Crime

Michel Fourniret droit dans les yeux

Lors du nouveau procès de l'un des pires tueurs en série de l'histoire du XXe siècle, je me suis retrouvé au premier rang, à moins de deux mètres de lui. Et je suis resté là, à le regarder pendant quatre jours.
Michel Fourniret
© Philippe Hugen / AFP 

Il y a quelques jours, Michel Fourniret et son ancienne femme, Monique Olivier, ont été jugés pour un assassinat qui n'avait pas été inclus, bizarrement, dans le procès de 2008 qui l'avait condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d'une peine de sûreté incompressible, pour le meurtre et le viol de sept jeunes filles. Ça veut dire que, « l'ogre des Ardennes » ne sortira jamais de prison, quels que soient son comportement ou les progrès qu'il pourrait faire en détention. La semaine dernière, quand le président lui a demandé comment ça allait, il a répondu : « Pas trop mal ».

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Michel Fourniret a 76 ans. C'est un petit vieux. Contrairement à son ancienne femme, Monique Olivier, qui est aussi vive qu'un poisson mort, Michel Fourniret regarde et écoute, depuis son box en verre, ce que la cour, les enquêteurs et les témoins disent de lui. De temps en temps, son regard balaie la salle d'audience et ses yeux se posent sur quelqu'un, au hasard, pour rester fixés pendant plusieurs dizaines de secondes. Et parfois, ses yeux se posent sur moi.

Quand il m'a regardé la première fois, j'ai été surpris, je ne m'y attendais pas. J'ai soutenu son regard pendant une seconde ou deux, puis j'ai détourné les yeux par habitude, parce que ça ne se fait pas de dévisager les gens, même quand ils s'appellent Michel Fourniret. À part ça, je n'ai rien ressenti de particulier. Les psychiatres qui l'ont expertisé disent de lui que c'est un pervers, un manipulateur, et qu'à 76 ans, il reste extrêmement dangereux. Les experts qui intervenaient au procès ont expliqué qu'avec le temps, il devenait pire et que son sadisme grandissait. Ça n'a rien d'étonnant, d'ailleurs : à l'époque où Michel Fourniret commettait ses crimes, c'était un tueur, un pervers et un pédophile, mais aussi un père, un mari, un travailleur. Depuis son arrestation, Michel Fourniret n'est plus que la caricature de lui-même, il se complaît dans le mal qu'il incarne.

La deuxième fois, j'ai eu un frisson. J'ai bien regardé dans ses yeux bleus et je me suis souvenu d'un passage de la série « Le Magot », de Patricia Tourancheau, que j'avais lu quelques jours plus tôt. Lors d'un interrogatoire, après son arrestation en 2004, Michel Fourniret avait expliqué comment il avait tué Jeanne-Marie Desramault, une jeune fille de 21 ans qui en paraissait beaucoup moins. Il l'avait choisie, elle, parce qu'elle était hébergée dans un couvent de bonnes sœurs, que son visage rayonnait de foi et qu'elle ressemblait, selon lui, à la Vierge Marie. En mars 1989, après avoir mis la jeune fille en confiance pendant plusieurs mois, Michel Fourniret était parvenu à l'inviter dans son château des Ardennes, et le piège s'était refermé. Il avait commencé à l'insulter, puis à la battre, et il avait appelé sa femme à la rescousse pour qu'elle colle des sparadraps sur la bouche et le nez de la jeune victime afin qu'elle se taise. Ensuite, Michel Fourniret avait étranglé Jeanne-Marie Desramault.

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À travers Fourniret, ce que je regardais, c'était les yeux de quelqu'un qui avait regardé ceux d'une jeune fille en train de mourir. À nouveau, j'ai détourné le regard. D'autres journalistes au procès m'ont dit qu'eux aussi avaient détourné les yeux quand Fourniret les regardait, que c'était un regard glaçant, sans aucune émotion. Ce qui est très probable, c'est que Fourniret s'amuse à fixer les gens, parce qu'il aime dominer, mettre mal à l'aise et que ça le renforce dans l'image qu'il veut se donner de « chasseur », de « prédateur ». C'est en tout cas ce que j'ai pensé, au début.

Au bout d'une heure ou deux à l'écouter, on se rend compte qu'il est davantage fatigant que fascinant, et qu'il se comporte comme un enfant de six ans, prêt à tout pour attirer l'attention.

Un psychiatre qui est venu à la barre le dernier jour du procès pour livrer son expertise. Il a raconté avoir passé neuf heures en tête-à-tête avec Michel Fourniret, en 2008 et en 2018, : « J'ai traversé l'univers de Michel Fourniret pendant neuf heures et je peux vous dire que ce n'est pas très agréable, même pour un spécialiste ». Pendant neuf heures, le tueur en série s'est amusé à raconter chacun de ses crimes dans le détail, en prenant un plaisir sadique presque aussi grand que quand il tuait.

Tout au long de l'audience, pendant quatre jours, Michel Fourniret a été assez décevant. Ce n'est pas quelqu'un de particulièrement mystérieux ou d'intéressant, même sur le plan psychiatrique : c'est un pervers, tout simplement, c'est-à-dire quelqu'un qui prend plaisir à faire souffrir les autres, et pas grand-chose de plus. Au bout d'une heure ou deux à l'écouter, on se rend compte qu'il est davantage fatigant que fascinant, et qu'il se comporte comme un enfant de six ans, prêt à tout pour attirer l'attention.

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Durant le procès, la famille de l'une de ses victimes lui a demandé, sur tous les tons, de bien vouloir dire où est-ce qu'il avait caché le corps, jamais retrouvé. C'était peine perdue : les enquêteurs essayent de lui faire cracher le morceau depuis plus de dix ans. Il dit qu'il ne se souvient pas, qu'il ne veut pas le dire. Il attend qu'on le supplie puis, quand tout le monde se lasse, il lâche un indice, quelque chose, pour continuer de jouer. Il a amené les enquêteurs dans une clairière, a fait creuser partout pour rien, avant de demander un hélicoptère pour survoler le secteur, ce que les policiers ont refusé. Il avait déjà fait le même cinéma pour les corps des fillettes enterrés dans son château, en baladant tout le monde pendant une journée entière, avant de finalement lâcher l'information. Bref, c'est un gros con.

J'ai continué de le regarder dans les yeux pendant qu'il me fixait, et l'image de Jeanne-Marie Desramault a disparu. À la place, j'avais en face de moi un petit vieux tout à fait banal, au regard froid, avec une expression dure sur le visage, pas différente de plein d'autres vieux un peu aigris. Ça aussi, c'était décevant. Quand on dit que les yeux sont le miroir de l'âme, c'est une belle formule, mais ce n'est pas vrai du tout. Si c'était vrai, les yeux de Michel Fourniret devraient dire quelque chose de lui, mais ce n'est pas le cas : ce sont deux billes bleues qui roulent dans des orbites, semblables à toutes les billes qui roulent dans les orbites de tout le monde.

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Il y avait aussi une petite part de frisson, celui de regarder quelqu'un qui a fait des choses aussi atroces sans baisser les yeux. D'ailleurs, après avoir soutenu tant de regards de Michel Fourniret, je me suis persuadé que je ne baisserais plus jamais les yeux devant personne.

À force de soutenir ses regards, j'ai fini par réussir à faire en sorte qu'il se lasse avant moi. Ça m'a pris quand même une bonne petite dizaine d'essais. Tout ça pour me rendre compte qu'en fin de compte, Michel Fourniret ne me regardait pas vraiment, qu'il regardait à travers moi, sans bouger, tout simplement.

J'ai compris que, pour le coup, il n'y avait pas forcément de perversité de sa part, il était juste en train de réfléchir. Vers la fin du procès, j'ai réussi à m'en persuader. Nous nous sommes regardés, pendant au moins dix secondes. J'ai vu qu'il me voyait enfin, que nos yeux accrochaient réellement, et qu'il se rendait compte qu'il était en train de fixer quelqu'un. Il a détourné les yeux immédiatement, avec un air un peu triste, pas méchant.

Le procès s'est poursuivi et, presque jusqu'à la fin, j'ai continué de le regarder, sachant que c'était peut-être la première et la dernière fois de ma vie que je regarderais un tueur en série dans les yeux. Je n'étais pas fasciné, mais c'était une occasion, et je ne voulais pas regretter de ne pas l'avoir fait. Il y avait aussi une petite part de frisson, celui de regarder quelqu'un qui a fait des choses aussi atroces sans baisser les yeux. D'ailleurs, après avoir soutenu tant de regards de Michel Fourniret, je me suis persuadé que je ne baisserais plus jamais les yeux devant personne.

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À force de le regarder, j'ai fini par m'interroger sur mes regards, sur la raison pour laquelle j'avais envie de le voir, d'assister à ce procès pourtant sans enjeu, et pourquoi il y avait tant de journalistes dans la salle.

Finalement, regarder Michel Fourniret, dans son box en verre, encadré par quatre gendarmes immenses, c'est un peu comme aller au zoo. C'est la même chose que de regarder un loup ou un tigre dans sa cage. On sait bien que la cage protège, qu'il n'y a aucune raison pour que le prédateur se libère et qu'il nous saute à la gorge. On fantasme un peu en regardant l'animal dans les yeux, en sachant que, sans la cage, il pourrait nous égorger d'un coup de griffe et nous dévorer. Michel Fourniret se considère lui-même comme un prédateur, comme un tigre. Dans ses lettres en prison à sa future femme, Monique Olivier, il signait « Shere Khan ».

Mais la réalité, dans un zoo comme dans une cour d'assise, ce n'est pas ça. La vérité, c'est que le véritable prédateur n'est pas à l'intérieur de la cage, il est à l'extérieur. Le vrai prédateur, c'est celui qui regarde l'animal faire des tours, c'est celui qui l'a mis là. Si les tigres étaient vraiment les prédateurs de l'homme, ils nous regarderaient tourner dans des cages, pas l'inverse.

Du coup, j'ai arrêté de regarder Michel Fourniret, parce que c'était un peu indécent, comme c'est un peu indécent de regarder un animal dans un zoo. À force de dévisager Michel Fourniret, j'ai fini par me convaincre qu'en réalité, à ce moment précis, le véritable prédateur, dans cette cour d'assise, ce n'était pas lui, c'était moi, le journaliste, le curieux, le spectateur.

J'ai arrêté de regarder Michel Fourniret et je n'ai pas assisté au prononcé du verdict, qui était couru d'avance : Michel Fourniret, une fois de plus, a été condamné à la prison à perpétuité. Il est retourné dans sa cellule où, dit-il, il fait des cauchemars et souffre d'insomnie. À l'expert qui l'avait interrogé sur cette forme de « tourment » dont il semblait se plaindre, alors qu'il ne connaît ni regrets ni remords, Fourniret avait répondu qu'il avait fini par comprendre et ressentir la phrase de Victor Hugo, dans La Légende des Siècles : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ». À force de regarder Fourniret, je me suis demandé si je n'étais pas, moi aussi, dans la tombe, en train de regarder Caïn.

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