Etienne Rouillon/VICE News

« Le monde ou rien » : rencontre avec le Mili, en première ligne des manifs jeunes contre la loi travail

Souvent présentés comme des casseurs qui parasitent les cortèges lycéens à Paris, vus au contraire par d’autres comme les muscles et le moteur des manifestations, des membres du Mili nous ont expliqué le rôle qu’ils entendent jouer dans ces protestations.

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avr. 8 2016, 4:00pm

Etienne Rouillon/VICE News

Ils ont faim. Alors on quitte notre point de rendez-vous, place de la Nation, dans l'est de Paris, pour chercher un kebab. On repasse dans les mêmes rues où leur mouvement a défilé contre le projet de réforme dit « Loi travail ». Chaque jeudi du mois de mars, ils ont marché aux côtés d'autres lycéens. Leur nom est sur toutes les bouches dans les cortèges. On les appelle les « Mili » pour « Mouvement Inter Luttes Indépendant ». Si on parle autant d'eux c'est que pour certains ils sont le moteur des blocages de lycées et des manifestations lycéennes, pour d'autres ils ne sont qu'une bande de casseurs masqués qui cherchent le coup de poing avec la police pendant les manifs.

Il est 18h00, c'est le premier jeudi d'avril. Autour de la table, devant les assiettes et les canettes de soda, ils sont quatre membres du Mili à venir raconter leur collectif. Ils donnent des prénoms d'emprunt, Frank, Julien, Pierre, Karim. Ils ont 17, 19 et 20 ans. Il y a un étudiant en histoire, un autre en sociologie, un « travailleur », un lycéen en Terminale S.

On les a sûrement croisés ces dernières semaines dans ces cortèges lycéens qui partent de la place de la Nation, sans les reconnaître derrière les écharpes, sous les cagoules et les masques de ski. Peut-être lors des jets de bouteilles de verre sur les policiers anti-émeute en bas de l'avenue des Gobelins le 24 mars, peut-être lors de la course-poursuite avec la BAC sur le parvis de la Gare de Lyon le 31 mars puis sur le pont de la Gare d'Austerlitz lors d'un face-à-face impressionnant avec les gendarmes mobiles. Ils assument les bagarres, mais refusent qu'on les limite au muscle, à la « casse », revendiquent au-delà une capacité à mobiliser les jeunes lycéens pour « reprendre la rue et la tenir ».

Lors de la manifestation du 31 mars.

Les débuts

À l'origine, ils nous expliquent que le « Mouvement Inter Luttes Indépendant » s'appelle le « Mouvement Inter lycéens Indépendant ». Il naît à Paris, pendant des mouvements lycéens de protestation contre des expulsions, connus comme l' « Affaire Leonarda ». On est en 2013, le Mili compte entre 100 et 200 personnes qui se sont constituées en mouvement lors d'une AG qu'ils montent par « manque de confiance dans les autres structures » que sont les syndicats lycéens.

« Ils ne bloquaient pas les lycées », explique Julien en parlant des syndiqués. « Ils faisaient juste le tour avec les médias pour dire 'Regardez ce qu'il se passe'. » Au-delà du problème de représentation médiatique les futurs Mili ont d'autres points de tension avec certains syndicats lycéens : une proximité avec le PS, le carriérisme des leaders, et leurs services d'ordre. « Ils s'en prenaient aux jeunes qui allaient devant et qui se chamaillaient avec la police. » C'est sur ces bases qu'ils posent les principes de leur mouvement, dont leurs horaires de manif, « le fameux 11h00 à Nation » qui fonctionne en ces jours de manifestations lycéennes à Paris.

Passe donc l'affaire Leonarda, le mouvement s'essouffle, et reste alors une base d'une trentaine de personnes. D'autres viendront s'agréger ensuite. Le groupe décide de poursuivre une forme d'engagement politique loin des partis et des syndicats, aux accents anticapitalistes, mais « en refusant de se laisser enfermer dans une case » anarchiste ou communiste. Sur leur page Facebook qui totalise plus de 9 000 likes, l'à propos parle d' « une autre manière de prendre parti pour rompre avec l'isolement ».

Lors de la manifestation du 17 mars.

Un mois plus tard, les premières actions du Mili ce sont des collectes de nourriture dans les lycées, « en refusant de passer par les CVL » expliquent-ils, c'est-à-dire les Conseils des délégués pour la vie lycéenne. « Parce qu'ils sont élus pour leurs beaux discours, leur popularité, leur capital culturel. » Julien raconte ensuite comment ils ont fait le tour des lycées, comment ils ont cuisiné des repas chez les gens, et redistribué aux SDF.

Arrive ensuite le « Jour de colère », une « grosse manif fasciste » disent les Milis attablés. Ils se mettent alors en relation avec des groupes antifascistes parisiens pour déployer une banderole sur le parcours de la manifestation avec pour inscription « Valls, Marine, Dieudo, tous des fachos ». Ils se souviennent avoir voulu « déconstruire le discours dieudonniste : ceux qui ne sont pas avec Dieudonné sont avec Valls. On voulait retourner le discours, on voulait dire : 'On n'est ni pour Marine, ni pour Dieudonné, et c'est pas pour autant soutenir le gouvernement, parce qu'on trouve que ce que dit Valls c'est de la merde. » Une banderole donc, avec fumigènes. Et 40 à 50 personnes qui font cordon de sécurité au cas où les partisans de Jour de colère veulent en découdre.

Fin octobre 2014, Rémi Fraisse meurt d'un tir de grenade offensive, lors d'une manifestation contre le projet de barrage à Sivens. C'est un autre moment fort dans l'histoire du Mili. « À ce moment, on a vraiment notre propre truc, on fait notre propre appel [à manifester], de façon indépendante », raconte Karim. Ils commencent à structurer leur discours, autour des violences policières. Ils dénoncent celles qui visent les milieux militants ou les jeunes des quartiers populaires. « On essaie de faire une jonction entre ce qui peut se passer sur une ZAD [Ndlr, une « zone à défendre »] et ce qu'il peut se passer en ville ». Ils estiment qu'on y est plus soumis aux violences policières quand on est jeune qu'adulte. Ils dénoncent les policiers qui dévisagent, infantilisent lors des contrôles. Ils appellent à nouveau à des blocus avec un certain succès disent-ils.

« C'est pour cela que l'on parle beaucoup de reprendre la rue » poursuit Pierre. Il fait un parallèle entre virer des jeunes d'un hall d'immeuble et en expulser d'autres d'un territoire comme Sivens. Ils entament des échanges et des connexions avec des jeunes des quartiers populaires. En organisant des événements « plus posés ».

Franck raconte des tournois de foot, plus récemment des banquets contre l'État d'urgence et explique : « Je préfère que les gens n'aillent pas en manif, à la limite, mais qu'ils viennent parler avec nous à des banquets contre l'État d'urgence, plutôt qu'ils aillent à la manif et qu'après ils rentrent chez eux et que ça n'ait rien changé pour eux. »

Cliquez ici pour lire tous nos articles relatifs aux mouvements d'opposition au projet de réforme de la loi travail.

Portrait des Mili

Qui trouve-t-on aujourd'hui chez les Mili ? Ils sont en ce moment une cinquantaine nous disent-ils, des chiffres qui collent avec ce que l'on a vu en manif, avec des dizaines en plus qui sont là de manière moins formelle. Il y a environ deux tiers de garçons, un tiers de filles. « On ne cherche pas de parité, s'il y a des filles qui veulent être là, elles sont là. S'il n'y a pas de fille sur l'interview, on s'en fout », résume Karim. Les âges tournent autour de la vingtaine, un peu en dessous, un peu au-dessus, lycéens, étudiants, travailleurs.

Le profil de leur milieu social est varié, à l'image de ce que l'on peut trouver dans un lycée de l'Est de la capitale, ou dans une fac parisienne. Les parents peuvent être cadre ou chauffeur routier. « C'est ça qui est bien quand t'es au lycée et à la fac », dit Julien à propos de ce brassage social. « Quand t'es dans le travail, t'es rangé avec des gens de ta condition sociale. » Certains font des sports de combat, « mais pas dans un délire viriliste, pas histoire de démonter des gens. »

Lors de la manifestation du 24 mars.

Ils expliquent que leur but n'est pas de recruter du monde au maximum, mais veulent être « rejoignables, pas sectaires » résume Pierre. Ils se voient comme un groupe de potes avec un mode de vie politique, entendent montrer que « ce que l'on fait, tout le monde peut le faire ». Ce qu'ils font, cela tient en un mot qu'ils répètent pendant tout le repas : « s'organiser ». Un terme qui englobe une volonté de contrôle de petit territoire conquis sur les espaces administrés par l'État. « On veut aménager du temps et des espaces pour penser la société autrement. » Ils disent ne pas croire au Grand Soir. « La révolution, c'est un mot qui ne veut plus rien dire. Si tu ne le vis pas au quotidien, ça n'a aucun intérêt. Ta durée de vie , c'est 70 piges. Y a peu de chances que tu connaisses un jour une révolution globale, » estime Julien.

La tablée évoque les exemples des ZAD, la Commune de Paris, les mouvements d'autonomie en Italie dans les années 1970. « Ils ont eu ce truc-là, de rupture avec tout ce que le capital peut te voler, par exemple avec les auto-réductions dans les supermarchés. » Franck cite les grèves de paiement d'électricité pour obliger la ville à faire baisser ses tarifs. « On n'est pas anarchistes ou communistes, tout ce qui nous renvoie dans des cases ça nous fait un peu chier. On est 'autonomes' dans le sens où on essaie de ne pas avoir de dialogue avec les institutions étatiques, » dit Julien. Ils ne prônent pas une autogestion ultra-formaliste pour autant, tempère Pierre, comptant d'avantage sur un processus d'organisation naturel. Si le Mili explique ne pas avoir de logique d'extension, il est souvent sollicité par d'autres lycéens dans le reste de la France. Julien salue la création de groupes avec leur propre autonomie « pour que tout le monde ne finisse pas aux Jeunesses Communistes, ou dans des trucs qui vont les dégoûter de la politique au bout de trois ans ».

L'opposition à la loi Travail

Quand on leur demande pourquoi ils descendent dans la rue au milieu de ce mouvement d'opposition à la loi travail, la réponse ne cible pas directement le projet de la ministre El Khomri. Sur ce mouvement comme sur les précédents, il y a « juste l'envie de créer les conditions d'un truc qui nous déborde, pas de contrôler quelque chose ».

Il s'agit pour eux de se battre non pas contre la « loi travail » mais contre « la loi du travail qui est déjà en place ». Franck parle de ses potes apprentis payés une misère pour plier des vêtements. « Pas besoin de loi travail pour que ton statut d'apprenti ce soit un statut de merde. » Ils dénoncent un chantage à la crise économique. « Aujourd'hui, c'est la loi travail, mais ce pourrait être autre chose ». Et Julien d'énumérer : la ZAD de Sivens, l'État d'urgence, la loi Macron. « On n'est pas là pour tout dégommer, mais pour mettre en place des convergences sociales : lycéens, étudiants, travailleurs, intermittents... »

Lors de la manifestation du 5 avril.

Ils évoquent leur slogan « Le Monde ou rien », le nom d'une chanson du groupe PNL, que l'on a retrouvé sur de nombreuses banderoles dans toute la France. « Ça veut dire qu'on veut le monde, on ne veut pas se contenter de la place qu'on nous a donné », explique Julien. « On s'en fout d'avoir quelques aménagements, on n'a pas envie de décortiquer le texte dans le détail. Il faut déjà nous sortir de la temporalité dans laquelle on veut nous mettre en nous disant : 'Il y a la précarité, il y a le chômage, on est obligés de faire ça.»

Karim est allé Place de la République tous les soirs de Nuit Debout : « Ça va, on voit qu'ils ont de la volonté, après dans les faits il se passe pas grand-chose. Mais nous on est pour les occupations des places, pour se réapproprier un lieu. Julien ironise sur le fait que les gens viennent seulement après leur journée de travail pour se plaindre des maux du capitalisme. « C'est quoi, tu fais une thérapie de groupe ? L'idée est bonne mais il faut qu'elle soit dépassée. On y va, on y fait des rencontres, on essaie de s'investir. »

Les manifestations

« Les manifs, c'est un peu épuisant » souffle Pierre. La dernière a eu lieu deux jours auparavant, elle a été stoppée au bout de quelques minutes par une charge de la police qui a fait saigner des crânes de jeunes et s'est soldée par une nasse policière pour interpeller plus d'une centaine de personnes, après des jets de projectiles et de pétards côté manifestants. « On ne définit pas ça comme de la violence », précisent-ils tous en choeur. Julien développe : « On se fixe un point A et un point B, et l'objectif c'est d'y arriver, et si sur le chemin il y a des cibles... Une cible c'est une agence d'intérim — les premiers à t'exploiter — ça peut être une banque parce que c'est le symbole type du capitalisme, ça peut être un McDo, parce que c'est de la bouffe de merde. » Ils nient s'attaquer aux voitures ou aux vitrines des petits commerces. « Quand t'es là, tu vois que c'est ciblé, y a un message. »

D'après eux, ces épisodes de violence n'ont pas soulevé de mouvement d'opposition au Mili de la part des lycéens qui manifestent. « Non, non, justement on voit que la plupart des gens qui sont en manif ça ne les dérange pas plus que ça. Les lycéens continuent de venir, ils ne sont pas traumatisés », dit Karim. Ils essaient de rester unis pour ne « pas dissocier les bons et mauvais manifestants, pour ne pas reproduire les schémas imposés par la police ou les médias : le discours sur les 'casseurs'... »

Ils dénoncent en bloc l'utilisation de ce terme. « On voit des titres du genre 'Des manifs lycéennes infiltrées par des casseurs'. Ça crée une différence, comme si les casseurs n'étaient pas des lycéens comme les autres, » explique Karim avant d'enchaîner sur les événements qui ont suivi les violences policières sur un élève du lycée Bergson lors d'un blocage contre la loi travail le mois dernier. « On a vu à Bergson ce qui c'est passé, c'est des lycéens qui sont partis en manif sauvage et qui ont attaqué des commissariats. Ça reste avant tout des lycéens. On essaie de les dépolitiser en disant 'ce sont juste des débiles qui font ça pour s'amuser'.» Et pour Karim, au delà de l'épisode des violences policières, « Ils sont aussi contre la loi travail. Et même s'ils n'arrivent pas à mettre des mots dessus, ce qu'ils font c'est un acte politique. Essayer de réduire ça à des gens qui vont se défouler c'est complètement débile, et c'est ne pas comprendre ce qui se passe dans la jeunesse. »

« Quand j'entends des discours pacifistes et non violents, je peux comprendre parce que parfois ça peut ne pas être stratégique de casser un truc, parce que ça peut mettre en danger le reste de la manif qui ne veut pas être impliqué dans la répression. On fait en sorte d'éviter ça, on reste ensemble dans les manifs, quelles que soient les pratiques», raconte Pierre. Julien nous explique ensuite comment dans les cortèges le Mili essaie de monter une équipe médicale, nous assure qu'ils font de la coordination pour éviter que les cortèges se disloquent. « Quand les gens courent on dit de pas courir, de ne pas s'écraser, on relève les gens, quand il y a des gaz on leur dit de respirer doucement. » Il note que beaucoup savent se débrouiller au bout d'un mois de manif, comme ceux qui apportent des lunettes de piscine pour les gaz lacrymos.

Lors de la manifestation du 17 mars.

Les Mili ne nient pas les violences, mais dénoncent le fait qu'on essaie de dépolitiser leur geste. Franck dit que s'ils étaient juste des hooligans débiles, ils casseraient des vitrines à trois heures du matin entre potes bourrés pour l'adrénaline. Pour Julien, la véritable violence ce sont les crânes ouverts par les matraques, les hématomes liés aux grenades désencerclantes, et plus loin les échecs scolaires, les petits boulots payés au lance-pierre. Il explique que sur une banderole, quand ils mettent une phrase de Booba « Le ciel sait que l'on saigne sous nos cagoules », c'est « une manière de dire que derrière les cagoules il y a des gens qui saignent, autant physiquement que dans leur vie de tous les jours. »

L'utilisation de punchlines de rappeurs leur a valu un certain succès ces derniers jours sur les réseaux sociaux. « C'est pour expliquer que ce que tu écoutes tous les jours, même s'il peut y avoir des trucs sexistes, eh bien tu peux te le réapproprier, » raconte Julien. « Tu peux faire en sorte que derrière il y ait un message politique. Une manière de dire que tu viens comme tu veux en manifestation : si t'as envie, tu peux écouter du rap, du punk, tu peux danser, jouer de la musique, t'affronter avec la police, viens. »

Le futur du Mili ? Ils expliquent ne pas avoir de visée sur le long-terme, sinon créer des envies de « s'organiser » chez d'autres bandes de potes. « Quand tu vis un mouvement social, ça te marque, » conclut Julien. « Moi je pense que les lycéens qui ont participé aux manifestations ces dernières semaines, c'est des choses qui vont les marquer toutes leurs vies. Ils ne sont pas dans le discours illusoire d'attendre le retrait de la loi, ils se battent au-delà. »

Les canettes sont vidées, ils repartent aussi sec, ils ont un rendez-vous dans quelques minutes. Peut-être pour préparer leur prochaine manif. Ce samedi 9 avril, le Mili veut prendre la tête d'un cortège avec les jeunes, sans demander la permission aux syndicats ou à la Préfecture.

Toutes les photos sont de l'auteur.

Suivez Étienne Rouillon sur Twitter : @rouillonetienne

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