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À la conquête de l’espace sur Terre, ou plutôt, sous terre

Les astronautes et les « grottonautes » sont en mission pour se préparer à la vie sur Mars dans des grottes assez profondes pour abriter des villes entières.

par Gianluca Liva
28 Novembre 2019, 8:19am

Les grottonautes qui ont participé à CAVES, la dernière mission de l'ESA, dans la grotte de Divaška Jama, en Slovénie. Photo : ESA – A. Rom

Descendre dans les profondeurs de la Terre pour se préparer à la vie sur d’autres planètes : voilà l’objectif du programme CAVES (Cooperative Adventure for Valuing and Exercising human behaviour and performance Skills) mené par l’Agence spatiale européenne. Le programme envoie les astronautes pour six jours dans une grotte, avec pour mission de l'explorer, la cartographier, conduire diverses expériences scientifiques et, dans la mesure du possible, revenir sains et saufs à la surface.

C’est ce qu’on appelle une mission analogue : une opération réalisée sur la Terre simulant diverses situations à affronter dans l’espace. Les astronautes, plongés un univers extra-terrestre, une grotte, améliorent leurs capacités communicatives et de résolution des problèmes, apprennent à travailler en équipe et mettent à l’épreuve les instruments et les technologies qui seront utilisés pour des missions futures. Dans le cas de CAVES, l’objectif à long terme est de jeter les bases d’explorations futures sur la Lune et, pour aller encore plus loin, sur Mars. Les grottes sont là pour nous accueillir et nous protéger : ce seront nos premiers refuges à l’arrivée sur d’autres planètes et il faut se préparer à nous y adapter.

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Les astronautes de la 6e mission CAVES escaladant les parois de la grotte de Divaška Jama. Photo : ESA – A. Romeo

En septembre dernier, la sixième simulation de CAVES a eu lieu. Pour la première fois, elle s’est déroulée en Slovénie, dans le complexe de grottes de Divaška Jama, à quelques kilomètres de la frontière italienne et à une profondeur de 250 mètres maximum. Six astronautes de cinq différentes agences spatiales ont vécu six jours et six nuits dans l’obscurité totale, à six degrés et 100 % d’humidité. « J’ai eu l’idée de préparer les astronautes pour qu’ils soient efficaces et fiables pour des vols et des explorations de longue durée, a raconté à Loredana Bessone, l’entraineuse des astronautes de l’ESA, à l’origine du projet CAVES. Je cherchais quelque chose qui me permette de reproduire cette condition particulière de stress. »

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Les astronautes installent le camp de base. Photo : ESA – A. Romeo

Appeler cela une « simulation » ressemble plutôt à un euphémisme. « La grotte est réelle et les risques sont réels, ajoute-t-elle. Les astronautes doivent apprendre à gérer leur peur. »

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Les astronautes de la 6e mission CAVES explorant les grottes de Divaška Jama, en Slovénie. Photo : ESA – A. Romeo

Les grottonautes n’étaient pas complètement livrés à eux-mêmes durant la mission. Ils étaient soutenus – bien qu’à distance seulement – par un groupe de vrais spéléologues, spécialistes des grottes. Au niveau logistique, toute l’opération était dirigée par la start up Miles Beyond, service d’assistance dans les environnements extrêmes. « En dehors de la grotte, nous avions une équipe de 25 personnes prêtes à intervenir », m’a expliqué Tullio Bernabei, professeur de spéléologie et membre de Miles Beyond.

Le 25 septembre, les six grottonautes ont émergé, l’air un peu durcis par leur séjour souterrain. Le jour suivant, illuminés par le soleil de Divaška Jama, la plupart portaient des lunettes de soleil pour se protéger de l’intense luminosité et cacher les marques d’une semaine d’entraînement intense. J’étais présent quand ils ont raconté leur aventure.

Joshua Kutryk, Canadian Space Agency

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L'astronaute Joshua Kutryk de la Canadian Space Agency (au centre), essayant le matériel avant de commencer la 6e mission CAVES. Photo : ESA – A. Romeo

VICE : Tu avais déjà été dans une grotte avant ?
Joshua Kutryk : Non, c’était la première fois. C’est un environnement très dangereux et pour beaucoup d’entre nous, c’était totalement nouveau. L’entraînement était excellent et vraiment aussi exigeant que décrit.

Comment as-tu trouvé l’environnement ? Est-ce que c’était vraiment si aliénant ?
La grotte est un endroit excellent pour faire l’expérience d’une sensation d’isolement prolongé. Rien que rejoindre le point initial de notre mission, où nous devions poser « le camp de base », a été extrêmement difficile, parce que nous devions descendre des dizaines et des dizaines de mètres. Le départ en lui-même nous a pris beaucoup de temps et de travail et de corde. C’est pendant ces simulations que nous comprenons à quel point la moindre petite erreur peut avoir des conséquences terribles.

Est-ce que vous avez dû vous protéger des chauves-souris ?
Non ! Il n’y a pas de chauves-souris à de telles profondeurs. Mais il y a des formes de vie microscopiques qui sont tout à fait fascinantes.

Alexander Gerst, ESA

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L'astronaute Alexander Gerst de l'ESA, durant la mission CAVES au fond de la grotte de Divaška Jama, en Slovénie. Photo: ESA - A. Romeo

VICE : Vous posez les bases de futures installations extraterrestres. Le futur semble à la fois très loin et très proche.
Alexander Gerst : Sur Mars et sur la Lune, il y a beaucoup de grottes. Elles sont beaucoup plus grandes que sur la Terre - elles font jusqu’à un kilomètre de largeur et des centaines de profondeur. Imagine ce que ça veut dire : on peut construire une ville pour des centaines de milliers d’habitants. Ça parait fou, mais c’est la réalité. Sur la Terre, on voit les grottes comme des environnements hostiles seulement parce que nous avons le luxe de vivre dans une atmosphère qui nous convient. Mais sur les autres planètes, les grottes sont les endroits les plus habitables. Nous aurons à les explorer et pour cela, nous devons nous préparer.

Joe Acaba, NASA

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L'astronaute Joe Acaba de la NASA (à droite), pendant la mission CAVES dans la grotte de Divaška Jama, en Slovénie. Photo : ESA - A. Romeo

VICE : Vous avez l’air très fatigués. Comment ça s’est passé ?
Joe Acaba : Super. CAVES est de loin l’une des meilleures missions analogues qui existe pour se préparer aux voyages dans l’espace. On apprend à gérer l’équipement et on comprend dans quelle mesure notre vie et celle de l’équipe dépend du soutien de tous.

Vous arriviez à dormir ?
Oh que oui ! Les journées étaient longues, la grotte était gelée et quand je me glissais dans mon sac de couchage, je m’endormais en quelques secondes. Mais on était dans une grotte, alors si quelqu’un se mettait à ronfler, l’écho était très bruyant !

Tu penses aller dans les grottes lunaires ?
Je ne sais pas quand je retournerai dans l’espace. J’y ai été trois fois, la dernière fois en 2018. Mais je suis vraiment impatient de voir ce qu’il se passera quand l’humanité retournera sur la Lune.

Janette Epps, NASA

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L'astronaute Janet Epps de la NASA, pendant la mission CAVES dans la grotte de Divaška Jama, en Slovénie. Photo : ESA – V. Crobu

VICE : Tu as participé au programme NEEMO – la mission analogue de la NASA dans une station sous-marine –, tu es devenu aquanaute et maintenant grottonaute. Quand deviendras-tu astronaute ?
Jeanette Epps : J’espère très bientôt ! Je ne sais pas quand exactement, mais je sais que les missions analogues comme CAVES m’aident à me préparer. La grotte est un environnement extrême et c’était vraiment dépaysant d’être à de telles profondeurs souterraines pendant six jours.

Qu’est-ce que ça fait d’explorer une grotte ?Du stress. Notre objectif quotidien principal était de se protéger soi-même et les autres. L’exploration était vraiment difficile. C’était obscur, glissant et hostile là-dessous. Quand il s’est mis à pleuvoir, ça n’a fait qu’empirer les choses. C’était dur mais c’était une expérience merveilleuse. J’ai appris à mieux me connaître et à comprendre certaines réactions de mon corps dans certaines situations. Ce que j’ai appris pendant ces six jours sera fondamental quand j’irai là-haut, dans l’espace.

Nikolai Chub, Roscosmos

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L'astronaute Nikolai Chub de Roscosmos, pendant la mission CAVES dans la grotte de Divaška Jama, en Slovénie. Photo : ESA – V. Crobu

VICE : Aviez-vous déjà participé à d’autres missions analogues ?
Nicolai Chub : Oui, j’ai participé au programme NEEMO de la NASA, mais ce n’est rien comparé à CAVES. La tâche quotidienne de cette mission était vraiment exigeante et les risques étaient constants et variables.

Qu’est-ce qui pousse un cosmonaute à descendre dans une grotte ?
On doit être prêt à tout, à toute éventualité. Même à un atterrissage d’urgence qui peut être n’importe où sur Terre. C’est pour cela que nous devons nous entraîner à survivre dans le désert, dans la forêt, sous l’eau, à de hautes altitudes et même dans des caves. C’était vraiment l’unique mission. La vie là-bas n’a rien de normal.

Takuya Onishi, JAXA

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L'astronaute Takuya Onishi, de JAXA, pendant la mission CAVES dans la grotte de Divaška Jama, en Slovénie. Photo : ESA – A. Romeo

VICE : Est-ce que tu t’étais préparé à l’expérience ?
Takuya Onishi : Je n’avais pas reçu d'entraînement spécifique mais quand on est arrivé ici en Slovénie, on a fait une formation de dix jours sur les bases de la spéléologie. Avant cela, rien. C’était un vrai défi pour moi.

Comment vas-tu mettre à profit l’expérience acquise durant cette mission ?
Tu sais, l’un des plus grands problèmes que nous aurons sur la Lune ou Mars sera la radiation. Nous devrons nous protéger d’une manière ou d’une autre. Nous pensons déjà à construire les premiers avant-postes humains dans des grottes. Le programme CAVES est l’une des premières « briques » de connaissance qui permettront à l’humanité d’avancer de plus en plus loin. Toujours plus loin, pour explorer l’inconnu. Les grottes ont été notre refuge et nous ont abrités dans les explorations par le passé. Elles le feront dans le futur. Elles seront notre première maison.

Plus de photos de la dernière mission CAVES, ici

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