 500 filles — chanteuses, comédiennes ou mannequins en manque d'argent — à avoir travaillé pour Fernande Grudet, son vrai nom. Seule condition pour « ses filles » : se conduire comme des femmes de bonne famille, et surtout, ne pas être vulgaires. « Si les hommes voulaient des prostituées, ils descendraient dans la rue », disait Madame Claude, raconte la journaliste Élizabeth Antébi qui lui a consacré un livre, Les filles de Madame Claude.

Ce samedi 19 décembre, celle qui disait vouloir rendre « le vice joli », s'est éteinte à l'hôpital des Sources, sur les hauteurs de Nice, à l'âge de 92 ans. Elle s'était retirée dans le Sud de la France depuis plusieurs années, après la fin de ses ennuis judiciaires au milieu des années 1990.

« Madame machin »

L'aventure de Madame Claude commence au 18 de la rue Marignan, Paris, à quelques pas des Champs Élysées, au début des années 1960. Une ancienne « call-girl » interviewée par France 2 pour l'émission Un jour, un destin consacrée à celle qui se surnommait « Madame Machin » révélait comment se déroulait le recrutement des filles. Dans les boîtes de nuit parisiennes de l'époque — Chez Castel ou Chez Régine —, aux terrasses des cafés, ou lors de castings, « Claude » repérait de jolies jeunes filles qu'elle invitait à passer un entretien dans son deux-pièces de la rue Marignan.

Dans un film intitulé Madame Claude (réalisé en 1977 par Just Jaeckin), Françoise Fabian qui interprète la sévère maquerelle demande aux filles de se déshabiller pour juger de leur plastique, puis va les façonner à l'image qu'elle a de la beauté. Nombre des filles recrutées par Madame Claude passent alors sous le bistouri de chirurgiens esthétiques parisiens afin de répondre aux standards de la maison. Puis des « essayeurs » jugent des performances au lit des filles recrutées par Madame Claude, comme l'atteste Huguette Maure, sa directrice littéraire, interviewée dans le document de France 2.

Le carnet d'adresses de Madame Claude est particulièrement fourni. On y retrouve donc des riches hommes d'affaires, des dignitaires, des politiques étrangers, mais aussi français. Si les noms de certains clients étrangers ont fuité, jamais « Claude » ne révélera l'identité des clients français de ses filles.

Violette

Si elle a pu mener sans trop de souci son activité pendant près de 20 ans, c'est notamment grâce à ses bonnes relations avec la police et les services de renseignement de l'époque. « Il faut aller au plus haut pour être protégée, » dira-t-elle en 1990 sur le plateau de l'émission Histoires Vraies diffusée sur La Cinq.

Il apparait que Madame Claude a ses habitudes à la « Mondaine » — le surnom que l'on donnait à la Brigade de répression du proxénétisme installée au numéro 36 du quai des Orfèvres. Les proxénètes peuvent en effet parfois endosser la fonction d'informateurs pour la police. Claude Cancès, ancien patron du « 36 » révèle dans son livre La brigade mondaine, que la police rédige avec l'aide de Madame Claude des « blancs » — des notes sans aucune procédure sur diverses personnalités.

« Ainsi, on pouvait lire que telle fille recevait de 17 à 20 heures dans un grand palace tel Monsieur en vue. Ou que tel homme politique appréciait les fessées, » écrit Cancès, qui précise que ces notes étaient acheminées jusqu'au bureau du ministre de l'Intérieur et parfois même de l'Élysée. L'ancien patron du 36 révèle aussi que les filles de Madame Claude rendent d' « inestimables services aux autorités » françaises.

« Cette chère Fernande place ses filles dans les plus hautes sphères nationales et internationales : qu'un dignitaire étranger évoque une envie de fredaines avec une jeune femme chic lors d'une visite officielle et ce sont les bons services de notre maquerelle sponsorisée par l'État qui sont sollicités, » raconte Claude Cancès. Les journalistes d'Un jour, un destin révèlent notamment que la maquerelle travaillait pour les services secrets français sous le pseudonyme de « Violette ».

Mais l'épopée de Madame Claude se trouve mise en danger par le renouveau du personnel politique français avec l'arrivée de Valéry Giscard d'Estaing à la présidence en 1974, qui nomme Michel Poniatowski au ministère de l'intérieur. La justice française ne va pas attaquer ses activités de proxénète — ce qui aurait obligé à ouvrir de trop nombreux dossiers sensibles — mais va viser les poches bien remplies de Madame Claude.

Le fisc lui réclame alors 11 millions de francs, après l'ouverture d'une enquête en 1976 par le juge Jean-Louis Bruguière. Pour échapper à la justice, Fernande Grudet s'envole alors aux États-Unis, où elle s'installe à Los Angeles. Elle revient en France en 1985, en étant persuadée d'être protégée par la prescription fiscale. Raté, elle se retrouve en prison pour 4 mois, à Cahors dans le Lot.

À sa sortie de prison, Madame Claude tente de remonter un nouveau réseau. Démasquée, elle se retrouve alors condamnée par la justice en 1992 pour proxénétisme aggravé et est incarcérée à Fleury-Mérogis pour 6 mois. Elle doit aussi s'acquitter d'une amende d'un million de francs qu'elle paye en accordant des interviews rémunérées à TF1 et VSD, ainsi qu'en publiant un livre de souvenirs.

Depuis plusieurs années, Madame Claude s'était retirée à Nice, où elle vivait isolée. « La solitude a toujours été une amie », confiait-elle à un journaliste du Point, qui glisse que le téléphone — l'outil jadis favori de Madame Claude — ne sonnait plus depuis longtemps.

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