Fête populaire

Il ne fait pas bon être forain à Lyon

Selon les riverains, la fête foraine sert à blanchir de l’argent sale et attire les fans de « gangsta-rap ».

par Camille Belsoeur
30 Octobre 2018, 10:51am

Photos : Arsène Marquis pour VICE FR  

Perché sur sa colline au-dessus de Lyon, le quartier de la Croix-Rousse, autrefois peuplé d’ouvriers, s’est profondément gentrifié depuis le début des années 2000. Aujourd’hui, c’est un quartier à la mode, habité par des hipsters, des artistes, des anciens aussi, témoins de ce spectacle transformiste urbain. Mais une chose n’a pas changé depuis 150 ans : la vogue des marrons. Cette grande fête foraine se tient au même endroit depuis un siècle et demi, le long du boulevard de Croix-Rousse, où se dressait naguère les remparts qui séparaient l’ancienne commune ouvrière du centre-ville de Lyon. Dans un quartier qui aime sa bohême rassurante, c’est un anachronisme. Une verrue pour certains riverains qui ne veulent plus de cette fête foraine qui amène des jeunes des banlieues populaires sur leur trottoir.

Lors de mon emménagement à Lyon au début de l'été, ma voisine retraitée Danielle m'avait averti. « Il y aura la vogue [nom en patois des fêtes annuelles dans la région Rhône-Alpes, N.D.L.R] sous vos fenêtres en octobre. Des manèges comme ça n’ont rien à faire en centre-ville. Vous aurez l’impression que les jeunes qui montent sur les attractions vont finir dans votre appartement. J’en viens à espérer qu’il pleuve pendant les deux semaines des vacances de la Toussaint pour que les manèges ne tournent pas ». Le même message est relayé par d’autres habitants de l’immeuble et, quelques semaines plus tard, par la mairie de l’arrondissement qui s’excusait par avance auprès des riverains pour les désagréments liés à la fête foraine, tout en rappelant que cette manifestation populaire fait tourner les commerces du quartier.

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Dans ces discours des institutions et des habitants, aucun mot pour les forains. Pourtant, ils sont des usagers réguliers de la ville, mais considérés comme des étrangers. Et Lyon n'est pas un cas particulier. Depuis des années, les municipalités détournent les forains vers leurs périphéries. Entre les mairies et les vendeurs de rêve, les problèmes et les crispations sont nombreux : de Luçon jusqu'à Rouen, en passant par Ploërmel et Paris. Dans la capitale, c’est notamment pour sauver la fête foraine de la Bastille que les forains sont descendus dans la rue. Le constat est clair : il y a de moins en moins de fêtes foraines dans l'Hexagone.

À Lyon, il y avait 207 jours de vogues cumulés au cours de l’année en 1896. En 2018, il ne reste plus que la vogue des marrons de Croix-Rousse pour faire de la résistance. Mécontents de cette lente mort qui semble irréversible, les forains s'étaient joints aux manifestations contre la réforme du Code du travail en 2017 pour faire entendre leurs voix. Une ordonnance en particulier leur donnait des sueurs froides. Celle-ci imposait aux municipalités d'organiser un appel d'offres pour tous les emplacements publics d'animation. L’exploitation des fêtes foraines serait devenue ouverte à tout type d’entreprise et non réservée aux forains, qui gardent leurs emplacement de père en fils. « C'est la mort de notre métier. C'est la fin d'une tradition foraine où les forains reviennent au même endroit chaque année », avait commenté le « roi des forains » Marcel Campion.

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Marius sur son manège de voitures sur rails.

À Croix-Rousse, au milieu de l’odeur des marrons chauds et des churros qui flottent dans la douceur de l’automne, Marius tient un manège de voitures sur rails pour enfants. « Ma famille possède un manège à la vogue depuis 70 ans. Avant, on avait un manège à eau avec des bateaux ». Il est un observateur du changement d’époque pour les forains. « On dépend beaucoup de la volonté de la ville. Si on est déplacé en périphérie, c’est terminé pour nous. Il y a beaucoup moins de jours de vogues qu’avant dans la région. Ceux qui étaient uniquement sur Lyon ont dû trouver d’autres fêtes foraines en dehors de la région pour continuer à travailler. Moi je vais aussi à Nancy. Là-bas, ils voulaient nous sortir du centre-ville pour nous mettre près du Zénith. J’ai manifesté quand le gouvernement a voulu passer l’ordonnance sur les appels d’offres pour les occupations de l’espace public. C’est compliqué d’expliquer aux gens pourquoi on manifeste, mais certains comprennent ».

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Rodolphe et son fils.

Pour garder leur place dans un monde qui ne veut plus vraiment d’eux, les forains font des concessions. Moins de lumières flashies, moins de bruit pour ne pas hérisser le poil des riverains. « On a dû s’habituer au changement du quartier. Avant, on mettait la musique toute la journée et en soirée. Maintenant, on doit fermer à 23 heures, même quand c’est bondé de monde le samedi soir. C’est dur ! On a même enlevé la musique pour diminuer les nuisances sonores pour le voisinage », raconte Rodolphe, propriétaire du Rock N’Roll Dance, un manège à double rotation.

À quelques mètres de là, Alain surveille d’un oeil les clients qui tentent de gagner ses peluches en pilotant une pince qui semble toujours lâcher sa proie au dernier moment. « Avant le quartier de Croix Rousse était beaucoup plus populaire. Il y avait une autre ambiance. C’est devenu un quartier plus riche. Les gens payent leur tranquillité, donc il peut y avoir de ce point de vue de la crispation autour de la fête foraine », admet-il.

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Alain.

Un collectif de Croix-roussiens a lancé une pétition en ligne sur le site change.org début octobre pour demander la fermeture de la vogue. Ils sont pour le moment 180 à avoir signé la lettre qui dit notamment ceci : « Pendant cinq longues semaines d'automne, la réalité ce sera plutôt un amas informe de manèges vulgaires et criards, éloigné de toute idée d'écologie, ce sera des nuisances visuelles et sonores, des bruits de mauvaise discothèque à longueur de journée et de soirées, ce sera les automates au marketing agressif tourné vers les enfants, les jeux de tirs d'armes blanches et de machines à sous, certes idéales pour le blanchissement, abritant tous les trafics et ameutant ce qui se fait de mieux à la dernière mode gangsta-rap ». En gros, selon ces habitants d’un quartier cossu, la fête foraine sert à blanchir de l’argent sale et attire des racailles dans le quartier. La critique est acerbe et montre bien le ras-le-bol de certains habitants de la Croix-Rousse face à cette fête populaire qui trouble leur tranquillité tous les ans. Les riverains espèrent influer sur les positions des élus, notamment en vue des élections municipales en 2020.

La mairie de Lyon, accusée d’accepter la vogue uniquement par intérêt financier, a également fait savoir que la redevance de la fête foraine s’élève en 2018 à un total de 66 164 euros. Un montant loin d’être exorbitant pour cinq semaines d’occupation de l’espace public.

L’autre grande peur des forains, en plus d’être chassés des centres-villes, est de voir de grands groupes prendre le contrôle des fêtes foraines. En 2016, l’entreprise LVMH, spécialisée dans le luxe, a remporté un appel d’offres pour reprendre l’exploitation du parc d’attractions du Jardin d'acclimatation situé au bois de Boulogne à Paris. Les forains, Marcel Campion en tête, ont fait part de leur colère à propos de cette reprise du parc, qui était géré par la famille Sacreste depuis des années. Ils ont dénoncé en particulier le fait que les manèges aient été considérés comme des biens mobiliers par la ville de Paris et ont donc été cédés gratuitement à LVMH. Une action en justice a été ouverte par un collectif de forains.

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Maryline.

À Croix-Rousse, Maryline tient avec son mari une attraction qui simule un bâtiment en construction. Il faut mettre un casque jaune pour s’engager sur les trampolines qui marquent l’entrée de son manège. Elle dit sa passion pour une vie qui l’a vu enfant changer dix fois d’école dans une année scolaire. Mais, cette femme est aussi consciente que les forains sont menacés de disparition. « On est tous solidaires. Quand LVMH nous menace, on se serre les coudes. Quand j’écoute mes beaux-parents forains, j’ai le sentiment qu’il y a plus de problèmes avec le voisinage à Croix-Rousse qu’il y a 20 ans. Il y a des pétitions d’habitants qui circulent pour que la vogue déménage. On a le sentiment de faire beaucoup d’efforts mais que dans l’autre sens, il n’y a rien de fait pour nous aider ».

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Nelson et ses peluches.


Derrière son comptoir sur lequel sont disposées des grilles de loto, Nelson est du même avis. « On se bat pour que des groupes comme LVMH ne s’emparent pas des fêtes foraines, comme à Paris. On a conscience qu’on a embêté nos clients en bloquant des centres-villes lors des manifestations. Mais si on n’élève pas la voix, qui nous écoutera ? ». Aujourd'hui, nul n'est certain de voir de nouveau la Vogue s'établir dans le quartier l'année prochaine, ou si elle sera devenue la propriété d'une marque de luxe. La guerre entre ceux qui achètent l'ambiance populaire d'un quartier et ceux qui l'a font réellement ne risque pas de s'arrêter.

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