majordome
André Meester. Toutes les photos sont de l'auteure.
Life

Ce que ça fait d'être majordome pour les super riches

Si ce travail peut sembler décalé pour le XXIe siècle, les quelque 160 000 euros annuels qu'il rapporte ne le rendent pas moins intéressant.
07 octobre 2020, 8:26am

Depuis six ans, André Meester, 38 ans, est le majordome d’un Néerlandais de 56 ans. Je l’ai rencontré chez son patron dans la petite ville de Hoorn, à 40 kilomètres au nord d'Amsterdam.

À mon arrivée, Meester s'assure de me faire vivre toute l'expérience du majordome privé : après m'avoir accueillie et pris mon manteau, il me sert une part de gâteau maison et une tasse de café dans de la porcelaine extrêmement chère. Il appelle son patron « Le maître » et insiste pour m'appeler « Madame ». Nous discutons de sa liste de tâches quotidiennes.

VICE : Bonjour, André, cette maison est gigantesque !
André Meester : Oui, elle a cinq étages. Le maître possède une autre maison de l'autre côté de la rue et une troisième à Dubaï. Il est développeur de logiciels et vit avec son partenaire. Ils aiment tous les deux les intérieurs classiques et apprécient d'avoir un majordome en uniforme à l'ancienne. Je travaille surtout dans cette maison, mais quand le maître part en week-end, je voyage souvent avec lui. J'ai ma propre chambre à l'hôtel où il séjourne, je porte ses sacs lorsqu’il fait ses courses et je m’occupe de ses réservations.

Comment se passe une journée de travail typique ?
Je suis ici environ 60 heures par semaine. Les jours de semaine, je travaille de 7 heures à 19 heures. Je prépare le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner et je sers le café quand on me le demande. J'ouvre toujours la porte quand le maître arrive et je m'occupe des courses. Mes tâches varient ; en décembre, par exemple, je suis occupé à décorer la maison pour Noël. Mon patron adore Noël. Nous avons toujours un sapin de six mètres dans la cuisine. Je dois construire un échafaudage pour le monter. Après décembre, je ne peux plus voir les sapins en peinture pendant un certain temps.

Les courses, c’est quelque chose. Je passe à la boulangerie, à l'épicerie, à la boucherie et à la poissonnerie. Tout doit être frais. Le maître mange deux repas chauds par jour et décide dans l’après-midi ce qu'il veut manger pour le dîner, alors je fais mes courses deux fois par jour. J'apporte aussi ses costumes au pressing, je cire ses chaussures et je fais des gâteaux. Il aime les gâteaux faits maison : croustillants à l'extérieur, moelleux à l'intérieur. Je m'occupe aussi du ménage.

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Le maître a-t-il parfois de drôles de demandes ?
Il aime regarder des films. S'il y a un plat dans le film qui lui parle, il veut en manger le lendemain. Récemment, il a vu des boulettes, alors j'ai dû apprendre à en faire. Il a aussi demandé des chocolats faits maison, alors je suis allé au marché pour acheter tout ce dont j'avais besoin, puis j'ai regardé des tutoriels en ligne.

Êtes-vous tout le temps debout à côté de lui ?
Non, je suis toujours à mon poste de travail dans la cuisine. Le maître m'envoie un SMS quand il a besoin de quelque chose, comme une tasse de café ou un déjeuner. Je ne suis là que lorsqu’il y a besoin.

Et s'il vous demande un café pendant que vous faites vos courses ?
Je dois rentrer très vite. Je ne dis jamais non. Si j'ai presque fini les courses, je rentre en courant. Si je viens juste de commencer, je fais demi-tour.

Vous travaillez toute la journée ou vous avez du temps pour vous ?
J'ai quatre à cinq heures de libre par jour. Pour tuer le temps, je regarde beaucoup 24Kitchen [une chaîne de cuisine néerlandaise] ou je me contente de scroller sur mon téléphone. Le maître m'emmène parfois dîner lorsque nous sommes en voyage.

En tant qu'amis ?
Non, je ne joue jamais ce rôle. Mon prédécesseur l'a fait. Il a travaillé ici pendant 14 ans, mais il y a eu des conflits parce que leur relation était devenue trop amicale. Je garde les choses professionnelles. Quand le maître m'invite à dîner, je ne parle pas beaucoup. Je ne rentre jamais dans les détails intimes, je reste en retrait. Je dis toujours « oui », même si parfois je pense « non ».

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Êtes-vous toujours aussi poli ?
Oui, je suis comme ça. C'est comme ça que j'ai été élevé, c'est comme ça que je m'adressais à mes parents. Je travaille dans l'hôtellerie depuis que j'ai dix ans, j'ai prêté main forte à mon oncle dans son hôtel. Ensuite, j'ai été barman à l'hôtel Krasnapolsky à Amsterdam. Un jour, ma mère a vu en ligne une annonce pour un majordome privé. J'ai postulé et j'ai commencé le lendemain. Pour moi, c'est le travail ultime dans l'hôtellerie. Le lien de confiance dans la relation est très spécial.

Cela ne vous dérange pas de jouer un rôle subalterne ?
Non, c'est une question qu'on me pose souvent, mais je n'ai pas l'impression d'être un paillasson. Le maître me demande toujours de faire quelque chose. Il ne me donne pas d'ordre ni ne me fait sonner.

Combien d'argent possède-t-il ?
Aucune idée. Mais je sais qu'une de ses voitures vaut 1,8 million d'euros, et qu'il en a 14. Je pourrais vérifier son solde tout de suite, car j'ai ses six cartes. Mais je ne le ferai pas.

Il n'a pas besoin de ses cartes de crédit ?
Non. Quand il a besoin d'argent, il me demande de lui en donner.

Recevez-vous de beaux cadeaux ?
Une Mercedes-Benz SL, c'est assez beau ? Pour mes trois ans de service, j'ai pu choisir une voiture d'une valeur de 160 000 euros. En plus, je reçois souvent des choses sympas. Récemment, mon portefeuille s'est cassé et j'en ai eu un nouveau de chez Cartier.

Combien gagnez-vous ?
Je gagne 4 200 euros par mois après déduction des impôts. C'est moins que dans certains autres pays ; beaucoup de majordomes gagnent entre 5 000 et 15 000 euros par mois, mais je suis en congé le week-end. Je travaille le week-end en tant que majordome indépendant, pour des dîners par exemple. Je fais la cuisine, je sers et je nettoie après. Mon salaire est de 35 euros de l'heure et je travaille généralement une dizaine d'heures au total.

Vous voulez travailler ici pour le reste de votre vie ?
Je m'occupe bien de mon patron et je cuisine des repas sains, alors j'espère rester jusqu'à ma retraite. Mais si le maître a un accident demain, je serai au chômage. Autant que je sache, il ne m'a pas inscrit dans son testament.

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