Revivre son agression sexuelle en réalité virtuelle pour vaincre le traumatisme
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Revivre son agression sexuelle en réalité virtuelle pour vaincre le traumatisme

Au Laboratoire de cyberpsychologie à Gatineau, une petite équipe de psychologues a créé le premier environnement virtuel conçu exclusivement pour aider les victimes d'agression sexuelle à se défaire de leur stress post-traumatique.
23 janvier 2018, 10:08pm

Imagine-toi dans un bar, un pub de quartier absolument ordinaire. Il y a une table de billard et des écrans qui diffusent « le match », et, malgré le fait que la musique est mauvaise et qu’il fait beaucoup trop clair, les gens semblent s’amuser. Sur le dancefloor, quelques personnes se lâchent lousses au rythme d’une chanson plate.

Au bar, un grand blond prend un verre. Il t'aperçoit et commence à te fixer, son regard est persistant, inébranlable et profondément troublant. Cet homme — comme tous les autres dans ce bar fictif — est un avatar, l’habitant d’un univers virtuel créé par des chercheurs de l'Université du Québec en Outaouais. Sa vibe malaisante n’est pas mon interprétation : ce personnage est conçu pour rendre les utilisatrices (ou utilisateurs, selon le cas) inconfortables et, ultimement, pour les agresser.

Au Laboratoire de cyberpsychologie à Gatineau, une petite équipe de psychologues a créé le premier environnement virtuel conçu exclusivement pour aider les victimes d'agression sexuelle à se défaire de leur stress post-traumatique. « Une femme qui est traumatisée par une agression sexuelle évitera souvent les fêtes ou les événements sociaux qu'elle associe à l'agression », explique Claudie Loranger, la psychologue et chercheure à l'origine de ce projet. « La première composante du traitement est de s’exposer à ces lieux évités. »

Pour de nombreuses victimes, c’est intimidant. Loranger et son équipe les placent donc dans un environnement virtuel qui les aide à se rétablir. Au cours de plusieurs séances — complémentaires à des sessions de thérapies conventionnelles — celles-ci progressent de scène en scène déclenchant des souvenirs désagréables et faisant resurgir le bagage émotionnel qui y est associé. La dernière étape consiste à revivre une version virtuelle de leur agression.

La thérapeute les guide dans ce parcours, discutant des émotions déclenchées et s’assurant que la patiente ou le patient est prêt pour la prochaine étape, la prochaine scène.

En soi, l'approche n'est pas nouvelle : ce traitement, appelé thérapie d'exposition, est une méthode éprouvée qui existe depuis plus de cent ans. Dans le cadre de cette démarche, les gens apprennent à apprivoiser leur traumatisme ou leur phobie en revivant l'incident qui les a marqués ou en s’exposant à ce qu'ils craignent. Plusieurs recherches ont démontré que cette approche peut réduire la dépression et la colère ainsi que d’autres symptômes du stress post-traumatique. Par exemple, la thérapie d'exposition — avec ou sans réalité virtuelle — est un traitement déjà bien établi pour les vétérans de guerre.

Mais cette approche ne fait pas l’unanimité. « L’hypothèse voulant que le traumatisme doive être vécu à nouveau plusieurs fois afin de disparaître est douteuse d’un point de vue scientifique, parce que les régions du cerveau qui se désactivent pendant une expérience traumatisante et qui entraînent un trouble de stress post-traumatique se désactivent également lorsque les gens tentent de recréer les horreurs du passé », écrit le Dr Bessel Van Der Kolk, expert en stress post-traumatique. C’est l'un des plus grands détracteurs de la thérapie par exposition. Selon lui, l’approche désensibilise au lieu de guérir.

Dans sa biographie, le vétéran de la guerre d’Irak David J. Morris dit que cette approche — qui selon lui semble sortie tout droit d’ Orange mécanique — peut même exacerber les traumatismes. «Le problème avec l’exposition prolongée est qu'elle a rendu un certain nombre d'anciens combattants violents, suicidaires et déprimés, et qu’elle a un taux de décrochage que certains chercheurs ont estimé à plus de 50 %, le plus haut taux de décrochage largement étudié jusqu'à présent », écrit-il.

Loranger reconnaît qu’il existe différentes écoles de pensée, mais affirme que l'efficacité de l’exposition est bien documentée. « Il y a un inconfort temporaire, mais ça va être vraiment thérapeutique sur le long. »

« C'est comme si ce souvenir-là est trop gros pour que le cerveau le digère d'un coup, donc il y a comme un blocage », explique-t-elle. En racontant l'histoire ou en visitant le site de l'incident, une personne peut progressivement revivre les émotions qui y sont associées, « ce qui lui permet de les digérer à petites bouchées ».

La réalité virtuelle ouvre de nouvelles portes dans ce domaine. Parmi les environnements créés par l'équipe de l'UQO, il y a entre autres une maison remplie d'araignées ou de serpents pour traiter les personnes souffrant d'arachnophobie ou d'ophidiophobie (peur des serpents), et une épicerie pour aider les personnes atteintes d’un trouble d'anxiété sociale.

Les environnements virtuels sont sécuritaires, et tout est contrôlé par des psychologues, « et donc, on peut faire beaucoup plus que dans la réalité », affirme Loranger.

Les essais du labo sont menés dans une pièce dépourvue de fenêtres qui s’étend sur trois étages pour accommoder une gigantesque voûte de réalité virtuelle. Ce cube, une installation imposante de six millions de dollars, dispose de six écrans vidéo sur lesquels sont projetés les mondes virtuels. Le casque de réalité virtuelle n’est pas nécessaire, mais des lunettes 3D donnent du relief aux images.

C’est dans ce contexte que je rencontre l’avatar qui deviendra mon agresseur, cet homme louche aux traits qui rappellent un personnage des Sims. Stéphane Bouchard, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en cyberpsychologie clinique et fondateur du laboratoire, affirme qu'il est important que les environnements et leurs habitants aient un air un peu cartoon. « En réalité virtuelle, plus on augmente le niveau de réalisme, plus les erreurs ou les micro-détails deviennent importants », explique-t-il.

Au cours de mon périple virtuel, l'homme me suit à l'extérieur du bar et me dévisage de l’autre côté de la rue avant de venir s'asseoir à côté de moi dans l’abribus. C'est là que la rencontre est conçue pour devenir beaucoup plus difficile à supporter, d'abord avec du harcèlement verbal et, ensuite, avec une agression physique, qui n’est heureusement pas visible : il y a un fondu au noir, l’image cédant la place au son de zippers qui se défont et à la respiration haletante de l’agresseur.

« C'est comme si vous on dissocie, dit Bouchard en décrivant cette partie de la vidéo. On ne voit plus, on entend des voix hors champ, et l’idée, c’est de laisser place à son propre imaginaire. »

Du bar jusqu’au banc d’autobus, parcourir l'expérience me prend environ 10 minutes. Mais quand l’environnement est utilisé dans le cadre d’un programme de thérapie administré par un psychologue, Claudie Loranger m’explique que cette exploration peut prendre plusieurs semaines, voire des mois. « En thérapie avec quelqu’un, je pourrais rester à l'intérieur du bar aussi longtemps que nécessaire, explique-t-elle. Si, déjà pour la personne, ça active des émotions d'être dans un bar avec un gars qui la regarde, on fait juste ça. »

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La voûte est d’abord et avant tout un outil de recherche qui permet de mieux observer ce que vivent les participants, mais les environnements qui y sont conçus sont facilement adaptés aux casques de réalité virtuelle. Claudie Loranger explique que le travail du labo a suscité un intérêt international et que des psychologues au Québec et en Ontario ont déjà commencé à utiliser la technologie.

Elle ajoute qu’il faut cependant s’assurer d’utiliser la technologie dans le cadre d’un suivi professionnel conventionnel.

« Il faut toujours être accompagné par un psychologue, qui, grâce à son jugement clinique, va être en mesure de déterminer où la personne est rendue dans son processus thérapeutique. »

Brigitte Noël est sur Twitter