Photos : making-of de « Voyoucratie », réalisé par FGKO

Les cinq commandements du film de banlieue fauché

« Voyoucratie » a été tourné à l'arrache, sans un rond, en mode commando, et c'est une bombe. Le duo de réalisateur FGKO nous donne une leçon de cinéma en milieu hostile.

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juil. 3 2018, 7:50am

Photos : making-of de « Voyoucratie », réalisé par FGKO

Le film tourné à l’arrache, sans un rond ni autorisation, par des jeunes sortis de nulle part est devenu un argument marketing masquant souvent la médiocrité d’un navet amateur. Rien à voir avec Voyoucratie, le polar en banlieue, tourné à l’arrache, sans un rond ni autorisation, par FGKO. Derrière ce sigle digne d’une boîte d’intérim, se cachent les initiales de deux jeunes gars qui n’en veulent et qui en ont : Fabrice Garçon, 32 ans, un rouquin aux faux airs de Ben Affleck, adepte d’arts martiaux et de jiu-jitsu brésilien, et Kévin Ossona, 30 ans, un coolos au franc-parler et à la barbe de hipster. Ils se sont rencontrés il y a dix ans à l’EICAR, une école de cinéma, ont fait leurs gammes dans la pub avant de mettre leur connaissance de la banlieue – Fabrice a grandi à La Défense, Kévin, dans la périphérie de Melun – et leur passion pour les films de gangsters – Scorsese et Pusher de Nicolas Winding Refn en tête - au service d’un projet commun : leur premier long-métrage.

Le pitch ? Un petit voyou (Salim Kechiouche, vu dans La Vie d'Adèle et bientôt à l'affiche de Mektoub, my love : Canto Uno, le prochain Abdelatif Kechiche) sort de prison, retrouve sa cité, son ex, toxicomane, leur jeune fils, les petits trafics et les gros coups. Du déjà vu, certes, mais pas comme ça. Il se dégage de Voyoucratie une urgence, une hargne, une violence brutes, nées de son tournage en mode guérilla. « On pensait que ça nous prendrait six mois ; on y a passé quatre ans », confie les deux réalisateurs. Filmant une semaine par-ci, six jours par-là, dès qu’ils avaient suffisamment d’argent. Postant des images sur Facebook pour solliciter de nouveaux financements - séduits par le projet, Mouloud Achour, Clotilde Courau et Sébastien Chabal, entre autres, ont contribué. Au final, le film a coûté 100 000€ dont 15 000€ de la poche du duo, 5 000€ obtenus grâce au crowdfunding et 40 000€ venus d’un mécène – le patron, fan de cinéma, d’une boîte d’intérim (on y revient). Voyoucratie sort le 30 janvier.

Succès ou pas, le film a déjà rempli son objectif : les FGKO travaillent sur deux projets de long-métrage et ont écrit une série, un Gomorra à la française, à la demande d’un producteur. En attendant la suite, ils reviennent sur l’expérience Voyoucratie et sur les moments les plus limite d’un tournage façon Koh-Lanta dans la banlieue nord. Voici leur méthode en 5 étapes.

Règle numéro 1 : flairer les bons coups

« En sortant de l’école, on n’osait pas se dire « réalisateurs ». Il nous fallait faire quelque chose pour nous prouver qu’on l’était. Quelle histoire raconter dans l’urgence, avec nos moyens, des amis et des gens qui croient à notre projet ? Suivre une caillera qui sort de prison nous semblait adapté. Sam est un électron libre, un chien de la casse, nihiliste et solitaire, qui cherche à faire un coup pour s’en sortir. Les mecs comme lui, il leur arrive plein de choses en une journée. Leur vie va vite, les enjeux sont simples. On avait une base de scénario mais on écrivait au jour le jour. On prévoyait de tourner dans un lieu, on prenait les voitures avec les comédiens puis, sur le chemin, on repérait d’autres endroits qui nous plaisaient et on partait tourner ailleurs. On était dans la même position opportuniste que Sam, notre personnage, à voler tout ce qu’on pouvait, dans l’urgence. »

Règle numéro 2 : choisir son quartier

« La cité que l’on voit dans le film est une barre d’immeubles déserts, le quartier des Damiers à la Défense, où tout le monde a été foutu dehors en vue de construire des immeubles de bureaux. Un quartier délabré qu’on trouvait très graphique. Au départ, on comptait tourner à Colombes, dans la cité des Quatre Chemins. On y est allé pour des repérages avec notre chef op. On était en doudounes, on regardait partout. Des petits guetteurs sont venus nous poser des questions. Quand on leur a expliqué qu’on travaillait pour un film, on a commencé à se prendre des caillasses sur la tronche. Ils nous prenaient pour des flics. »

Règle numéro 3 : se mettre bien avec les flics

« La scène où Sam et son complice vont tuer une balance à la sortie d’un bistrot, on l’a tournée une nuit dans un quartier chaud d’Aubervilliers. Les deux acteurs sont cagoulés sur un TMax arme à la main, on dit « Action ! », le scooter démarre. Quand, d’un coup, on entend une sirène et on voit une Ford Focus avec un gyrophare foncer vers eux : c’était une voiture de la BAC. On s’est tous levés pour leur crier « c’est un film » mais les flics ne nous ont pas entendus et sont mis à courser le scooter. Par chance, l’un d’entre eux a repéré un projecteur. Ils nous ont expliqué après coup : « quand les mecs sont armés, on ne réfléchit pas, on percute direct le véhicule ». Ils auraient pu nous emmerder, nous demander d’où venaient les armes. Non, les mecs, hyper sympas, nous ont dit « bon tournage » et ils sont repartis. Après ça, Aubervilliers est devenu notre tiéquar. On se sentait grave en confiance. Nos deux acteurs sont quand même passés à deux doigts de se faire buter par la police. »

Règle numéro 4 : rester discret

« On filmait dans un café à Barbès. Le patron du lieu nous avait dit « venez tourner chez moi ». A la pause repas, comme son café était un bar PMU qui ne servait pas à manger, il nous a envoyés à cinquante mètres chez sa cousine : ça nous a coûté 1200 balles ! Le mec nous a saigné financièrement. A un moment donné, on ouvre une porte dans le café et on découvre une pièce pleine de gars derrière des écrans. C’était des keufs qui espionnaient les trafics dans la rue. À l’étage, des prostituées recevaient des clients. On tournait entre les putes et les flics en planque. »

Règle numéro 5 : ne jamais revenir sur une scène de crime

« Dans le film, il y a une scène très sanglante de règlement de compte dans une voiture. On a commencé à la tourner un soir, sur les rotules, dans une zone industrielle près d’Aubervilliers. A un moment, épuisés, on arrête dans l’idée de venir la terminer le lendemain. Sur place, on laisse des débris de verre et des traces de faux sang fabriqué à l’aide de produit chimique et de sang animal récupéré chez le boucher. Le lendemain matin, notre régisseur retourne sur les lieux et voit des mecs en blouses blanches procédant à des prélèvements : c’était la police scientifique. On a refait la scène un autre jour. Ailleurs. »

Voyoucratie, réalisé par FGKO, avec Salim Kechiouche, Abel Jafri, Hichem Yacoubi, disponible en DVD le 4 juillet 2018.
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