Un an après, les plaies de l’assaut de Saint-Denis ne sont pas refermées

Ils vivaient dans l’immeuble où Abdelhamid Abaaoud était caché. L’endroit est inhabitable depuis l’opération du RAID. Un an après, ils nous ont raconté leurs difficultés.
22.11.16
Des forces de l’ordre lors de l’assaut de Saint-Denis le 18 novembre 2015 (Etienne Rouillon / VICE News)

« Nos vies sont brisées, lance Lassina, d'une voix fragile et le regard indigné. Beaucoup d'enfants sont traumatisés, il y a des séquelles, vous voyez ? » Le 18 novembre 2015, ce quinquagénaire était réveillé par des tirs et des explosions dans son immeuble, peu avant 4 heures du matin.

Ce 18 novembre 2016, il est de retour devant ce bâtiment du 48 de la rue de la République (l'immeuble donne également sur la rue du Corbillon). Les fenêtres soufflées pendant l'attaque ont été bouchées par des plaques en bois. Un panneau commémoratif a été fixé sur la façade. Aux côtés de Lassina, d'autres personnes venues manifester pour dénoncer leurs difficultés suite au raid. Ils estiment être abandonnés par l'État.

Vue sur l'immeuble de la rue Corbillon, le 18 novembre 2016 (Henrique Valadares / VICE News)

Il y a un an jour pour jour, plus de 80 personnes étaient évacuées de cet immeuble de Saint-Denis. Depuis quelques heures, elles avaient, sans le savoir, pour voisin l'homme le plus recherché de France. Abdelhamid Abaaoud, considéré comme le meneur des attentats du 13 novembre, se cachait là avec sa cousine Hasna Aït Boulahcen et son complice Chakib Akrouh. En pleine nuit, 110 hommes du RAID et de la BRI conduisent l'assaut. Les trois membres du groupe sont tués. L'immeuble est dévasté.

« Si on était dans le XVIe arrondissement, tout se serait passé autrement »

Pour se faire entendre, les anciens habitants ont formé l'Association des victimes du 48. N'Goran Ahoua, ancien locataire et porte-parole de l'association, se dit d'abord envahi par la colère : « On est laissés de côté parce qu'on habite dans des quartiers populaires. On a dû manifester pour être entendus, pour avoir ce qu'on demandait ».

N'Goran Ahoua, porte-parole de l'Association des victimes du 48. (Henrique Valadares / VICE News)

« Nous, on ne comptait pas », nous dit Lassina. « Si on était dans le XVIe arrondissement, tout se serait passé autrement ».

D'abord envoyés dans un gymnase, certains habitants ont été relogés de manière pérenne, notamment dans des HLM. Mais plus de trente personnes disent être toujours à l'hôtel ou dans des centres d'hébergement d'urgence. Sylvia Pinel, alors ministre du Logement, avait promis de « reloger au plus vite les familles concernées » le 25 novembre 2015.

Certains n'ont toujours pas pu récupérer leurs affaires abandonnées en catastrophe.

Lassina fait partie de ceux-là. Ce musicien travaillait au noir et habitait depuis quatre ans au quatrième étage de l'immeuble, un étage au-dessus des terroristes. « Le soir de l'assaut, je me suis réveillé vers 4 heures du matin après une forte explosion, nous raconte-t-il devant le grand portail marron de l'immeuble, désormais bloqué. Je suis sorti de mon appartement en pyjama et avec mes clés, autour du cou. » Elles y sont toujours : depuis ce soir-là, Lassina ne les enlève plus, « même pas pour me doucher ».

Un an après, toujours à l'hôtel

Depuis, il vit dans l'hôtel Campanile, à quelques centaines de mètres de là. « Les célibataires ont été envoyés ici ».

« On ne peut même pas se faire à manger, on n'a même pas de frigo », s'indigne-t-il.

Lassina, devant le 48 de la rue de la République. (Henrique Valadares / VICE News)

Ce Burkinabé faisait partie des vingt-quatre sans-papiers qui habitaient dans l'immeuble. « Nous sommes vingt et un à avoir été régularisés, un autre est en route, mais deux autres ont fait l'objet d'OQTF [NDLR — Obligation de quitter le territoire français] », nous dit Lassina, qui explique ne pas pouvoir travailler car il n'a pas de carte vitale. Sans preuves de ressources, impossible pour lui de se voir accorder un logement social. « C'est un cercle vicieux », résume-t-il.

Tout comme lui, Ahmed n'a pas pu récupérer ses affaires et vit toujours à l'hôtel Campanile. Ce quadragénaire ne peut pas travailler non plus, car il lui faut des documents qui sont toujours dans son ancien appartement. « On chôme. C'est tout », nous dit-il.

N'Goran, lui, a pu trouver un logement, un mois et deux semaines après l'assaut, tout comme neuf autres familles. « J'avais un loyer tout à fait légal et j'habitais dans cet appartement avec ma conjointe et notre petit garçon depuis deux ans », nous raconte-t-il. « On a entendu des tirs et j'ai dit à ma conjointe d'aller se coucher et de ne pas s'inquiéter. Mais je n'avais pas fini de parler qu'une balle est passée là où j'étais, deux secondes auparavant. »

De nombreux habitants sont traumatisés

Juste avant de venir nous parler, il salue plusieurs personnes dans la foule des manifestants. Il s'y attarde, demande des nouvelles, fait attention à chacun. « Tout cela m'a rendu super-protecteur », nous confie-t-il.

Traumatisé, ce fondateur d'une entreprise informatique n'a pas pu travailler pendant trois mois. « Il y a eu la peur de perdre ma famille, surtout quand la balle a traversé la fenêtre. Mon petit n'avait qu'un an. Je ne pouvais pas prendre les transports ou travailler sous pression. »

« J'ai dû chercher un psychologue, à mes frais. »

Jusqu'à la semaine dernière, l'État refusait d'accorder un suivi psychologique aux sinistrés. Il refuse de leur accorder le statut de victimes du terrorisme, statut qu'ils demandent depuis le soir de l'assaut. « Ce sont les terroristes qui ont fait notre malheur », s'indigne Lassina.

« S'ils n'avaient pas été anéantis ici, tout irait bien. Cela a été un grand traumatisme : de les avoir vus dans mon immeuble puis de se réveiller sous les tirs. »

Ltat leur refuse le statut de victimes du terrorisme

Pour les autorités, les anciens habitants du 48 rue de la République sont victimes d'une intervention policière « en responsabilité sans faute de l'État ». Des victimes collatérales de l'intervention, mais pas des terroristes. Impossible pour eux donc d'avoir accès au Fonds de garantie des victimes du terrorisme, qui dépend du ministère de la Justice.

Plaque commémorative sur la façade du 48 de la République (Henrique Valadares / VICE News)

Ce jeudi 17 novembre, la préfète à l'égalité des chances, Fadela Benrabia, a annoncé que les sinistrés du 48 bénéficieraient en revanche d'un suivi psychologique « au long cours ». Il sera mis en place par l'Agence régionale de santé (ARS). Une bonne nouvelle pour N'Goran qui se dit « soulagé et rempli d'espoir pour le futur » depuis que la préfecture a montré son soutien. Lassina, lui, est plus sceptique : « Tout cela reste des mots, j'attends de voir. »

Solidarité des riverains

En face de cet immeuble qui fait l'angle avec la rue du Corbillon, une grande table a été posée avec des chips, du soda et autres gourmandises. L'ambiance est amicale, solidaire entre riverains. Il y a de l'émotion. Plusieurs personnes prennent le micro : « merci à tous d'être venus, merci pour votre soutien », dit N'Goran, la voix tremblante.

Mais les revendications demeurent. Un an après l'assaut, aucun résident n'a reçu une somme quelconque de l'État, alors que le ministère de la Justice « nous a dit qu'on allait être indemnisés pour le préjudice matériel, le préjudice physique dans le cas des blessés et le préjudice moral vécu », nous explique N'Goran. Selon Le Monde, quatre transactions ont été récemment acceptées par les victimes pour les dédommager.

« La lutte continue. S'il le faut, on fera d'autres actions jusqu'à ce que le dernier habitant soit relogé », nous indique Simon Le Her. Ce trentenaire militant de l'association Droit au Logement (DAL) est en contact direct avec les anciens résidents. Depuis le début, le DAL les appuie et les soutient. Il a notamment organisé des rassemblements « à peu près tous les mois », dont l'occupation de la basilique de Saint-Denis. « Il a fallu forcer la main sur l'État, qui ne voulait pas bouger sur la plupart de leurs revendications », nous raconte-t-il. « La lutte a été difficile mais les actions qu'on a prises commencent à porter leurs fruits. Après, il faudra voir si les engagements [de l'État] seront respectés dans la durée. »


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