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Le meilleur festival techno français se passe à Saint-Etienne

Son nom : Positive Education. Son programme : kicks au sulfate, krieks ultra sucrées et afters plus sales que vos godasses.

par Marc-Aurèle Baly; photos Julio Ificada
22 Novembre 2017, 10:08am

Ancient Methods. Photo - Julio Ificada

Ces dernières années, dans la saison creuse et bâtarde des festivals que représente le mois de novembre, le Positive Education de Saint-Etienne a su se faire une place de choix. Outre une programmation exemplaire et exigeante, un cadre engageant qui ne donne pas l’impression de pointer à l’usine techno (exemple sur lequel pas mal de festivals devraient s’appuyer en France aujourd’hui), la troisième édition du festival stéphanois (si l’on compte l’édition 0) donnait l’envie d’y voir de plus près, d’autant que pointaient cette année des têtes comme Regis, Front 242 ou Varg.

After Hours avant l’heure
Dès l’arrivée au Positive Education, on se rend compte qu’il y règne une drôle d’atmosphère. Un truc un peu hors cadre, hors du temps, renforcé par le quartier de la Manufacture de Saint-Étienne où a lieu le festival, quasi déserté, et les halls d’hôtels flanqués de l’écharpe de l’A.S.S.E – autant vous prévenir, ce sera la seule référence au foot que je ferai de tout ce compte-rendu. Le premier soir, le dancefloor de la salle La Galerie, à moitié vide, laisse passer les sons de Marius Georgescu, et donne l’impression d’être déjà à l’aube alors que le festival vient juste de commencer.

L’ambiance est du genre calfeutrée, le sol colle déjà aux pieds, quelques personnes dansent sans vraiment avoir l’air concernées, tandis que le Roumain déroule un set de plutôt bonne tenue, à la fois volontaire et pépère. L’impression d’être à une heure qui n’existe pas vraiment se confirmera par la suite en se rendant le vendredi tard (ou le samedi tôt, ça dépend de quel côté on prend la rampe) à l’after de la mort, dans une taverne appelée Le Clapier, qui ressemble à l’image que je me ferais du Golden Pudel si j’étais déjà allé à Hambourg, ou d’un restoroute alsacien perdu dans la montagne – sauf qu’on est dans le centre de St Etienne, je dois le rappeler. Souvenirs « impressionnistes » de la prestation de Black Merlin à 7 heures du matin.

De l’importance du cadre dans un festival techno
À Positive Education, chaque salle propose un « paysage musical » différent. La grande salle (appelée aussi bat 242) est dédiée aux lives et aux sets qui tabassent sec (dont celui de Regis qui me fera renverser ma bière, puis le lendemain celui de Vatican Shadow, bien meilleur qu’à Visions, et qui prouve que le mec est plutôt fait pour les espaces fermés). À l‘entrée du festival, la cantine, comme son nom l’indique, propose de la bouffe et des sets chill et ambiant. Les autres salles se partagent entre indus/techno, acid/hardcore et world/indus/house. De quoi ne pas être trop dépaysé, d’autant que la plupart des festivaliers sont des Parisiens.

Ce qui aurait pu donner lieu à un assemblage de la teuf un peu vain se révèle au final pas du tout désagréable : la Cantine s’avère assez vite une solution de repli nécessaire pour se ravitailler et se poser, et la promiscuité des salles donne l’impression d’être entre potes. Un sentiment fortement accentué par la prestation de la clique IUEKE le samedi, avec notamment Phuong Dan, Tolouse Low Trax et Vladimir Ivkovic, et menée de main de maitre par Gwen Jamois et sa magnifique dégaine de tonton flingueur. C’est tellement bon enfant que personne ne bronche même pendant les coupures de son.

Toulouse Low Trax

Accidents industriels
Le live de Trisomie 21 aura sans doute été le vrai point noir du festival, la faute à un système son assez catastrophique. Et que dire de Varg, sur la même scène, si ce n’est que la musique du gros nounours suédois à hoodie et esthétique vaguement post internet, donne maintenant dans le pot-pourri un peu fumeux, faiblard et désinvesti – flanqué derrière son laptop pendant la durée de son live, je me demande très sincèrement s’il n’est pas juste sur Facebook.

Trisomie 21
Varg

Il faut également parler de Vatican Shadow. Arrivé seul sur la grande scène sous une pluie de stroboscopes, Dominick Fernow fend l’air du poing, insulte le public et se met à hurler à pleins poumons en direction du plafond. Et s’il ne décroche quand même pas un sourire pendant la durée de sa performance en forme de tunnel techno 4/4 fascisant sur les bords (avec en toile de fond, des slogans anti-Israël et d’autres « phrases-chocs »), on ne peut s’empêcher de se dire que le mec, de par son côté outrancier jusqu’au vertige, doit quand même pas mal se marrer. D’ailleurs c’est un peu ça qui sauve le live, parce que le côté punitif de la techno de hangar peut être très vite épuisant. Et sans le côté grosse marrade (involontaire ou non), j’aurais presque l’impression qu’on m’a collé de force devant un film de Haneke.

Vatican Shadow
Vatican Shadow

Plus tard, sur la même scène, le duo Fixmer/Mc Carthy, en rajoute une couche dans l’outrance et l’excès. Avec des faux airs de Corey Feldman mauvaise période, Douglas McCarthy se lance dans une reprise EBM de « Warm Leatherette » de The Normal. Habituellement, ce serait plutôt casse-gueule, mais à 4h30, à Saint Etienne, après avoir enchainé et enquillé des litres et des litres de Kriek, ça passe bizarrement comme une lettre à la poste. Vous l’aurez compris, les accidents ont parfois du bon.

Fixmer/McCarthy
Fixmer/McCarthy

Un Pikachu chez Ancient Methods
On aura beau dire, il y a quand même un public de festival, et ce dernier, où que l’on se trouve, est plutôt homogène (entendu dans la bouche d’un festivalier du Positive Education : « ouais grave, je vais trop souvent en soirées drum’n’bass »). Car même lorsqu’on atterrit dans la niche de la niche (et disons qu’un festival de techno industrielle en est une), on trouvera toujours plus de teufeurs venus se la coller que de nerds venus voir comment le set de Regis a évolué depuis sa dernière Boiler Room – pour ceux que ça intéresse, c’est toujours un peu pareil.

Regis
Regis

Parmi la horde de Parisiens et de gens vêtus sans couleurs, je tombe en plein milieu du set de Ancient Methods sur un mec déguisé en Pikachu, lequel illumine littéralement la foule dont les tons vont du gris au noir – hormis un mec avec un T-Shirt Neubauten rouge pétant, mais ça ne compte pas vraiment. Qu’on se le dise, ce taz sur pattes est l’un des derniers remparts à l’uniformisation toujours galopante de la techno monochrome berlinoise et de la club culture en général. Faites-en ce que vous voulez, mais je suis à peu près certain qu’on ne trouvera jamais un mec sapé comme ça à l’Atonal.

Ancient Methods

Au début de la plupart des festivals, on jauge un peu la faune sans trop oser se mouiller. On regarde un peu autour de soi, on trempe vaguement les orteils et on se balade de scène en scène. Et inévitablement, après avoir tiré sur la corde la plupart du temps, le dernier soir s’avère très souvent être un calvaire. La soirée du samedi du Positive Education n’échappe pas à la règle. Les litres de bières avalés et le manque de sommeil criant font pas mal de ravages, et tout commence à ressembler à un énorme brouillard. Les vigiles sont au taquet et arpentent le lieu de manière un peu trop concernée, ce qui donne une ambiance Concrete & état d’urgence disons… intéressante.

Pas mal de gens autour de moi tirent des gueules de déterrés, tandis que pour ma part je commence à avoir l’air d’une larve qui se recroqueville dans son coin – ce qui pousse sans doute pas mal de personnes à me prendre pour un dealer. Heureusement, le set sourires & jackin’ house de Ed Isar dans la Galerie a de quoi réchauffer les cœurs et les popotins, tandis que, un peu plus tard dans la même salle, Manu Le Malin use de sa force tranquille pour clouer le dancefloor au marteau-piqueur à coup de tambourinage hardcore. Une fille me raconte que des mecs se montrent du genre plutôt très entreprenants sans trop demander la permission, puis un type avec les deux yeux au beurre noir me dit qu’il « adooore » ma veste. J’ai un peu peur, ce que je prends pour un bon signe pour enfin me décider à me rentrer.

Edisar
Manu Le Malin

Quand certaines soirées à Paris optent pour des noms comme Possession (ou, de l’autre côté du spectre, Fusion Mes Couilles), le « tranquille » Positive Education reste sur un blase qui ne donnera de sueurs froides à personne. Ça parait anodin dit comme ça, mais ça donne d’office le côté avenant et sans fausse pose du festival. Et malgré le froid de canard qu’on se tape dès le premier soir (ça ira mieux les soirs suivants), il y a quelque chose d’assez chaleureux qui se dégage des enceintes de la cité du Design où se passe le Positive Education.

Il n’y a pas à tortiller, aujourd’hui, le lieu est presque aussi important (si ce n’est plus important) que la musique en elle-même, surtout si on va dans un festival de techno – et en festival de techno industrielle, multipliez cette estimation totalement hasardeuse par dix. Et avec ses vitraux sur le point de céder et son allure délabrée mais pas trop, on est de toute évidence ici loin de l’usine à techno ou des hangars impersonnels qu’on nous sert de plus en plus pour ce genre de musique - et personne ne s’en plaindra. La jauge du Positive Education a tout de suite de quoi rassurer (à taille humaine, comme on dit), ainsi que les tarifs tout à fait raisonnables et une cantine pas du tout dégueulasse (et les Krieks fournissant leur dose de sucres rapides nécessaires à la survie du dernier soir). Tout ça donne l’impression générale de pas être pris pour un con ou pour un tire-bière ambulant - qualité rare par les temps qui courent.


Marc-Aurèle Baly est sur Noisey.

Julio Ificada aussi.